{"id":476,"date":"2003-01-01T12:13:48","date_gmt":"2003-01-01T11:13:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cousumouche.com\/?p=476"},"modified":"2013-07-10T12:11:37","modified_gmt":"2013-07-10T11:11:37","slug":"la-terrasse-des-oublies","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.cousumouche.com\/?p=476","title":{"rendered":"La Terrasse des oubli\u00e9s"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est une minuscule terrasse coinc\u00e9e entre le trottoir et l\u2019angle du bistrot. Il n\u2019y a de place que pour deux tables en fer, un banc, une ou deux chaises. Ombrag\u00e9e du printemps \u00e0 l\u2019automne, ceux qui s\u2019y attablent, n\u00e9gligeant la grande et belle terrasse ensoleill\u00e9e bordant l\u2019avant du bistrot, risquent bien de ne jamais voir arriver leur bi\u00e8re ou, dans le meilleur des cas, de ne jamais avoir \u00e0 la payer. Elle porte bien son nom, la terrasse des oubli\u00e9s.<\/p>\n<p>D\u00e8s les premiers beaux jours, d\u00e8s les premi\u00e8res tables sorties de la cave et d\u00e9poussi\u00e9r\u00e9es, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019Arthur s\u2019installe, dos au mur, son bloc-notes sur les genoux. On l\u2019a nomm\u00e9 Arthur bien avant que ce royal pr\u00e9nom ne soit \u00e0 la mode. Il lui a valu, durant toute sa jeunesse, les sobriquets des populations scolaires et universitaires fr\u00e9quent\u00e9es. Peu enclin \u00e0 la r\u00e9plique, ni \u00e0 tout autre forme de communication d\u2019ailleurs, Arthur s\u2019est content\u00e9 de fermer les portes et de s\u2019installer dans un monologue int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Po\u00e8te, un peu artiste, il occupe \u00e0 pr\u00e9sent un poste de biblioth\u00e9caire o\u00f9 il se rend tr\u00e8s t\u00f4t le matin pour en repartir tr\u00e8s tard le soir, soucieux du seul bien-\u00eatre des lecteurs, de la rigoureuse tenue du fichier, des ouvrages, et des catalogues d\u2019\u00e9diteurs.<\/p>\n<p>\u00c0 neuf heures, chaque matin o\u00f9 la m\u00e9t\u00e9o le permet, Arthur commande un caf\u00e9 noir \u00e0 la terrasse des oubli\u00e9s. Il ne lit pas, pendant cette pause, il lit tout le reste du temps. Il dessine sur son bloc, il r\u00eavasse, il regarde les gens passer. Il a grandi en silence, maintenant il vit en silence. Et seul.<\/p>\n<p>Les matins se suivent et se ressemblent. En hiver il occupe un bout de banquette \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du bistrot, \u00e0 la belle saison c\u2019est la terrasse des oubli\u00e9s. Les ann\u00e9es passent sur le reste du monde mais pas sur lui, Arthur reste \u00e9gal \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Un matin, elle est apparue. Longtemps encore apr\u00e8s cette rencontre, Arthur s\u2019est demand\u00e9 ce qu\u2019il y a bien pu avoir de diff\u00e9rent, ce jour-l\u00e0, de tous les autres jours. A-t-il per\u00e7u, d\u00e8s l\u2019aube, un je-ne-sais-quoi de plus joyeux dans le p\u00e9piement des oiseaux sur son balcon\u00a0? La lumi\u00e8re de ce matin-l\u00e0 \u00e9tait-elle particuli\u00e8re, plus blanche peut-\u00eatre, ou quelque peu scintillante\u00a0? A-t-il re\u00e7u un signe\u00a0? Un gros chat traversant son chemin, un titre singulier dans le journal, un \u00e9clat de rire per\u00e7u dans le silence de la biblioth\u00e8que\u00a0? Non, ce jour-l\u00e0 lui appara\u00eet, \u00e0 distance, \u00e0 tout point semblable \u00e0 tous les autres jours. Et pourtant.<\/p>\n<p>Et pourtant ce matin-l\u00e0 elle est apparue. Belle comme une Madone d\u2019un ma\u00eetre italien, irradiant quelque chose d\u2019irr\u00e9el, une f\u00e9e \u00e9gar\u00e9e dans le monde des mortels, enfin, elle est apparue. Arthur l\u2019aper\u00e7oit qui passe devant la terrasse, qui cherche des yeux une table, ne se d\u00e9cide pas, retourne en arri\u00e8re, revient enfin pour s\u2019asseoir en face de lui, \u00e0 la terrasse des oubli\u00e9s, demande du bout des l\u00e8vres si elle ne d\u00e9range pas, et, enfin, croise son regard. Arthur n\u2019a pas l\u2019habitude que l\u2019on pose les yeux sur lui. Il tourne la t\u00eate pour v\u00e9rifier que ce regard lui est bien destin\u00e9, mais derri\u00e8re lui il n\u2019y a que le mur. Arthur s\u2019est toujours cru transparent, jusqu\u2019\u00e0 ce regard-l\u00e0. Elle le regarde doucement, puis commande un caf\u00e9.<\/p>\n<p>Arthur est transform\u00e9 en statue. Il s\u2019abstient de bouger, ne f\u00fbt-ce qu\u2019un cil, de respirer, de laisser \u00e9chapper son crayon, tant il craint que le moindre geste ne la fasse dispara\u00eetre, ne brise cet instant d\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>Elle bouge sans arr\u00eat. Elle chantonne, remercie bruyamment pour son caf\u00e9, sort un magazine de son dr\u00f4le de couffin de paille, le feuillette, le repose, soupire. \u00ab\u00a0C\u2019est dr\u00f4lement joli, ce que vous dessinez\u00a0\u00bb. Arthur ne bronche pas, il n\u2019ose m\u00eame pas se retourner, encore une fois, pour voir \u00e0 qui elle s\u2019adresse. \u00ab\u00a0Vous \u00eates dou\u00e9, je peux voir\u00a0?\u00a0\u00bb Et sans attendre la r\u00e9ponse, elle lui retire le calepin des mains et observe le dessin. Ce matin-l\u00e0, Arthur a dessin\u00e9 l\u2019angle d\u2019une fontaine et, en perspective, une enseigne de bistrot. Le trait est net, pr\u00e9cis. L\u2019ensemble est pos\u00e9 et respire le calme d\u2019un petit matin. Aucun promeneur ne s\u2019aventure sur son dessin. Elle lui dit qu\u2019elle \u00e9tudie l\u2019histoire de l\u2019art, qu\u2019elle aime surtout les XVIII<sup>e<\/sup> et XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, qu\u2019elle se sp\u00e9cialise dans la peinture et le mobilier ancien. Arthur r\u00e9pond-il quelque chose\u00a0? Il n\u2019en sait rien lui-m\u00eame, il l\u2019\u00e9coute. Quelques instants plus tard, elle a disparu, mais elle a vraiment exist\u00e9 car il voit une infime trace de doigt qui a marqu\u00e9 d\u2019une ombre la graphite du dessin.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, et ceux qui suivent, Arthur est plong\u00e9 dans une r\u00eaverie inhabituelle. Il ne cesse de se repasser le film de cet instant pass\u00e9 avec elle. Quand a-t-elle commenc\u00e9 \u00e0 parler, qu\u2019a-t-elle dit exactement, et lui, lui a-t-il seulement r\u00e9pondu\u00a0? Il passe d\u2019une joie intense \u2013 elle lui parle, elle trouve joli son dessin \u2013 \u00e0 une tristesse soudaine \u2013 pourquoi n\u2019ai-je donc rien dit, j\u2019ai d\u00fb lui sembler si stupide\u00a0! Son imaginaire reconstruit chaque s\u00e9quence de ces minutes-l\u00e0, chaque pens\u00e9e en am\u00e8ne une autre, un ricochet de pens\u00e9es qui se contredisent l\u2019une l\u2019autre. Arthur sait d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il ne sera plus jamais comme avant. Avant ce matin-l\u00e0.<\/p>\n<p>Les jours passent et le printemps s\u2019installe sur la terrasse et au-del\u00e0. Il n\u2019a plus revu l\u2019inconnue au couffin de paille. Il finit par penser qu\u2019elle \u00e9tait un mirage, un tour de son imagination, qu\u2019elle n\u2019a jamais exist\u00e9. Et comme il se l\u00e8ve pour reprendre le chemin de la biblioth\u00e8que, la voil\u00e0 qui s\u2019installe en face de lui, avec un sourire, un bonjour, un \u00ab\u00a0qu\u2019est-ce que vous dessinez aujourd\u2019hui\u00a0?\u00a0\u00bb. Alors il sort son bloc et lui montre une fa\u00e7ade ancienne qu\u2019elle admire aussit\u00f4t. \u00ab\u00a0Mais vous partiez, je ne vous retiens pas..\u00a0\u00bb Alors il range son bloc, la salue et se maudit int\u00e9rieurement d\u2019\u00eatre parti si t\u00f4t. Les jours qui suivent se passent dans l\u2019amertume et le regret. Elle \u00e9tait l\u00e0, il est parti, il n\u2019a rien fait pour rester, pour trouver un pr\u00e9texte. Et quand bien m\u00eame il l\u2019aurait fait, qu\u2019aurait-il obtenu\u00a0? \u00c0 peine quelques minutes de plus\u00a0? Mais des minutes pass\u00e9es avec elle, \u00e0 bavarder, peut-\u00eatre se donner un rendez-vous\u00a0? Arthur n\u2019a jamais donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 personne, il en est bien incapable. D\u2019ailleurs qui accepterait\u00a0? Il faudrait que ce soit elle qui propose, mais cette pens\u00e9e tient du d\u00e9lire, qu\u2019une Madone avec un couffin de paille lui donne rendez-vous. C\u2019est \u00e0 lui de proposer, bien s\u00fbr, mais elle d\u00e9clinera, alors \u00e0 quoi bon\u00a0? Autant ne rien regretter, tout est jou\u00e9 d\u2019avance.<\/p>\n<p>Un soir il commence \u00e0 dessiner son visage sur une page de son bloc. Il a choisi un fusain un peu plus gras que pour les paysages, il veut que le contour soit plus flou, apr\u00e8s tout, il dessine quelque chose d\u2019irr\u00e9el qui ne vit que dans son imagination. Il cerne bien l\u2019ovale du visage, l\u2019aur\u00e9ole des cheveux et le regard pr\u00e9cis de quelqu\u2019un qui aime contempler. Le reste ne vient pas et le dessin reste inachev\u00e9.<\/p>\n<p>Le lendemain, elle est l\u00e0, avant lui, il fait un peu frais et elle semble frissonner dans une \u00e9charpe mauve. Il a envie de s\u2019enfuir, non, de dispara\u00eetre \u00e0 l\u2019instant, mais elle lui fait un signe de la main et il vient s\u2019asseoir en face d\u2019elle. Elle est tr\u00e8s volubile, ce matin-l\u00e0, il dit quelque chose qui la fait rire, mais il ne sait plus quoi, s\u2019il pouvait retrouver ce qui la fait rire\u00a0! Elle dit qu\u2019il fait froid pour la saison mais qu\u2019elle reviendra plus souvent parce qu\u2019elle est en p\u00e9riode d\u2019examens, qu\u2019elle n\u2019a pas de cours et travaille surtout chez elle.<\/p>\n<p>Arthur se remet \u00e0 son portrait le soir m\u00eame. Quand il la dessine, il provoque une rencontre, alors il va continuer \u00e0 la dessiner, jour apr\u00e8s jour. Le lendemain, pourtant, elle ne vient pas, ni le jour suivant mais Arthur dessine. Toujours le m\u00eame portrait qu\u2019il reprend, ajoutant un d\u00e9tail, puis un autre, d\u00e9rob\u00e9s lors de la derni\u00e8re rencontre.<\/p>\n<p>Et elle revient, et elle rit \u00e0 nouveau. Et Arthur se met \u00e0 esp\u00e9rer. Il ne sait pas exactement quoi, mais il esp\u00e8re. Peut-\u00eatre, si tout va bien, ils pourront marcher ensemble quelques m\u00e8tres apr\u00e8s leur caf\u00e9. Peut-\u00eatre, si le destin aide un peu, elle lui dira \u00ab\u00a0\u00e0 demain\u00a0\u00bb. Peut-\u00eatre, mais il faudrait un miracle, iront-ils un soir au cin\u00e9ma\u2026 Et il dessine, le soir, au lieu de lire, et il ne dessine plus le matin quand elle est l\u00e0, elle le lui fait m\u00eame remarquer.<\/p>\n<p>Et voil\u00e0 qu\u2019il d\u00e9laisse Brahms et Schubert, et que son oreille s\u2019accroche \u00e0 des b\u00eatises entendues \u00e7a et l\u00e0, au hasard d\u2019une radio allum\u00e9e, d\u2019une voiture qui passe toutes fen\u00eatres ouvertes. Proust et Michelet lui glissent des mains, il se surprend \u00e0 feuilleter des magazines, s\u2019arr\u00eate sur des photos de contr\u00e9es lointaines ou de stars. Et l\u2019\u00e9t\u00e9 s\u2019approche et il aime la perspective des beaux jours, des terrasses bond\u00e9es, et des voiles blanches d\u00e9pli\u00e9es sur le lac.<\/p>\n<p>Un jour oui, deux jours non, puis encore un jour \u00e0 passer du temps avec elle, puis elle dispara\u00eet et revient avec une petite mine, elle travaille la nuit, baille un peu, et lui explique qu\u2019elle pr\u00e9pare le vernissage d\u2019une expo, \u00ab\u00a0tiens, vous pourriez venir, c\u2019est \u00e0 deux pas d\u2019ici\u00a0\u00bb. Bien s\u00fbr, Arthur n\u2019a pas demand\u00e9 ni la date ni l\u2019heure, ni m\u00eame l\u2019adresse exacte. La voir au vernissage d\u2019une expo n\u2019est pas dans le domaine du possible, il lui faut oublier tout de suite cette petite phrase qu\u2019elle a lanc\u00e9e au hasard.<\/p>\n<p>Il se remet \u00e0 son portrait, un nouveau cette fois, \u00e0 la sanguine. La couleur ensoleill\u00e9e convient mieux \u00e0 son visage radieux et au retour de l\u2019\u00e9t\u00e9. Il travaille tard dans la nuit et, pour la premi\u00e8re fois, il l\u2019a vraiment capt\u00e9e, c\u2019est vraiment elle qui sourit sur le papier. Et, magie du dessin, le lendemain elle est l\u00e0 et elle lui tend un carton qu\u2019il prend n\u00e9gligemment pour le fourrer dans sa poche. Ce qui la fait rire. \u00ab\u00a0Vous ne lisez pas\u00a0?\u00a0\u00bb C\u2019est l\u2019invitation au vernissage.<\/p>\n<p>De nouveau, il la perd de vue, mais il sait quel jour il va la revoir, et ce jour-l\u00e0, nul besoin de pratiquer le rituel du dessin, elle sera l\u00e0.<\/p>\n<p>Les jours se tra\u00eenent, interminables. Et le jour dit arrive, puis l\u2019heure dite. Arthur entre dans la galerie o\u00f9 il y a d\u00e9j\u00e0 du monde et il fait d\u00e9j\u00e0 chaud. Aucun visage connu, il regarde les tableaux, il sont plut\u00f4t non conventionnels, du moins non figuratifs. Des couleurs intenses, de grands coups de pinceaux, il est d\u00e9concert\u00e9. Il y a un buffet et les gens fument beaucoup, boivent beaucoup. Et soudain elle est devant lui, elle lui dit bonsoir tr\u00e8s vite et \u00ab\u00a0je vous pr\u00e9sente le peintre\u00a0\u00bb. Et le peintre est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, et il entoure ses \u00e9paules de son bras. Ils se fondent dans la foule, il r\u00e9apparaisse de temps \u00e0 autre pour saluer, d\u00e9ambuler \u00e7a et l\u00e0. Tant\u00f4t il lui tient la main, tant\u00f4t il se penche pour poser un baiser sur ses cheveux.<\/p>\n<p>Arthur a longtemps \u00e9vit\u00e9 la terrasse des oubli\u00e9s, inventant de savants d\u00e9tours pour ne plus l\u2019apercevoir, m\u00eame de loin. Puis l\u2019hiver est revenu et il a install\u00e9 son bloc dans un autre bistrot, plus sombre, moins confortable, un peu d\u00e9sert\u00e9. Il s\u2019est reproch\u00e9 tr\u00e8s fort d\u2019avoir pu esp\u00e9rer un seul instant. Rien de tr\u00e8s pr\u00e9cis, pourtant, mais d\u2019avoir esp\u00e9r\u00e9. Puis, les ann\u00e9es passant, de moins en moins, puis tout doucement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une minuscule terrasse coinc\u00e9e entre le trottoir et l\u2019angle du bistrot. Il n\u2019y a de place que pour deux tables en fer, un banc, une ou deux chaises. Ombrag\u00e9e du printemps \u00e0 l\u2019automne, ceux qui s\u2019y attablent, n\u00e9gligeant la grande et belle terrasse ensoleill\u00e9e bordant l\u2019avant du bistrot, risquent bien de ne jamais voir arriver leur bi\u00e8re ou, dans le meilleur des cas, de ne jamais avoir \u00e0 la payer. 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