| Critique et entretien avec Laurent Trousselle | ||||
| Francesco BIAMONTE | ||||
Par le biais de la fiction, Marche, arrêt. Point mort s’attaque de façon originale à un des grands thèmes de l’actualité de ces dernières années : le terrorisme. L’auteur Laurent Trousselle s’y intéresse essentiellement à la dimension pulsionnelle et psychique de l’acte terroriste. Pour ce faire, il dessine à la première personne un protagoniste et un paysage aussi éloignés que possible de l’Afghanistan et de Gaza. Le narrateur anonyme est suisse, issu d’une famille très aisée, qui a même produit un conseiller fédéral. Ancien champion d’alpinisme, paraplégique à la suite d’un accident en montagne — métaphore du sentiment d’impuissance —, il couve une amertume de plus en plus insupportable à l’endroit de l’injustice du monde, au point de se lancer en solo dans la pose de bombes : la révolte s’exprime dans des actes révoltants. Après avoir fait sauter un train, c’est à des écoles et à des crèches qu’il s’en prend : il se fait en effet un devoir de refouler ses sentiments à l’endroit des enfants, qui lui inspirent encore des émotions positives. Le personnage s’approche d’une forme de mal absolu en se refusant à lui-même le moindre quartier de spontanéité ou d’espoir. Et il puise nombre de « qualités » indispensables à son projet dans son passé sportif : volonté, discipline, soin dans la préparation et dans la vérification du matériel… Parti de la rage, il aboutit à la lassitude. Parti du désir de secouer un monde insupportable, il termine sa course dans une forme étrange de routine, méthodique et résigné, après s’être sciemment coupé de ses dernières émotions. L’intérêt du livre est moins dans le suspense (il inaugure une nouvelle collection « noire » chez Faim de siècle et Cousu mouche) que dans l’exploration d’une pulsion de tuer et détruire. Il s’agit pour le lecteur, et dans une certaine mesure pour le narrateur, de faire la part dans les comportements du terroriste entre divers mobiles, où le rationnel a sa place à côté du pulsionnel, où frustrations personnelles, tempérament asocial, ambitions révolutionnaires, désir de toute puissance, sentiment de sa propre nullité, ressentiment, colères et indignations — ridicules ou justes — se mêlent de manière inextricable. Référence avouée du protagoniste et de l’auteur, le personnage réel du terroriste Théodore Kaczinski, alias Unabomber, confère plus de crédibilité encore au protagoniste inventé par Trousselle. On pourra penser, en lisant, à des événements tels que le 11 septembre 2001 ou le terrorisme palestinien (directement évoqués), mais aussi aux témoignages des « coupeurs » rwandais de 1994 ou aux sites de soutien aux tueurs de Columbine — le terrorisme n’étant qu’une des incarnations possibles d’un geste de meurtre collectif, associé à la révolte. Réfléchissant sur lui-même, le terroriste de Marche, arrêt. Point mort écarte les motivations religieuses du kamikaze, et donne une explication assez plausible de ce type d’acte : « La certitude qu’on est à la fois trop faible pour tout secouer, et trop fragile pour apprendre à nager dans des eaux aussi poisseuses. » |
||||
|
Laurent Trousselle, une belle formule dit qu’il faut trouver la force de changer ce qui peut être changé, le courage de renoncer à changer ce qui ne peut pas être changé, et la sagesse de distinguer entre les deux. Le terrorisme serait aux parfaits antipodes de cet idéal? Oui. Force , courage et sagesse , voilà de très jolis mots, mais dans bien des cas, on est face à une forme de désespoir sans nom, pathologique souvent. Quelqu’un de déséquilibré n’accepte pas le monde réel, et il n’imagine pas changer cette réalité en s’imposant la discipline, ou le cheminement classique qui lui permettrait de le faire. Il pense que sa situation – de victime – lui interdit l’action, alors il renonce et cherche à s’y soustraire, songeant à entraîner au passage une masse d’innocents dans son propre suicide. Mais un argument de votre personnage, c’est justement qu’il n’y a pas d’innocents, que l’échec, l’injustice et l’aliénation de notre société sont de la responsabilité de chacun ; et en outre une de ses spécificités est d’agir seul, sans doctrine ni groupe. Ce deuxième point me semblait essentiel : votre livre illustre la pulsion terroriste extraite des contextes classiques du terrorisme… Oui, c’est exact. Le personnage principal du livre pense que l’innocence n’existe pas autour de lui. Il ne la voit plus, elle est sans doute, très classiquement, prisonnière de son enfance révolue? Votre personnage est anonyme. C’est le cas de presque tous les personnages, sauf trois ou quatre, qui sont moins que des seconds plans (il ne sont évoqués qu’indirectement). Avez-vous songé à donner un nom au protagoniste? Non, absolument jamais!
J’aimerais vous répondre « Nous sommes tous des anonymes », mais ça ne voudrait pas dire grand chose. Le choix de la première personne s’est-il imposé d’emblée? D’emblée, oui. Ecrire en focalisation interne , c’est inviter le lecteur à bord d’une conscience et lui faire voir le monde à travers cette conscience. C’est honnête comme procédé d’écriture, l’auteur n’est pas omniscient. Et si le narrateur ne sait pas quelque chose, s’il fait une erreur, le lecteur l’accompagnera… On a le sentiment que l’auteur s’identifie assez largement à certains aspects de son personnage. L’indignation du narrateur semble être dans une assez large mesure la vôtre. Ecrire ce livre, c’est votre façon de poser une bombe (en Suisse, comme le narrateur)? D’alerter un pays trop calme? De défouler quelque chose en vous? Oh, je ne crois pas, non… L’indignation du personnage de Marche, arrêt. Point mort est une forme d’aveuglement. Cette conscience (?) que je promène est partiale, subjective… et tout aussi déphasée en ce qui concerne les feux rouges au coin de la rue, que la situation au Moyen-Orient. |
Pour moi, dans une œuvre, il y a trois éléments. En explorant les mobiles du personnage, vous suggérez de nombreuses pistes. Le narrateur en retient certaines, en écarte d’autres. Il se résume d’ailleurs de manière plutôt convaincante (p. 128). Vous même, aviez-vous une ou plusieurs thèses en abordant l’écriture de Marche, arrêt. Point mort, ou est-ce l’écriture et la fiction qui vous ont conduit à les formuler? Aucune thèse, non. La logique d’un personnage est en marche et, pour qu’il sonne vrai, pour qu’il y ait cohérence, il fallait effectivement qu’il rencontre certaines thèses. Ayant vécu au Etats-Unis, j’ai entendu parler d’Unabomber. Ce type a marqué la conscience collective là-bas pour ce que je croyais, à l’époque, durablement. Or, tout le monde l’a plus ou moins oublié, aujourd’hui. A-t-il été difficile pour vous de perpétrer de tels massacres en fiction à la première personne? Avez-vous dû, comme votre protagoniste, vous endurcir pour atteindre votre but? A la première personne, non, mais de façon plus générale, oui. Je balade quelqu’un de malade dans des rues que je connais parfois, et que j’ai de bonnes raisons d’apprécier. Quand on y songe, vous avez raison de le souligner, on se demande ce que vaut l’implication de celui qui, face à un clavier, se met à raconter une histoire… Il y a dans le parcours du narrateur une dimension thérapeutique perverse: à mesure qu’il avance dans son cheminement terroriste, il apprend à mieux se connaître et à mieux maîtriser ses émotions — il semble même découvrir une piste refoulée à la dernière page… Oh, je suis content que vous l’ayez vu. C’est vrai que le mot sincère , en dernière page, fait un peu désordre. Un ami m’a même dit: « Il y a deux parties dans ton bouquin. Le mot « sincère » et tout le reste du livre! » Je n’ai rien répondu; l’ensemble est construit autour de la notion de déséquilibre, de toute façon. Il n’y a guère d’ouvertures positives dans le livre; une seule peut-être, le personnage du grand père émergeant dans les souvenirs d’enfance du narrateur: une image de bonté… Oui. "Je" se raccroche à l’image de ce grand-père parce qu’il le voit comme appartenant à une génération d’hommes politiques ayant eu un idéal, une vision du monde, et son impression, c’est qu’aujourd’hui le monde appartient plutôt à des gestionnaires. Il y a ça, et puis la nostalgie de l’insouciance heureuse d’une enfance que ce grand-père égayait un peu. Ceux qui acceptent mal le présent ont dans leurs poches plein d’images de leur enfance. |
|||