| Questions à Laurent Trousselle, écrivain | ||||
| Sandrine CHARLOT ZINSLI | ||||
| Du roman noir, de la gentillesse des Suisses, des fruits bleus trafiqués génétiquement et de l'impossibilité de réfléchir en images... | ||||
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SCZ : Pourquoi choisir Zurich et la Suisse comme coulisses à vos nouvelles et à votre roman? Pour moi, le monde occidental, dans ses aspects les plus feutrés ou les plus humains aussi, se trouve comme révélant avec davantage de relief, les manœuvres, les désespoirs ordinaires et les petites bassesses que mes livres dépeignent. La Suisse joue sans doute le rôle de la lumière que les Impressionnistes venaient chercher à Aix en Provence, elle isole et rend plus nets les travers humains qui me servent de sujet. Ici les gens sont capables d'une telle gentillesse, d'une telle confiance en l'autre, que l'employé d'un laboratoire d'expérimentation animale qui vient se raconter à la télé, dans "Mémoires anonymes", en devient complètement déprimant. Ailleurs dans le monde, il serait pathétique, et rien de plus. Nulle part ailleurs dans le monde, je n'ai durablement rencontré des gens comme les Suisses, et j'ai sillonné la planète, travaillant longtemps sur des guides de voyage… SCZ : Moi, je ne connais pas grand-chose au roman noir. Comment le définissez-vous? LT: Le roman noir?… Disons qu'au départ, fin XIXe, il y eut le roman policier anglais ou français. C'était un triptyque: coupable, meurtre et enquêteur - ou une vieille dame enquêtrice. Et puis le roman policier a passé l'Atlantique, et ce fut la période où le cinéma mit en avant des atmosphères à la Bogart. Le public venait humer un air canaille, mafieux, bas fonds... L'enquête était moins importante que le cadre et les personnages que l'on mettait en scène. En France, ce fut Simenon qui promena le regard humain, compréhensif d'un Maigret sur l'univers de petites gens dont la route, souvent par hasard, croisait le crime. Le roman noir, c'est un peu ça. On est loin de l'enquête anglaise avec une logique implacable, et qu'on lit en cherchant le coupable, presque comme pour des mots croisés. Dans un roman noir, on peut être du côté de l'assassin, il peut même n'y avoir aucun crime… ce n'est pas important. SCZ: Vous êtes un homme très occupé, vous donnez des cours, vous écrivez pour la publicité... Pourquoi en plus écrire et publier? LT: Il faut inverser cette logique. Mon moteur principal, ce qui m'occupe vraiment, c'est d'écrire dans le but de publier. J'écris parce que c'est ce que j'aime faire, et ce que je fais avec le moins de difficulté. Mais j'ai aussi des moteurs auxiliaires, ce qui me permet de nourrir ma famille – ma femme et moi avons quatre enfants! Je travaille dans des domaines qui touchent de près à l'écriture, la publicité, la presse et l'édition. Ca me laisse du temps pour mes livres. Je suis en train de rédiger un troisième roman, qui devrait sortir cette année à l'automne. Et je ne suis pas sûr que celui là m'apporte de quoi acheter les cadeaux de Noël… Par ailleurs. j'enseigne pour garder le contact, sinon, à trop écrire, on finit par ne voir plus personne… SCZ : Votre romancier préféré? LT : Impossible de répondre à cette question, j'ai dans ma chambre une fenêtre avec un grand rebord. Dessus, des livres s'y relaient, plusieurs ouverts en même temps. En ce moment, je relis Ramuz et Simenon. Maintenant, si vous vouliez savoir qui je lis avec le plus de plaisir, parmi les auteurs en vie, je dirais Thierry Jonquet et Pierre Magnan. Quand j'aime un auteur, je lis tout de lui. SCZ : Vos nouvelles ont-elles quelque chose de subversif? Sont-elles une tentative de déstabilisation? LT : Je ne sais ce que veut dire le mot déstabilisation… rien ne m'apparaît bien stable, ces temps-ci. Mais quand je raconte l'histoire de fruits bleus, de fruits trafiqués génétiquement qu'on teste sur les militaires américains qui se battent en Irak, peut-être avez-vous raison… Il m'est arrivé d'espérer que l'on attaque mon éditeur, qu'un grand procès se fasse et qu'on parle un peu des tripatouillages scientifico-militaires qui fleurissent un peu partout sur la planète. Mais je suis un doux rêveur. Car je peux bien écrire tout ce que je veux, les scientifiques et les militaires s'en foutent. D'abord, ils ne lisent pas… SCZ : Pourquoi devrait-on emporter vos bouquins sur la plage? LT : Pour avoir de la place, pour qu'on s'installe à distance de votre serviette! |
SCZ : Auriez-vous aimé être détective ou jouer dans un film noir américain des années 50? LT : Détective, non. Je pense que de savoir qui a cassé la bécane-à-Jules, ça aurait eu des chances de me lasser. Il existe un côté combat de Pit-bulls dans le fait de se coltiner un coupable au nom d'une recherche de la vérité, forcément conjoncturelle. Un coupable, ce n'est rien. Les coupables sont en fait trop nombreux. Le coupable, pour moi, c'est celui du groupe autour de la victime qui est le moins innocent. Rien d'autre. Le pauvre type qui prend, quoi. Le maladroit. Jouer dans un film des années 50? Non plus. Les années 50, c'est l'époque où la droite Américaine se met à aller trop loin, à mon sens. J'aurais plutôt aimé jouer à Hollywood dans un film muet des années 20, un film d'Erich Von Stroheim, pourquoi pas? Ou de Buster Keaton. Enfin… je vous réponds ça aujourd'hui, et demain j'aurais envie d'être le héros de Sunset Boulevard… SCZ : J'ai l'impression que vous décrivez l'envers du miroir, ce qu'on n'attend pas, ce qu'on ne comprend pas, ce qui déroute et nous dépasse? LT : Je ne sais pas… je ne crois pas, en fait. Je n'ai pas envie de tricher, de me démarquer par un artifice, comme ces photographes dont les prises de vue, par un travail sur la lumière, donnent un résultat déroutant. Et vous avez besoin d'un certain temps pour reconnaître que tel contour biscornu et étrange, inquiétant, c'est en réalité un simple stylo bille. Vous savez, mes (p)références vont à Albert Londres, à Zola, à Kessel. Et puis, je crois que je suis resté au XIXe siècle dans ma conception du roman : je promène un miroir sur une route boueuse, et rien d'autre. Bon, certes, j'avoue que j'aurai tendance à me sentir dans l'urgence, et à avoir ces dernières semaines, un état d'esprit qui me fera considérer de préférence une scène sur la route de Bassora, plutôt que sur celle, si paisible, que je prends tous les jours, entre Wädenswil et Enge. Elle suit le lac, en plus, c'est magnifique. J'ai trop de chance, c'en est indécent. SCZ : N'avez-vous pas une volonté d'éveiller le lecteur par les thèmes que vous avez abordés? LT : Le livre que j'écris actuellement raconte l'histoire de l'épouse d'un fonctionnaire banal, bien noté par sa hiérarchie et bien intégré dans son milieu professionnel. Or, cette femme découvre un jour à la télévision, des images de policiers tabassant deux jeunes des cités, comme on dit en France. Et là son univers bascule, parce que l'un des policiers, c'est son mari! Volonté de réveiller le lecteur? Qu'il comprenne que derrière ces images de violence, il y a des gens comme lui, comme vous et comme moi. Des gens pour qui demain ce sera le cauchemar. Le lecteur dort, je lui raconte un cauchemar et il va se réveiller… soyons fous, souhaitons-le lui! SCZ : Comment travaillez-vous? LT : Laborieusement, rien ne vient, je suis un tâcheron de l'écriture ; enfin, ça dépend des jours. SCZ : Aimeriez-vous écrire toute la journée et une partie de la nuit? Est-ce ce que vous aimez le plus faire au monde? LT : Oui, oui et oui. Parce que je ne sais pas réfléchir en images. Mon père est peintre et si j'ai été élevé dans les odeurs de térébenthine, je séchais le cours de dessin. J'allais à la bibliothèque. Même en maths j'aimais raconter des histoires, j'écrivais "a au carré, plus deux ab, plus b au carré, égalent, parenthèse ouvrante, a plus b, fin de la parenthèse, au carré" et l'ensemble de la copie en toutes lettres. Le prof écrivait avec humour "Zéro sur vingt", et là j'étais content : le gars s'était transformé, il n'était plus prof de maths… -------------------------- Laurent Trousselle vit près de Zurich et est écrivain. Un recueil de nouvelles "Mémoires anonymes" est paru en décembre dernier aux éditions Quadrature (Belgique). Un autre titre vient de paraître chez Faim de siècle-Cousu Mouche (éditeurs Fribourgeois): "Marche, arrêt, point mort". |
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