Retrouvailles

Pour moi, l’omble chevalier est un poisson noble. Et quand je dis noble, je suis sérieux. Je ne veux pas signifier par là que l’omble est un poisson classé, qui se promènerait dans les fonds sous-marins vaseux avec un monocle et une canne dorée sous le bras gauche, pardon, la nageoire. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un animal absolument fascinant, avec ses hauts, ses bas, un caractère en somme.

Si je puis me permettre de me présenter, je me nomme Cyril Dufont. Je suis actuellement un amateur des pisciformes dans leurs figures les plus variées. Je peux facilement vous identifier deux cents espèces différentes à la silhouette, c’est-à-dire, dans la pénombre c’est possible aussi. Ce qui peut être pratique pour la pêche sur plan d’eau vaseux. De formation, je suis représentant. En ébène particulièrement. Spécialisé dans les statuettes. Évidemment cela ne veut rien dire. C’est sans rapport aucun avec le monde captivant qui s’ouvre à vos pieds sous l’eau claire…

De ma petite échoppe, j’ai vue sur l’étang du parc Arthur Rimbaud. Je m’accorde une heure de pêche à midi, et parfois le soir aussi, avant de rentrer. Mon appartement est dans le quartier d’à côté. Et personne ne m’attend à la maison : c’est que je suis célibataire. C’est un choix. Pas que j’aie eu des montagnes de demandes en mariage à refuser, çà non, mais je ne me suis jamais décidé à prendre femme. Je sais que l’appellation de vieux garçon est peu flatteuse, cependant… aucune de mes conquêtes ne m’a plu suffisamment pour que je me décide à l’épouser.

Les clients vont et viennent. Les touristes en grand nombre se bousculent sous mon porche. Parfois des connaisseurs passent la porte. Je les préfère. Au moins, ils ont la décence de ne pas râler sur les prix. Ils veulent donner l’impression d’être des gens distingués. Ils manipulent mes statuettes avec soin, et non comme de vulgaires souvenirs à ramener à leur famille !

De mon plein gré, je n’ai jamais quitté la petite ville. Enfant, mes parents m’y avaient forcé par deux fois, pour nous rendre en vacances sur la côte. La mer, c’est trop grand. Je préfère les étangs qui sont foison dans la région, et les ruisseaux fougueux qui roulent du haut des monts jusque dans les pâturages. Ma spécialité, c’est la pêche en eau douce.

Mon frère déteste le poisson. Il a quitté notre petite ville dès qu’il en a trouvé le moyen. On a toujours été très différents l’un de l’autre. Quand il était encore tout jeune, ma mère me forçait à l’emmener avec moi dans mes excursions piscales. Même avec une épuisette, il n’arrivait à rien. Il était si bruyant qu’il faisait fuir mes poissons. Il ne parvenait pas à faire la différence entre un omble et un goujon, malgré leur physique si distinct !

Cependant, n’imaginez pas que je n’éprouve aucune affection pour Grégoire. Jusqu’à ses dix-huit ans, je l’appréciais par principe, puisqu’il était mon frère. C’est à ce moment-là qu’il s’est embarqué pour l’Asie. Et depuis, je ne l’ai pas revu. C’était il y a vingt ans. J’ai reçu des cartes chaque Noël les cinq premières années. Ensuite, une invitation pour son mariage. Mes parents ont fait le voyage. Ils m’ont montré une photo de l’heureuse élue, Benjakalyani : ça se prononce à peu près. Cela signifie : la cinquième de la famille. Rien qu’à imaginer que mes parents auraient pu me faire quatre frères à la place d’un, je ris nerveusement. Ce n’est pas pour rien que j’aime les poissons. J’aspire au calme.

Depuis son mariage, je n’ai plus eu aucune nouvelle. Je ne lui en ai pas données : je comptais sur mes parents pour rester en contact. Les lettres, les cartes, ce n’est pas mon truc. D’ailleurs, je ne touche ma boîte aux lettres qu’une fois par année, le 31 décembre. Les factures arrivent au magasin. Ma vieille mère m’appelle toutes les deux semaines, cela suffit amplement. Inutile de dire que je n’ai jamais de visites non plus.

C’est pour cela que je fus étonné un jour de remarquer que quelqu’un avait déplacé la statuette en ébène qui trônait sur le meuble à chaussures devant ma porte. J’habitais au dernier étage, le quatrième, et certainement qu’à part moi personne ne s’était risqué en haut de l’escalier sombre depuis des années. La statuette avait été très clairement soulevée, et reposée, mais pas exactement au même endroit que d’habitude, un rond de poussière en attestait.

Suspicieux de nature, je me sentais inquiet face à cette intrusion sur le pas de ma porte. Le cœur battant, j’enfonçai ma clef dans la serrure, et tournai doucement. La porte était toujours fermée à double tour, et ne portait aucune trace sur son bois poli. Aucun cambrioleur n’avait visiblement tenté de la forcer. La probabilité que le visiteur soit venu pour moi et non pour dérober mes valeurs aurait dû me rassurer. Je ressentis au contraire un frisson désagréable qui s’étendit de mon échine à tout mon corps. Qui pouvait bien me chercher ? Et pourquoi ?

J’avais presque envie d’appeler ma mère, peut-être qu’elle était venue ? Je l’avais pourtant priée de ne pas se déplacer à mon domicile. Laisser entrer une mère dans le foyer d’un célibataire, c’est un peu comme placer un prédateur dans un aquarium plein de petits poissons. Et, même si elle est de bonne foi, qu’elle promet de ne pas faire de remarques, et cætera, on sait comment cela finit : elle lâche sa canne et attrape tous les produits de nettoyage qui lui tombent sous la main sous prétexte que votre appartement est dans un état lamentable.

Pour éviter ce genre de situation, je lui avais formellement interdit de me rendre visite. Avait-elle osé enfreindre le règlement ? Elle devait m’appeler le lendemain. Elle m’appelait un mardi sur deux, et demain coïncidait avec un de ces mardis…

Je n’ai pas très bien dormi cette nuit-là. Bien que ma porte soit fermée à double tour, je m’étais levé quatre fois pour la vérifier. Le lendemain, mon réveil ne parvint pas à me tirer du sommeil. Je me levai avec deux heures de retard et pourtant mon esprit était encore tout embrumé par cette mauvaise nuit. Je me réjouissais presque d’entendre la voix de ma mère ce soir, en espérant qu’elle puisse lever le mystère. Je n’avais pas le courage de lui téléphoner moi-même. Il était plus simple d’attendre.

Je venais de poser mon chapeau sur ma tête, en tournant la clef dans la serrure de l’entrée, lorsque je découvris le cornet rempli de croissants. Je faillis poser mon pied dessus, et repris à grand peine mon équilibre, contre le meuble. Sous le choc, la statuette menaça de tomber. Je la rattrapai, la reposai exactement à sa place, afin qu’elle soit parfaitement entourée de cette poussière fine qui recouvrait presque tout dans ma vie. Je me baissai pour ramasser le cornet. Il provenait de la boulangerie à côté de mon travail. Étrange.

Sur le chemin de ma boutique, je m’y arrêtai, avec l’espoir que quelqu’un saurait me dire qui me faisait l’honneur de telles attentions. La patronne me rit au nez : « J’ai vendu deux cents croissants ce matin, et je ne les numérote pas ! Comment voulez-vous que je le sache ? » Je lui demandai si parmi ses clients du matin, elle n’avait pas remarqué un individu louche. « Qu’est-ce que vous insinuez ? Que y’a des individus suspects qui viennent dans ma boulangerie ? » « Non, non, mais… N’avez-vous pas eu pour clients des gens que vous n’aviez jamais vus ? » « Ben des touristes, j’en ai tous les jours des nouveaux ! Je les trouve pas louches pour autant ! » Comme la conversation ne menait à rien, j’abandonnai la boulangère, et lui laissai mes croissants. Une jeune employée qui louchait me les apporta à mon magasin une heure après. Je n’y touchai pas malgré ma faim. Ils auraient pu être empoisonnés, qui sait ?

Je n’avais pas pêché aujourd’hui. Je n’avais pas dîné. Je me sentais un peu malade. Je rentrai directement à la maison en fin d’après-midi. De retour chez moi, j’avalai un bout de pain et j’attendis nerveusement l’appel de ma mère. Il était dix-huit heures. Elle m’appelait généralement autour de dix-neuf heures. Je m’assoupis dans le canapé. Lorsque j’ouvris les yeux, il était vingt-deux heures passées. C’était inexplicable. La sonnerie du téléphone m’aurait réveillé, me dis-je. Puis je repensai penaud à mon réveil.

Je composai péniblement le numéro de la bicoque familiale. Aucune tonalité ne se fit entendre. Je raccrochai, puis rapprochai à nouveau le combiné de mon oreille. « Mon téléphone est en dérangement », articulai-je pour moi-même. En effet, le câble avait été rongé. Une famille de souris avait élu domicile dans le grenier. Depuis quelque temps, elles descendaient le long des poutres durant la nuit pour chaparder des biscuits, que je leur laissais volontiers.

Ne plus avoir de ligne ne m’inquiétait pas outre mesure. Le seul risque était que ma mère vienne toquer à ma porte, rongée par l’inquiétude. Ce téléphone était notre seul lien régulier, bien qu’elle ne vive qu’à une heure de voiture de mon propre foyer. Malgré les inconvénients du voyage, je préférais nettement me déplacer moi-même qu’avoir à l’accueillir, cela au vu des raisons susmentionnées. Je n’aimais pas me déplacer – c’est pour cela que je ne voyais ma famille que deux fois par année.

Avant d’aller me coucher, je me trouvai face à un dilemme. Devais-je laisser ma porte ouverte, dans le cas où ma mère tenterait d’infiltrer de force mon appartement durant la nuit ? Après de nombreuses hésitations, je décidai de déplacer les choses qui avaient de la valeur dans ma chambre à coucher, et de m’y enfermer avec elles pour la nuit. Je laissai quand même mes bouquins sur les poissons dans la bibliothèque du salon, je ne pensais pas qu’un cambrioleur ordinaire ne saurait distinguer leur valeur, qui était plus scientifique et sentimentale que pécuniaire.

À nouveau, je dormis mal. Par contre, je m’interdis de me lever et de passer la porte de ma chambre avant le matin. La sonnerie stridente du réveil n’eut pas de peine à me sortir de mes songes, qui n’avaient été qu’un tourbillon d’incohérences, rythmées par des sonneries de téléphone imaginaire incessantes.

Quelle ne fut pas ma stupeur lorsque je découvris un corps étranger assoupi sur mon canapé. Je parvenais à peine à distinguer son visage barbu sous une couverture qu’il avait dû apporter. Mon premier réflexe fut d’appeler la police. J’avais oublié que mon téléphone était hors service. L’idée de cet intrus dans mon salon m’emplissait d’un malaise justifié : personne hormis ma mère et deux petites amies n’avaient osé s’asseoir sur ce canapé, ou déambuler dans mon salon. Et je les avais toutes rapidement congédiées de mon appartement. Celui-ci, je ne l’avais pas même invité !

Sous le choc, je refermai subrepticement la porte de ma chambre à coucher à clef, et je filai au magasin. C’était la meilleure chose à faire. Ce devait être un vagabond, qui avait trouvé ma porte ouverte. Cette explication ne me contenta qu’un court instant. Quel crétin de ne pas avoir fermé. Où cette erreur me mènerait-elle ? Après le travail, je passai volontairement plus de temps que de coutume autour de l’étang. J’étais si nerveux que je n’attrapai strictement aucun poisson. Mon seul but était de retarder le moment où je retournerais dans mon appartement. J’espérais qu’il serait parti.

Il était minuit lorsque je quittai le parc. J’avais froid et faim, mais je craignais plus que tout de retrouver l’individu sur mon canapé. En entrant chez moi, j’eus une désagréable surprise : il était allongé à la même place où je l’avais découvert le matin. Sauf que cette fois il ronflait. Je filai dans ma chambre, que je refermai derrière moi. Épuisé par les événements, je m’assoupis malgré la présence de l’inconnu. Le lendemain matin, je me promis d’avoir le courage de le réveiller, et de lui demander ce qu’il faisait chez moi. J’avais secrètement l’espoir qu’il disparaisse avant d’en arriver à cette extrémité.

Mes vœux semblaient exaucés : lorsque je me levai, un rayon de soleil arrosait un canapé vide. Je n’éprouverai certainement aucune curiosité à jamais savoir d’où était sorti ce visiteur.

Maintenant que ma vie reprenait son cours normal, je pourrais faire réparer mon téléphone afin de rassurer ma mère. J’étais secrètement vexé qu’elle n’ait pas tenté de me joindre par un autre moyen. Je songeai à la boîte aux lettres. Je ne l’ouvrirai que dans une semaine, au 31 décembre. Je devais l’appeler avant. Tout ce qui comptait à présent c’était de refermer ma porte à clef en sortant.

En passant devant la rangée de boîte aux lettres, je fus tenté de vider la mienne, malgré mes principes. Je surmontai cette envie. Toute la journée, j’hésitai : je pouvais bien l’ouvrir avec une semaine d’avance, puisque de toute manière je ne recevrai aucun courrier de plus d’ici là. L’explication des visites mystérieuses se trouvait peut-être sous l’écriture de ma mère.

En rentrant, je passai une première fois tout droit devant ma boîte. Je contrôlai en haut que tout était en ordre : personne ne se trouvait dans mon appartement. Puis je descendis les quatre étages avec la clef. J’avais toujours réussi à la retrouver d’une année à l’autre : elle était pendue à un clou dans le placard à balai.

Il n’y avait que deux lettres. L’une portait des timbres exotiques, avec plusieurs cachets aux caractères qui ne ressemblaient en rien à notre écriture. Elle datait de quelques mois. Sur l’autre, très récente, je reconnus l’écriture de ma mère. J’ouvris la sienne en premier, en devinant que l’autre lettre ne pouvait provenir que d’une personne, mon aventurier de frère.

J’avais vu juste. Ma mère s’inquiétait de trouver mon téléphone en dérangement, et m’accusait de l’avoir débranché pour éviter de revoir Grégoire. Je trouvai l’idée ridicule ! Je n’étais absolument pas contre l’idée de revoir mon frère après vingt ans… Quoique, après tant de temps, qu’aurais-je à lui dire ? Il revenait dans la ville pour la première fois. La lettre de mon frère ne m’apprit rien, sauf qu’il viendrait ici nous rendre visite pour Noël. Je n’avais même pas réalisé qu’aujourd’hui, c’était Noël. Après tout, ce n’était pas si mal que mon téléphone soit en dérangement. Cela m’évitait d’être invité à souper par ma mère. Rien qu’à l’idée de faire le chemin jusque chez eux, je me sentais harassé. La bonne nouvelle, c’est que l’aventurier voyageait seul. Je ne tenais pas particulièrement à être présenté à Benjakalyani. Ce serait gênant d’être incapable de la nommer décemment.

J’eus le déclic en voyant la statuette qui était toujours parfaitement entourée de poussière : cet homme qui avait couché deux nuits sur mon canapé, ce ne pouvait être que Greg ! Comment ne l’avais-je pas reconnu ? Il avait tenté de me joindre des jours durant, traînant autour de mon perron, et moi, je ne lui avais même pas adressé la parole. J’étais secrètement touché par sa perspicacité. Je repensais tristement aux croissants que nous aurions dû partager. Je me rendrai chez mes parents pour le voir. Après tous ces efforts, il méritait ma visite.

Heureusement, je n’eus pas besoin de me déplacer. Je le trouvai le matin assoupi sur mon paillasson. Je regrettai d’avoir fermé ma porte à clef cette nuit. Lorsque je l’invitai à entrer, il sembla réellement ému de me voir. Son sourire faisait plaisir à voir. Avec les années, il était devenu un bel homme. Il s’assit, un peu gêné, dans le canapé du salon. Je l’avertis tout de suite ; « Greg, ne me parle pas de la Thaïlande et de tes pérégrinations en Asie. Tu sais que ça me donne le tournis, et ça me met mal à l’aise de parler de voyage. D’ailleurs, je te remercie d’être venu me voir, cela m’évite de devoir me rendre chez les parents. »

Greg se montra adorable. Il ne dit pas un mot sur la Thaïlande, ni sur son épouse. Je n’osais pas lui demander comment prononcer Benjakalyani, de peur qu’il ne se lance dans le récit d’une piteuse histoire d’amour. Je ne supportais que difficilement ce genre de propos. Les jours suivants, nous allâmes pêcher dans l’étang ; Greg parvint même à attraper quelques épinoches que nous dégustâmes pour le souper. Les fois où nous ne fîmes aucune prise, je l’invitai à manger dans les quelques restaurants qui me plaisaient aux alentours. Une semaine s’écoula ainsi. J’avais fermé le magasin, pour fêter le retour de mon frère. De toute manière, cela coïncidait avec les fériés.

Le 31 décembre, je me trouvai face à un nouveau dilemme. Devais-je à nouveau vider ma boîte aux lettres, en sachant que je la trouverais certainement vide ? Je n’osai demander conseil à mon frère. Bien sûr, nous n’avions jamais été autant proches et cependant j’avais peur qu’il ne juge mes manies extravagantes. Je décidai d’attendre son départ, le 5 janvier.

« Je suis très heureux que tu sois resté passer autant de temps avec moi, Greg, mais ne vas-tu pas retourner voir les parents avant ton départ ? » Il m’expliqua qu’ils avaient promis de l’accompagner à l’aéroport, et qu’ils devaient lui rendre visite à Pâques en Thaïlande. J’osai enfin lancer ma question. « Comment se prononce le nom de ta femme ? » « Comment le prononcerais-tu ? » Je lui répondis que je n’osais pas l’atrophier de mon accent. Il m’encouragea à essayer. « Bunja…ou plutôt Benn’jakalyani » « Frérot, c’est parfait ! Tu pourrais partir demain en Thaïlande, tu dois avoir un don pour cette langue ! » Je répliquai que si j’y étais arrivé du premier coup – ou presque – cela prouvait que ce n’était pas bien compliqué. Mais j’étais flatté en mon for intérieur.

Je me surpris à rêver de la Thaïlande. Je n’avais plus peur des voyages, les déplacements ne me mettaient plus mal à l’aise dans mes songes. Le lendemain soir, Greg et moi dînions dans un bon restaurant, des filets de truite – il raffolait à présent du poisson, forcément, il avait dû s’y habituer, car en Asie c’est un plat très courant. Je lui demandai de me raconter ses voyages. Il me parla de la Thaïlande, des paysages du nord aux arbres si verts, et de la majesté des temples bouddhistes. Il évoqua les îles, les plages paradisiaques. « Tu devrais venir une fois, nous rendre visite. Tu aurais l’impression d’être sur la photo d’un calendrier. » « Les voyages, c’est pas mon truc. » « Une fois dans notre maison, tu n’aurais plus besoin de te déplacer pour voir les beautés du pays. Et si l’envie te prenait d’explorer, je t’emmènerais en voiture. » Je le regardai bizarrement à ces paroles : dix jours s’étaient écoulés depuis nos retrouvailles. Je n’avais pas pensé une seconde à son départ. Il devait me quitter le lendemain. Une boule se forma au fond de ma gorge. Je l’aurais bien gardé encore un peu, mon petit frère. Il remarqua ma tristesse : « Cyril, pourquoi aimes-tu cette ville ? » « Je la déteste autant que toi. Seulement, je hais les voyages. » Il me regardait sans comprendre, et je le fixai méchamment : « Je hais les explorateurs. » C’était vrai, à ce moment-là je le détestais de toute mon âme, car j’aurais cent fois échangé son existence contre la mienne. Il sourit de toutes ses dents. Il était très beau lorsqu’il souriait, ses yeux s’illuminaient. J’étais sûr que les quatre sœurs de Benjakalyani en étaient secrètement amoureuses.

« Ne sois pas triste, tu viendras me rendre visite. » Cela me semblait au-dessus de mes forces. J’avais voyagé à travers lui, toute cette soirée où il m’avait conté la Thaïlande, mais je me sentais incapable de le faire par moi-même. Alors je réclamai plus de détails. En secret, j’avais lu beaucoup de choses sur ce pays. Greg eut vite de la peine à satisfaire ma curiosité. Il n’avait de loin pas tout vu. « La Thaïlande, c’est tellement grand, tu sais. Il y a tellement de choses à explorer dans le monde… jamais je ne parviens à étancher ma soif de voyages. » Il me parla du Vietnam, de la Chine, de l’Indonésie. Je fis à nouveau de beaux rêves, je voyais les paysages que Greg m’avait décrits. Le lendemain matin, je fus très triste de remarquer qu’il était parti sans me réveiller. Un mot sur la table me remerciait, et me rappelait son adresse. De toute façon, je l’avais aussi sur sa lettre, qui se trouvait à côté. Mon explorateur de frère était un étourdi ! Les parents étaient passés le chercher plus tôt qu’il ne les attendait.

Je ne fus pas surpris que ma mère s’arrête, au retour de l’aéroport. « Bonjour. Alors, il est bien parti ? » Elle me jeta un regard courroucé, tout essoufflée par les quatre étages de marches. « Cyril ! Monstre égoïste ! Je pensais avoir de tes nouvelles le 31 décembre ! Tu n’as pas perdu la clef de ta boîte aux lettres au moins, mon chéri ? » Je soupirai intérieurement. « Mon téléphone est en dérangement… » « Et tu crois m’apprendre quelque chose ? Tu as de la chance que ton frère ait absolument voulu te voir avant son départ. Nous n’avons cessé d’essayer de t’appeler ces dix derniers jours, autant à la boutique que chez toi.» Je souris. Je voulais confier à ma mère que nous avions passé de bons moments ensemble : « Peut-être que je viendrai avec vous à Pâques. » « À Pâques ? » demanda-t-elle. Mais un jeune homme bien habillé passa le pas de ma porte et nous interrompit : « C’est là qu’il vit? », articula-t‑il sur un ton dédaigneux. Puis il m’aperçut. « Oh, salut Cyril ! ». L’intrus me dévisageait avec une insistance déplacée. Je n’avais jamais vu cet individu encravaté. Je regardai ma mère d’un air interrogateur. Elle m’intima doucement : « Embrasse ton frère, chéri. Vous avez juste le temps de prendre un café avant que je le raccompagne à l’aéroport. »

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Tatiana Tissot est née dans le canton de Neuchâtel, en 1985. Elle est étudiante à l’université en langues et journalisme. Elle adore Gros-Câlin de Romain Gary et Tortilla Flat de John Steinbeck, l’absurde, la Californie, et le voyage, Sur la Route, ainsi que La Conjuration des Imbéciles de John Kennedy-Toole...

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