Le Petit chien

Le petit chien court et bondit, ah ! et pouf ! de ses très petites pattes agiles les très petits pas se suivent à un rythme parfaitement démentiel, par-dessus le sillon, paf ! il bondit, et pouf ! il retombe d’un coup, et se remet à courir et paf et pouf. Et pouf. Et le pigeon désinvolte poursuit son vol à ras l’herbe courte, par-dessus le sentier, et encore une fois, et le chien le poursuit, et l’on voit sa petite gueule dressée vers le ciel, suivant frénétiquement le noble pigeon qui plane, donne un coup d’aile par-dessus le sentier… et plane à nouveau. Nous autres, les habitants du quadrilatère, nous les regardons et l’on sent bien qu’il est heureux de courir, le caniche, et que le pigeon, lui, est heureux de son vol par-dessus l’herbe courte et le sentier qui relie les deux faces du quadrilatère.

De ma fenêtre, j’aperçois en face la vieille qui bouffe. La vieille bouffe tout le temps et aujourd’hui elle observe le caniche courir dans le gazon, en bouffant. Tout en bas sur un banc, la maîtresse du caniche, une jeune, fume sa clope en contemplant tantôt son chien heureux tantôt le pigeon facétieux. Elle a sa vieille doudoune moche et sa vilaine peau, comme tous les jours, et comme tous les jours je me demande ce qu’elle fait de ses journées, à part fumer en regardant son chien courir dans le carré d’herbe. Bientôt elle va remonter dans l’ascenseur avec le caniche, rentrer chez elle, deux étages en dessous de la vieille, et se mettre à la fenêtre plus tard, pour fumer encore une clope. Toujours sa vilaine peau, mais sans la doudoune. Le chien, lui, peut-être est-il en train de dormir à ce moment-là ? Il est heureux, c’est sûr, comme tous les jours. C’est un chien heureux, c’est sa nature.

Et puis le chien s’arrête, brusquement. Il lève la tête et me regarde. C’est moi qu’il regarde, intensément. Nos yeux sont aimantés et je le sens s’adresser à moi avec violence. Quelque chose de l’ordre de la prière ou de la supplication. Le silence entre le caniche et moi dure des éternités. Il a sa petite langue qui pend, et on voit son tronc minuscule secoué par un souffle rapide. Là-dessous le cœur doit faire un bruit d’enfer. Il attend quelque chose de moi aujourd’hui. C’est clair. Il attend et ses yeux de caniche causent  avec éloquence, ils brillent de tant parler, et j’essaie de toutes mes forces de rejoindre son esprit de petit chien frisé, innocent et heureux. Pourquoi supplier, quand on est si joyeux? Le torse du chien continue de faire ses allées et venues, encore dans le souffle court de la course éperdue (et paf et pouf) dans le quadrilatère. Ah ! Ce cri d’œil de chien-chien ! Cette verve muette ! Et brutalement, d’un coup, je comprends. Ça me vient comme ça, comme un poignard dans l’œil. Le chien est emprisonné, coincé entre un sentier factice et une assiette de croquettes… Le chien est comme la vieille. Avec pour seul horizon un pigeon des villes, gris, moche, plein de puces et libre, qui bientôt remontera vers le sommet de l’immeuble, ira rejoindre la nuée et puis partira dans le ciel tirant vers l’anthracite, son ombre noire criant sur le ciel indistinct. Voilà ce que me dit le chien-chien, de son œil qui supplie. Bien sûr.

Et le pigeon, provoquant, continue de jouer, passant au-dessus du pauvre caniche, il fait plier l’air sous ses ailes ; nonchalant et gracieux, il s’appuie aux courants mous qui se faufilent dans le quadrilatère. Le pigeon se moque de nous tous, c’est évident. Le caniche m’a déjà oublié ; contemplant l’aisance infinie du vol du pigeon, parfois il jappe, mais il ne bouge plus.  La gueule vers le ciel et l’arrière-train dans l’herbe, il tourne la tête à gauche, à droite, accompagnant de frétillements de queue les va-et-vient de l’oiseau. Puis il jette un coup d’œil à sa jeune maîtresse, qui regarde vers le haut et souffle la fumée par les narines, comme elle fait quand la cigarette touche à sa fin. Alors le caniche, conscient du peu de temps qu’il lui reste, se remet à courir de son petit pas frénétique, et il bondit, et paf ! et pouf ! il atterrit après le sentier et il continue, et paf ! et se remet à japper. Mais ce n’est pas un jappement de joie, non… Je sais à présent ce qu’il y a d’accablement dans ce cri de caniche.

Je m’éloigne de la fenêtre. Je vais dans le couloir, j’allume la lumière parce qu’il fait déjà trop sombre. Je pense au caniche éperdu et à la vieille qui bouffe. J’hésite. J’ai une vieille carabine dans le placard ; je crois qu’il est temps de l’utiliser. Mes mains tremblent, d’émotion, mon cœur bat très fort. Je pense à la vieille surtout, et puis à la supplication dans l’œil du caniche, et à la maîtresse du chien, et puis au quadrilatère et au supermarché sous le quadrilatère, et je crois qu’il est temps d’utiliser ma carabine.

Je suis un bon tireur, ils pourront vous le dire… Tout un pan de mur est occupé par mes médailles et il y a forcément un jour où il faut savoir interpréter les messages du monde autour de soi. Je ne suis pas seul. La vieille et moi nous nous observons depuis quinze ans. Je la vois bouffer depuis quinze ans. Le caniche court depuis six ans, tous les jours. Mais rarement nous l’avons vu courir après le vol noble et heureux d’un pigeon. Rarement le caniche m’a regardé.

Je la sors de son placard, je la charge. Je retourne à la cuisine, j’ouvre le frigo, je prends une bière. J’ouvre la bière, je bois une gorgée. Ensuite je m’en irai faire des courses. Je mettrai des lasagnes surgelées au four et je regarderai les nouvelles. Dehors le ciel sera passé de l’anthracite au noir profond et les fenêtres en face seront toutes illuminées. Le quadrilatère continuera sa vie médiocre.

Je bois encore une gorgée de bière. Je prends un tabouret, j’ouvre la fenêtre et je m’installe. Le petit chien court toujours, ses petites pattes fougueuses et son tronc dilaté sous l’effort. Je vais lui offrir le pigeon ; un cadeau de voisin bien intentionné, un cadeau d’ami. Je me concentre, je vise. Le pigeon poursuit son vol narquois, très noble. Il va bientôt remonter ; la nuit se fait, il est temps de partir. Et moi je pense que j’appartiens au quadrilatère. Je tire. La vieille qui bouffe crie. Le coup résonne fort et mat, une fenêtre explose. Mais le pigeon remonte, à grands coups d’ailes ; il s’approche de mon étage. Je tire encore, je le manque. Et la vieille crie, et la jeune crie, et tout le monde crie et le caniche s’écroule. Le petit caniche tombe bêtement dans l’herbe rase et le pigeon continue de s’enfuir noblement, ses petites ailes courtes à peine agitées d’un frisson.

J’ai assassiné le chien.

Toujours sur mon tabouret, je regarde vers le bas, je suffoque… La jeune est à genoux près de son chien, elle pleure. Je l’entends qui me crie : « Espèce de malade ! Espèce de malade ! » en sanglotant. Et c’est un peu de moi-même que je viens de tuer. Moi aussi je cours bêtement dans l’herbe rase, la tête en l’air et l’air content, même si c’est con. Et personne ne peut comprendre mieux que moi ce que cela signifie de bondir, et paf ! et pouf ! dans l’herbe rase par-dessus le pauvre sentier brunâtre. La vieille qui bouffe, accoudée à la fenêtre, me traite elle aussi de dément et je pense, découragé : « On est tous des caniches… »

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Isabelle Flükiger (1979) s'est fait connaître en 2003 avec Du ciel au ventre (L'Âge d'homme), un roman provocateur proche de la mouvance féminine trash du début des années 2000. Ce roman sera suivi l'année suivante par Se débattre encore, une incursion dans l'univers de la télé-réalité, proche de la science-fiction. Après avoir terminé ses études à Fribourg, Isabelle Flükiger déménage à Berlin où elle rédigera son troisième roman, L'espace vide du monstre (L'Hèbe), qui connaîtra un succès critique unanime. De retour en Suisse, elle écrit Best-seller, une fiction tragi-comique dont les personnages, comme souvent dans son oeuvre, sont soumis à un destin contraire.

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