Belzébuth, les chèvres et les farceurs

L’hiver était plutôt bien établi en ce treize janvier deux mille dix, sur les hauts de Bouget-en-Brune. Au cœur de ce paysage idéalement campagnard et bercé de neige, il s’échappait de la vieille ferme aux Loups d’étranges mélopées aux relents ancestraux que le vent n’arrivait pas à couvrir. Les petites fenêtres du sous-sol laissaient percevoir quelques lueurs dansantes et des flammes, signes annonciateurs d’une cérémonie que les anges eux-mêmes redoutaient.

La pièce était sombre et enfumée, des têtes de chèvres trônaient au mur entre les portraits de ce que tout l’univers compte comme malfaisants malins : d’Agrasroth à Zegurat le maudit, pas un seul des démons de l’enfer ne manquait à ce tableau étrange. Sur le sol de pierres brutes, on avait dessiné l’étoile de Gorgoth et son cercle à la peinture rouge avec méthode et précision, selon les enseignements transmis par des générations de disciples dévoués. Des bougies placées aux endroits stratégiques donnaient à la scène toute sa dimension. Trois invocateurs se tenaient autour de ce cercle et marmonnaient dans une langue ancienne les phrases étranges d’un rituel satanique.

Le grand maître Bratathg, Lucien Plomboux de son état civil, avait pourtant l’air préoccupé : voilà donc bien deux heures que ses disciples et lui-même, vêtus de leurs robes rouges et noires, invoquaient Balaam, Asgaroth et ses légions de la mort sans succès.

– Par Urgoth et Margram, il y a un truc qui cloche; soit quelqu’un a mangé de l’ail avant de venir, soit on s’est gourés de chapitre. Je vois pas, là vraiment, je vois pas.

Lucien était circonspect et contrarié : en deux heures ils n’avaient même pas eu droit au moindre petit vomi de l’un des participants, pas plus qu’aux grésillements qui d’ordinaire signifiaient les prémices d’une apparition maudite. Rien : pas de crapauds ensanglantés, pas de sauterelles désorientées, pas de cloportes frénétiques; il fallait se rendre à l’évidence, cette très grande conjonction des forces du mal commençait relativement mal. S’ils n’arrivaient même pas à invoquer Balaam correctement alors que les conditions idéales étaient réunies, qu’en serait-il lorsque le maître suprême serait annoncé?

Marcel Boulain, l’adjoint Boldrath de la confrérie, osa une théorie entre deux toussotements :

– En y regardant bien c’est l’édition de 1993… Je pense qu’il serait sage de s’assurer qu’elle est encore au goût du jour et qu’on n’invoque pas pour des prunes.

Le grand maître était décontenancé et contrit de n’avoir pas eu la présence d’esprit d’émettre cette hypothèse avant son adjoint, qu’il fusilla d’ailleurs du regard. Il y a des suprématies qui ne doivent pas être bousculées, surtout dans le satanisme villageois; il en va de la notoriété et du respect.

– Marcel a peut-être raison, grand maître, ajouta Morgrath – Eugène Bousil de son état – le responsable des sacrifices. Si ça se trouve ils ont changé des trucs dans l’ordre des invocations et on va se retrouver le bec dans l’eau. En plus, la chèvre commence à sentir vraiment mauvais.

La situation était catastrophique et la chèvre promise au très grand sacrifice venait de répandre toute son anxiété sur l’étoile de Gorgoth éteignant du même coup le parterre de bougies en libérant un fumet digne d’une chèvre vraiment malade.

***

Le lundi suivant, le grand maître avait troqué sa robe satanique de puissant invocateur suprême pour le plus modeste costume trois pièces gris qui lui servait de déguisement de percepteur lorsqu’il invoquait les lois fiscales plutôt que les démons. Le front perlé d’une sueur coupable, le regard anxieux, le grand maître avait repris son identité de modeste employé de l’administration pour monter à Paris en prétextant diverses zones d’ombre d’un épineux dossier à éclaircir dans la ville de lumière et de perdition.

Après avoir parqué sa Renault de fonction le plus discrètement et le plus loin possible de tout lieu fréquenté par ses pairs, il entama un parcours de sécurité labyrinthique en changeant quatre fois de chapeau pour se rendre à la Librairie des Occultes, sise au 12 rue des Abbesses.

La devanture de l’échoppe ne payait pas de mine et contrastait avec le luxe et les dorures des antiquaires avoisinants. Comble de l’ironie : la vitrine située à droite de la librairie affichait une paire d’anges blancs couverts de paillettes souriant béatement. Les flûtes posées dans la vitrine de gauche rassurèrent Lucien sur la compagnie peu recommandable que constituaient les eunuques sacrés qui trônaient avec superbe dans cette rue pavée de mauvaises intentions.

Quelques livres poussiéreux étalés avec plus ou moins de bonheur sur une soie délavée par le soleil servaient de vitrine à cet antre discret des occultistes maudits, satanistes dévoyés et autres égorgeurs de chèvre de tout le pays.

Lucien Plomboux détestait ce moment où il allait devoir entrer dans cette librairie, il détestait ce sentiment coupable, cette peur d’être surpris par l’un de ses contrôlés plus que par l’un de ses pairs.

Après avoir pris quelques consommations dans un café proche et son courage à deux mains, Lucien s’approcha au pas de charge, poussa prestement la porte de la librairie et s’assura de bien la refermer derrière lui. Il jeta un œil dans la rue au travers du rideau jaunâtre; il semblait ignoré de tous. Il ressentit le plus grand des soulagements.

L’échoppe était vide et le capharnaüm qui y régnait faisait craindre le pire. Lucien balayait des yeux l’immensité des piles de livres couverts de poussière, les empilages de carton et autres équilibres incertains de manuels et de guides. On est vraiment dans l’antichambre de l’enfer ici, songea-t-il.

– Mais qui voilà donc? Le grand maître des culs-terreux en personne arrivant du bord du monde avec son déguisement de banquier sans faux plis!

Lucien eut un frisson en subissant le ton de crécelle grinçante de l’interpellation. Il n’avait pas oublié le timbre si mélodieux de Jocelyne Benoît, dite Marvalla des Enfers ou la Tonitruante selon les clients. Elle n’avait pas changé d’un poil depuis sa dernière visite à la librairie. Son accueil était à la hauteur de ce que l’on pouvait espérer d’un personnage aussi coloré et bruyant. Elle représentait à elle seule la quintessence de ce que le touriste béat pouvait imaginer d’une sorcière à moitié brûlée puis reconvertie en danseuse de cabaret bas de gamme. De surcroît, elle était d’une vulgarité à faire rougir plus d’un matelot chevronné.

– Bonjour, Madame Marvalla, avait osé Lucien qui se trouvait à mi-chemin entre le désir et le dégoût, je voulais vous…

– Tu aurais voulu, nuance!, l’avait coupé la bruyante.

Lucien commençait déjà à regretter d’être venu, mais il en allait de la survie de l’invocation de province, du maintien de la puissance démoniaque dans les campagnes reculées. Déjà qu’on n’y trouvait plus guère d’épiceries ou de vétérinaires, Lucien considérait comme essentiel de pouvoir au moins compter sur les démons.

– Ne m’obligez pas à vous coller un contrôle fiscal sur le dos! J’en ai plus que marre de me faire traiter de cul-terreux chaque fois que je monte à Paris! C’est un monde ça! Je suis tout de même un des grands maîtres et je requiers un peu plus de respect!

Jocelyne riait aux éclats, dévoilant un portail dentaire digne des meilleurs films animaliers.

– Ainsi, Monsieur le grand maître des bouseux de son coin perdu veux qu’on lui donne du Monsieur et qu’on le traite avec respect, dit-elle mielleusement en lui pinçant le nez. Ce sera avant ou après que je te transforme en lapin et que j’appelle tes copains pour un petit civet en sauce?

– Je me suis emporté, je me suis emporté. Je m’excuse, mais je me suis emporté, minaudait Lucien en prenant conscience de son statut satanique social inférieur à celui de cette créature diabolique et en plaçant ses mains face à elle en signe d’apaisement.

– J’aime mieux ça, mon petit, j’aime mieux ça. Tu sais que tu es mignon quand tu t’énerves? Ça donne du teint à tes petites joues de paysan.

Lucien avait reculé d’un bond pour éviter l’enlacement de la créature. On n’est jamais assez prudent.

– Je suis venu pour le livre, juste le livre.

– Quel dommage, ronronna l’infernale.

– Je vous rappelle que tout sataniste que je sois, j’en reste un homme marié.

– Oui bon, ça va hein ! Allons voir ton livre, de quoi s’agit-il mon biquet?

Lucien sortit le manuel d’incantation sous le regard amusé de la vilaine qui devinait déjà, à la simple vue de la fourre de l’époque, la nature des problèmes de ce cher Lucien.

– Voilà, l’autre jour nous invoquions Balaam selon les rites de la page 223, comme il se doit, et rien, rien ne s’est produit! pas le moindre stigmate, pas le plus petit furoncle, pas la trace d’une écorchure, pas un seul bruit!

Jocelyne tournait les pages de l’ouvrage frénétiquement, avec anxiété. Quelque chose ne tournait pas rond, Lucien en avait la certitude.

– Dis-moi mon cher Lucien et sois franc; où as-tu acheté cet ouvrage?

Lucien contemplait ses mocassins gris foncé avec une assiduité peu commune :

– Chez vous j’imagine, chez vous, je ne me souviens plus bien, murmura-t-il.

Les yeux de Jocelyne s’étaient fait rougeoyants. Elle semblait avoir grandi et ses cheveux s’étaient rejoints en mèches qui semblaient vivre de manière indépendante.

– Lucien, fais extrêmement attention à ce que tu vas répondre. Où as-tu acheté cet ouvrage?

Lucien aurait aimé ne pas être là du tout. Il avait fauté, pour sûr, il avait vraiment merdé. II prit son courage à deux mains et le visage rouge de honte affronta le regard de la tentatrice :

– C’était il y a quelques années, nous étions en voyage organisé à Istanbul, Thérèse et moi déambulions au marché de Zimir Abdah quand je suis tombé sur cet ouvrage poussiéreux que je convoitais depuis des lustres. De surcroît il était offert pour une somme tout à fait modique qui n’avait rien à voir avec le prix que vous pratiquez à Paris. Ce Monsieur Grabarath avait l’air correct, bien qu’ignorant en la matière.

– Et bien sûr, tu ne t’es pas posé plus de questions que ça, hop, tu l’as acheté sans même te demander si le fait de trouver cet ouvrage sur un stand à portée de la main pour une somme modique n’avait rien de suspect, hein? Et ce nom : Grabarath ? Ça n’a pas titillé ton esprit une seule seconde?

Lucien était blême. Comment avait-il pu être aussi stupide? Grabarath ! Oh non, pas Grabarath !

Jocelyne était hors d’elle et hurlait au travers de la boutique en gesticulant, apportant un peu de poussière à l’atmosphère déjà chargée de cette journée à marquer d’une pierre noire.

– J’imagine que tu ne sais même pas ce que ce cher Grabarath s’amuse à faire lorsqu’il est invoqué? Chapeau mon cher cul-terreux ! Tu es le premier à l’avoir libéré de ses chaînes ! En tout cas, c’est crétin, mais c’est au moins quelque chose que tu pourras ajouter à ton diplôme d’abruti!

Lucien virait au vert pâle. Non seulement sa légendaire pingrerie l’avait amené à trahir les siens, mais il ne mesurait pas encore toute l’étendue de sa bourde millénaire.

« Osmaragh et Otgarath, par la foudre et les enfers, la nuit suivant le jour où tu découvriras que Grabarath le banni des abysses t’a trahi et abusé, ce qui au tréfonds fut jeté, dans la fosse aux morves, au puits à cadavres, ce qui fut banni, ce qui fut rejeté, des déjections aux mort-nés, par l’enfer et sur la terre reviendra pour un déluge chargé, pour vos narines, pour vos souliers. »

Lucien était absent, l’intensité du reproche qui brillait dans le regard de Jocelyne ne suffisait même plus a le faire réagir.

On allait vraiment être dans la merde jusqu’au cou…

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Jérôme Rosset n’est pas un écrivain sérieux. Il habite Genève où il est né en 1963. Il lui arrive parfois de finir des nouvelles, malgré ce qu’en pense Cousu Mouche. Jérôme Rosset a assumé avec brio et loyauté la fonction de konopsoproctotrype du Comité Cousu Mouche. Il a donné sa démission en août 2006 pour se vouer corps et âmes à l’écriture de loufoqueries. En 2009, il publie aux éditions cousu mouche son premier recueil de nouvelles : Nobles Causes.

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