Deux bouteilles

À Michaël Perruchoud.

Il vous est certainement arrivé d’emprunter le train de 6 h 55 pour vous rendre de Fribourg à Genève. Vous avez profité du temps imparti pour boire un café, voire prendre votre petit-déjeuner à l’étage supérieur de la voiture-restaurant qui se trouve au centre de la composition. Les places y sont prises d’assaut à chaque gare, comme si la qualité de la journée dépendait, pour chaque navetteur, de sa bonne installation à l’une des tables de cet établissement public roulant à la vue quasi panoramique. Avec un peu de chance, les voyageurs de Zurich et de Berne n’auront pas dévoré tous les croissants embarqués par le personnel. Dans ces conditions, vous avez eu la possibilité d’apprécier, avec cette viennoiserie obtenue de haute lutte, le petit bonheur matinal d’un Lavazza bien tassé.

Alors que tout le monde convoite un fauteuil en un charivari bref et tourbillonnant et veille à ne pas faire glisser les nappes posées sur les tables en plastique lisse, alors que les complets sombres, les chemisiers empesés et les cravates raffinées finissent par passer commande tout en déployant d’immenses journaux ou de discrets tabloïds, vous aurez constaté la présence d’une femme, rayonnante du sérieux vieillissant que lui confèrent un chignon strictement serré et un maquillage irréprochable. Son tailleur gris de haute confection lui donne des allures de roc, solide au milieu de la tourmente qui caractérise l’échange des clients à chaque gare. Au moment où ces derniers se sont posés, elle interpelle le nœud papillon sans visage qui assure le service et, d’une voix posée qui ne souffre aucune contradiction, commande une bouteille de vin rouge qu’on lui amène bientôt. Commence alors le rituel de la dégustation : déboucher le contenant d’un coup sec auquel fait écho le geste délicat de verser dans son verre quelques gouttes qu’elle va humer : chêne qui flatte le nez ou bouchon qui le gifle, c’est pour elle une brève mais essentielle note de sérénité dans le rythme inexorable de ses débuts de journée.

Et c’est seule que la dame va se verser ensuite quelques verres de vin, laissant traîner lentement son regard sur les paysages, campagnes ou villages, châteaux proches ou lointains, vignobles enchanteurs et lac irisé, qui longent la ligne de chemin de fer. Solitude au milieu d’autres solitudes, elle est bercée par le roulis serein de la rame plus que par les stridences des portables ou les conversations molles de groupes de pendulaires réunis davantage par les circonstances que par les affinités.

Qui sait ce que cachent ces vestes impeccablement repassées, ces twin-sets sages, ces vestes en cuir coupées court qui révèlent la chargée de communication ou le directeur des ressources humaines ? Qui sont ces fantômes des bureaux paysagers, chevilles ouvrières de la société hypermobile postmoderne ?

La personne qui goûte son verre de vin rouge au petit matin, avant même le lever du soleil, alors que d’autres, plus conventionnels, préconisent le café, a une histoire. Elle est connue de quelques initiés, proches ou clients de sa petite entreprise. Plus étonnante encore que la bouteille matinale, elle trouve ses racines dans les différents services militaires ouverts aux femmes, en Suisse et dans le monde.

Stricte depuis toujours, privilégiant les tenues austères alors que ses compagnes de volée préféraient se dénuder sans complexe au moindre rayon de soleil, sa protagoniste avait tendance à faire peur aux garçons de son lycée, impressionnés par son air revêche et par son style de première de classe. Peu lui importait : pour elle, les études secondaires, c’était un diplôme à empocher, rien d’autre. Dès son premier été de bachelière, elle a enchaîné les journées et les saisons passées sous les drapeaux à courir et à crapahuter dans la poussière jusqu’à décrocher ses galons d’officier des troupes de logistique. Thoune, Genève, Kloten, là n’est pas l’essentiel. C’est dans ce milieu à la fois rude et juste, impitoyable, qu’elle a rencontré, il y a de cela une quinzaine d’années, le premier homme de sa vie.

Figure d’uniformes, Laubscher avait su trouver, au hasard de l’un ou l’autre souper facultatif, quelques arguments pour dégeler celle que l’on avait surnommée « le glaçon » et qu’on avait fini par croire peu intéressée par les personnes du sexe opposé. Quelques rumeurs se firent jour dans les casernes environnantes, quelques étreintes discrètes, quelques brefs émois furent partagés. Et puis, à l’instar des amours de vacances, leur proximité de circonstance se délita dans le cours imperturbable des carrières. Laubscher devint premier lieutenant et courut quelques mois encore sa gloire de milicien ; sa compagne étendit son terrain de jeu en s’engageant dans des missions de maintien de la paix. Son sérieux, sa ténacité et son absence de toute attache lui permirent d’accéder à des fonctions clés sous des cieux lointains, en ces no man’s lands méconnus où l’Europe perd son nom. Leur climat difficile et leurs campagnes teintées de beige aride l’accueillirent et lui offrirent un lieu idéal pour s’épanouir, à l’instar de la vigne qui préfère, pour croître, les plus ingrats des sols.

Ses activités de terrain l’avaient amenée à côtoyer d’autres hommes, aussi sérieux qu’elle, forts et droits dans leurs rangers, conscients que ce n’est pas en manifestant dans les beaux quartiers aux côtés de pacifistes de salon qu’on rétablirait une société à visage humain dans ces terres balafrées par l’histoire. Âpre à la tâche, concentré sur sa mission, tout le monde l’était ici, loin des divertissements de la grande ville. Cela n’empêchait pas les affinités. Elle appréciait de collaborer avec Lalande, officier français pugnace et essentiel, déjà mûri au feu des armes, représentant d’une certaine élite militaire nationale, gagnante, forte et républicaine par conviction. De confidence en confidence, leur entente semblait consacrée aux yeux de chacun au campement, une de ces ententes si solidement soudées qu’on eût dit que même l’acide le plus corrosif n’en aurait pas raison.

Le personnel militaire qui œuvrait au camp allait et venait au gré de la durée des missions. Pouvait-elle prévoir que quelque temps plus tard, un soir de Noël, on lui annoncerait la venue d’une nouvelle personnalité appelée à renforcer son équipe de terrain ? Le premier janvier, Laubscher arriverait au camp.

Lorsque le train arrive en gare de Lausanne, elle profite du vigoureux brassage de clients propre à chaque arrêt pour commander une deuxième bouteille de vin rouge. C’est aussi à ce moment qu’elle se remet à penser à l’arrivée de Laubscher, qu’elle a immédiatement reconnu lorsqu’il est descendu de la Jeep des Nations Unies. Elle avait pu lire dans ses yeux qu’il se souvenait également d’elle. S’attendait-il, au moment d’apprendre son affectation, à la revoir dans le cadre de cette nouvelle mission ? La poussière infâme des jours s’était accumulée sur les vestiges de leurs amours mal éteintes. Y croyait-elle encore ? Et lui ? Y avait-il encore, dans leur esprit et dans leur cœur, de la place pour ces histoires sans couleur ?

D’emblée, elle choisit de ne pas se départir, avec lui, d’un professionnalisme mêlé de juste ce qu’il fallait de cordialité. Lui chercha rapidement à renouer des liens qu’elle avait voulu oublier, tant il était peu opportun ici de perdre son temps à remuer le passé alors qu’en certains moments critiques, l’existence ne tenait qu’à un fil et méritait – on l’apprenait vite – qu’on en savourât chaque instant, si amer qu’il fût.

Laubscher ne tarda pas à découvrir les liens qui unissaient son ancienne amie à l’officier Lalande, des liens que chacun, au camp, respectait sans qu’aucun commentaire désobligeant ne survînt jamais. N’acceptant pas cet équilibre, il la prit à part, un soir, et l’interrogea, de manière frontale. Elle lui rétorqua que pour elle, la page, si belle qu’elle ait pu être, était tournée. C’est qu’elle avait mûri, sur ces terres, qu’elle y avait renforcé un cuir déjà solide, qu’elle y avait appris que la paix passait avant tout. Quant à Lalande, c’était pour elle un compagnon d’armes d’exception et un homme aux qualités humaines indéniables. Grande complicité, amour profond ? Elle n’aurait su nommer ce qui les liait, mais elle savait que les flirts et les querelles d’amour n’étaient plus de son ressort, s’ils l’avaient jamais été. Dès lors, qu’est-ce que Laubscher pouvait espérer d’elle ? Rien, il finit par le comprendre.

Le comprendre, oui.

L’admettre, non.

Il s’attacha dès lors à empoisonner le quotidien des troupes, sapant le moral de ses compagnons, cachant des informations sous des prétextes divers, quitte à créer un danger pour le campement lui-même, et pour l’existence de ceux qui s’y activaient. Un comportement d’autant plus délicat à qualifier que du côté de la population locale, des approches hostiles survenaient régulièrement.

Aux alentours de Pâques de l’année suivante, à la suite d’une erreur de trop, ne pouvant plus couvrir Laubscher sans se compromettre, elle décida de faire son rapport à sa hiérarchie. Des rumeurs concernant le comportement de Laubscher, assorties de l’écho d’incidents mal expliqués, étaient déjà remontées, sans qu’elles fussent suffisantes pour sévir. Cette dernière intervention suffit à faire muter le perturbateur, qui quitta le campement comme il y était arrivé, en jeep des Nations Unies.

Ce n’est que le lendemain qu’elle apprit que la jeep avait sauté sur une mine. Personne n’avait survécu, Laubscher moins que quiconque à bord. Un instant, elle en fut peinée. Et puis, considérant qu’elle n’y pouvait rien, elle enterra cet épisode dans les sables lourds de sa mémoire et s’attela de plus belle aux travaux qu’elle devait accomplir. Remarquée par sa hiérarchie, elle assuma des responsabilités de plus en plus étendues. On loua son ardeur et sa capacité à réagir au bon moment, on parla d’elle en haut lieu pour des fonctions de commandement ou d’administration en ville, voire pour des travaux de conseil ou d’instruction. Des qualités aussi franchement affirmées, doublées d’une froideur renforcée, finirent par faire peur à Lalande, qui prit ses distances avec cette femme trop raide, trop sèche, soudain inaccessible. Au terme d’une discussion peu agréable, il demanda sa mutation, considérant que rester plus longtemps avec celle qui s’était murée dans une attitude d’étrangère quasi hostile après avoir cultivé une longue et profonde camaraderie n’était plus tenable. Une jeep des Nations Unies vint donc le prendre, par un beau matin de juillet.

En route, suivant un itinéraire considéré comme sûr et qui n’était pas le même que celui qu’avaient emprunté Laubscher et son véhicule, la jeep tomba dans une embuscade. Le vent et la rumeur se chargèrent de colporter, déformés à la manière d’un drame, la violence de l’attaque, la surprise dont on profite pour ne pas faire de quartier, l’odeur du sang, les cris, la poudre qui claque en éclats qui portent la peur loin dans les plaines désertes et glabres, le sable pulvérulent de la route qui noie les chairs. Personne n’en réchappa, pas même Lalande. Restée au campement, son ancienne camarade en fut affectée cette fois-ci, plus qu’elle n’aurait voulu l’admettre. D’ordinaire déjà sûre d’elle et de ses décisions, elle n’accepta plus aucune contradiction, refusa toute mission en équipe. Sur le terrain, le travail ne s’en ressentit guère ; en revanche, l’ambiance déclina, devint rapidement lourde sans que personne n’osât en parler ouvertement. Et lorsque survint un accident grave qui l’obligea à interrompre sa mission pour une durée indéterminée, tout le monde respira. Certes, chacun, dans son entourage, lui reconnaissait d’immenses qualités ; mais son esprit d’équipe n’avait pas résisté à la morsure conjuguée des drames personnels et des tensions inhérentes aux activités militaires de soutien.

Au campement, elle fut remplacée sans délai. L’interruption forcée de sa mission la contraignit à prendre du recul. Non, elle n’était responsable ni du décès de Laubscher, ni de celui de Lalande. Mais pourquoi fallait-il que les deux hommes de sa vie trouvassent la mort à si peu de temps d’intervalle ? Les routes semblaient sûres ; aurait-elle dû prévenir les chauffeurs ? Mais de quoi ? Qu’aurait-elle pu faire ? Que dire ?

Questions sans réponse.

Il lui fallait quitter cette existence.

Au moment où le train dépasse Gland et qu’elle achève sa deuxième bouteille du jour, aux heures où le soleil s’est levé, elle repense aux méandres de la longue période de repos et de réflexion personnelle qui a suivi son départ du front. Le suicide, elle y a pensé. Mais cette issue, vite écartée, ne lui a jamais paru honorable, tant il est vrai que le calice de l’existence, qu’il soit doux ou amer, doit être bu jusqu’à la lie. Elle songea donc aux portes de sortie qui s’offraient à elle. Et puis, par une orageuse nuit d’insomnie, elle arrêta sa décision. L’adieu aux armes serait difficile. Mais concrétiser un nouveau projet lui parut être la meilleure manière de rompre avec ce passé devenu infect à son âme.

Ainsi l’histoire de cette dame entre-t-elle dans sa dernière étape, au moment où le train dépasse la petite gare de Versoix, alors que le regard du voyageur est surpris par les premières constructions des faubourgs genevois. Changer de vie, c’était pour elle, avant tout, changer d’identité ; c’est pourquoi elle demanda à sa hiérarchie, au moment du départ, d’obtenir de nouveaux papiers au nom qu’elle s’était choisi : Catherine Laforce. Alors qu’elle avale la dernière goutte de sa deuxième bouteille de vin rouge, elle repense à l’ultime jalon de son nouveau dispositif d’existence : la création d’une société à son nom. Elle s’est installée à Fribourg et a trouvé un bureau à Genève, parce qu’il fallait bien être quelque part, de préférence en un lieu connu du plus grand nombre. Sa tenue vestimentaire, elle l’a voulue conforme à elle-même, collant à l’aspect sévère qu’elle a toujours affecté.

Et pour conjurer le souvenir, elle a instauré ce rituel quotidien consistant à éponger deux bouteilles de vin rouge avant le travail. Deux, comme les deux hommes qu’elle a perdus dans ses années de terrain. Et du vin rouge, rouge comme le sang versé, âpre et rocailleux comme les années difficiles.

Le train s’arrête en gare de Genève.

Et si vous l’avez suivie jusque-là, ombre discrète assise parmi d’autres dans la voiture-restaurant, vous vous souvenez du départ de Catherine Laforce ; vous l’avez même vue déposer sur la table quatre billets rouges de vingt francs, invariablement, d’un geste ferme. À peine flageolante sur ses talons aiguilles cirés, le visage teinté, mais si peu, par le sang qui y afflue en bouillons impétueux, elle évite avec adresse les serviettes qu’on balance, les attachés-cases que l’on ramasse avec hâte, le papier journal qui vole, les écharpes et les manteaux qu’on remet à la va-vite parce qu’à cet arrêt, tout le monde ou presque s’en va. Vous avez pensé à ce moment, c’est certain, que derrière sa façade d’autorité naturelle à peine entamée, elle devait avoir l’esprit bruissant d’idées, la créativité vibrionnante. Il ne fait aucun doute, à votre avis, que l’agence matrimoniale qu’elle anime et qui la fait vivre à présent fonctionne du tonnerre, journée après journée.

Tel est l’ordre des choses.

 

Fribourg, le 5 mars 2011.

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Daniel Fattore est né le 21 mars 1974. Après des études de lettres, il est actuellement traducteur pour les Chemins de fer fédéraux suisses. Marié et père, il s’adonne au noble art de la nouvelle depuis 2004. Ses sites Internet sont : http://www.fattore.com et http://fattorius.over-blog.com

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