{"id":478,"date":"2002-12-01T12:16:29","date_gmt":"2002-12-01T11:16:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cousumouche.com\/?p=478"},"modified":"2013-07-10T12:11:37","modified_gmt":"2013-07-10T11:11:37","slug":"bouteilles-en-verre-bouteilles-en-plastique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.cousumouche.com\/?p=478","title":{"rendered":"Bouteilles en verre, bouteilles en plastique"},"content":{"rendered":"<p>Le professeur Aristide se rendit compte que le temps pressait. Il posa son livre, passa \u00e0 la cuisine et ouvrit la porte du frigidaire. Celui-ci offrait un spectacle de p\u00e9nurie\u00a0: un demi-litre de lait entam\u00e9, une bo\u00eete d\u2019\u0153ufs durs avec encore un ouf peint en vert, un doigt de beurre dans son papier m\u00e9tallis\u00e9. Le professeur referma la porte apr\u00e8s avoir \u00e9tabli mentalement une petite liste. Il se baissa sous la fen\u00eatre et prit une bouteille consign\u00e9e pour la rapporter au magasin.<\/p>\n<p>Il marcha quelques minutes, \u00e9vita des passants press\u00e9s et posa les pieds sur une surface caoutchouteuse noire. Deux parois vitr\u00e9es se d\u00e9tach\u00e8rent. Il fit trois pas \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et s\u2019arr\u00eata. Il y avait deux caisses avec une petite aire de rangement partag\u00e9e par un gouvernail et une caissi\u00e8re exp\u00e9riment\u00e9e qui faisait passer le code barre des emballages sous un d\u00e9tecteur. Derri\u00e8re chaque caisse, une file d\u2019une demi-douzaine de clients serr\u00e9s s\u2019\u00e9tirait. Ils tenaient un caddie ou, la plupart, un panier en plastique gris fonc\u00e9 et transportaient de la viande en barquette, des l\u00e9gumes pes\u00e9s, des friandises au chocolat. Il \u00e9tait dix-huit heures trente-cinq, jeudi. Le long week-end de P\u00e2ques commen\u00e7ait. Les clients \u00e9taient tous extr\u00eamement attentifs au d\u00e9roulement des op\u00e9rations\u00a0; ils faisaient des petits pas tr\u00e8s pr\u00e9cis d\u00e8s que l\u2019espace se lib\u00e9rait devant eux.<\/p>\n<p>Le dernier client de la caisse de droite, celle qui \u00e9tait le plus proche de la rue, se pr\u00e9nommait Daniel. Daniel \u00e9tait un ancien \u00e9tudiant de trente-deux ans, actuellement en recherche d\u2019emploi et de retour de voyage. Il avait pos\u00e9 son panier par terre et lui donnait des coups de pied pour le faire avancer dans la bonne direction, la direction de la sortie. Justement, vers la sortie se tenait le professeur Aristide, qu\u2019il reconnut imm\u00e9diatement. Il avait suivi son cours d\u2019histoire \u00e9conomique \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Ils ne s\u2019\u00e9taient jamais parl\u00e9 mais il en gardait un souvenir assez bon. Ce cours avait un intitul\u00e9 plus long, plus compliqu\u00e9 que les autres. Le professeur Aristide avait pris sa retraite. \u00c0 pr\u00e9sent il \u00e9tait plant\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du magasin, une bouteille vide \u00e0 la main. Ses cheveux blancs avaient diminu\u00e9 de volume. Il portait un veston sans cravate, comme du temps de l\u2019universit\u00e9. Il n\u2019avait pas chang\u00e9, pensa Daniel.<\/p>\n<p>Le professeur Aristide s\u2019avan\u00e7a et regarda de chaque c\u00f4t\u00e9. Il trouva la machine qui l\u2019int\u00e9ressait, la machine qui r\u00e9cup\u00e8re les bouteilles vides. Il enfon\u00e7a sa bouteille dans l\u2019orifice circulaire et rencontra une r\u00e9sistance. Cela lui fit l\u2019effet d\u2019une mouche qui se pose sur le visage, un infime agacement. Il appuya encore, franchement, et on entendit un bruit sourd de m\u00e9canique bloqu\u00e9e, puis une succession ininterrompue de bip-bip aigus. Il se retourna. On le regardait, et on regardait la demi-bouteille qui sortait de la machine et qui \u00e9tait la cause du d\u00e9clenchement de l\u2019alarme.<\/p>\n<p>Une des deux caissi\u00e8res pivota sur sa chaise.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0\u00c9videmment, vous avez mis du verre, dit-elle d\u2019une voix forte et autoritaire.<\/p>\n<p>Avec un sourire bienveillant, le professeur Aristide posa la paume de la main sur le cul de la bouteille, non pas pour appuyer, pour forcer, mais simplement pour acquiescer, pour confirmer qu\u2019il s\u2019agissait effectivement d\u2019une bouteille en verre. La caissi\u00e8re prit une voix plus forte encore, parce qu\u2019il fallait bien se faire entendre par-dessus ces bip-bip \u00e9nervants, et parce que de toute \u00e9vidence elle le prenait pour quelqu\u2019un de bouch\u00e9.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Cette machine, c\u2019est pour les bouteilles en plastique. Si vous vous amusez \u00e0 mettre du verre, c\u2019est normal que \u00e7a coince\u00a0!<\/p>\n<p>Le professeur Aristide comprit qu\u2019il s\u2019\u00e9tait tromp\u00e9, qu\u2019il avait commis une erreur, ce qu\u2019il exprima par un autre sourire, un sourire plus marqu\u00e9, qui disait \u00ab\u00a0ah oui bien s\u00fbr je suis d\u00e9sol\u00e9 c\u2019est de ma faute mais r\u00e9glons cela au plus vite car cela n\u2019a aucune importance.\u00a0\u00bb Laissant le professeur \u00e0 son sourire inutile, la caissi\u00e8re interpella sa coll\u00e8gue pour lui demander ce que l\u2019on pouvait faire. L\u2019autre caissi\u00e8re se retourna et poussa un soupir th\u00e9\u00e2tral.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Il faut appeler Monsieur Gomez.<\/p>\n<p>Alors la premi\u00e8re caissi\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Monsieur Gomez\u00a0! Monsieur Gomez\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Comme le g\u00e9rant du magasin n\u2019arrivait pas, la premi\u00e8re caissi\u00e8re, responsable et exc\u00e9d\u00e9e, se leva. L\u2019alarme de la machine n\u2019avait rien \u00e0 envier, quant \u00e0 la sonorit\u00e9, aux syst\u00e8mes antivol des vendeurs de hi-fi et de pr\u00eat-\u00e0-porter. La caissi\u00e8re passa les bras de chaque c\u00f4t\u00e9 de la machine, tapota sur les parois, mais ses mains ne rencontr\u00e8rent aucun bouton STOP. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, immobile, un peu crisp\u00e9, le professeur Aristide continuait de sourire \u00e0 personne. Il \u00e9tait grand, plus grand que la machine et beaucoup plus grand que la caissi\u00e8re, un peu vo\u00fbt\u00e9. Il attendait. Le probl\u00e8me ne l\u2019int\u00e9ressait pas. Mais il l\u2019emp\u00eachait de faire ses courses. La caissi\u00e8re tournait toujours autour de l\u2019appareil. En m\u00eame temps elle lan\u00e7ait des coups d\u2019\u0153il vachards au professeur et lui faisait la le\u00e7on, lui expliquait que le verre et le plastique sont des mat\u00e9riaux diff\u00e9rents, et le professeur n\u2019osait pas passer le portillon menant \u00e0 la zone d\u2019achat, il restait l\u00e0, coupable, \u00e0 encaisser les r\u00e9primandes de cette femme. Il y eut encore de l\u2019agitation. La seconde caissi\u00e8re se leva \u00e0 son tour. \u00c0 ce moment Monsieur Gomez dans sa blouse blanche arriva enfin, vit la masse des clients qui attendaient, per\u00e7ut l\u2019impatience, le m\u00e9contentement qui couvaient, et demanda aux deux employ\u00e9es de retourner \u00e0 leur poste. Il se campa devant la machine avec un air de grande ignorance. Il remarqua le professeur Aristide et les deux hommes se sourirent.<\/p>\n<p>Tout cela avait d\u00e9j\u00e0 fait perdre une dizaine de minutes aux clients. Les deux files s\u2019\u00e9taient allong\u00e9es. Elles avaient connu un moment d\u2019h\u00e9sitation, s\u2019\u00e9taient rapproch\u00e9es, avaient \u00e9t\u00e9 tent\u00e9es par la fusion, puis s\u2019\u00e9taient de nouveau s\u00e9par\u00e9es. Il y eut des frottements, des frictions silencieuses, des insultes pens\u00e9es\u00a0; beaucoup de soupirs las. On pouvait lire sur les visages les choses que ces gens avaient encore \u00e0 faire, les imp\u00e9ratifs de leur vie quotidienne, tout ce que leur co\u00fbtait ce contretemps qui venait s\u2019ajouter \u00e0 une longue journ\u00e9e de travail. Quand un gros type r\u00e2la et prit son voisin \u00e0 t\u00e9moin\u00a0: \u00ab\u00a0Il emmerde tout le monde, celui-l\u00e0, avec sa bouteille\u00a0!\u00a0\u00bb, Daniel approuva l\u00e2chement, dissimulant la sympathie que lui inspirait le professeur Aristide, blotti dans le tout le monde.<\/p>\n<p>Le professeur remarqua alors que tous ces gens le regardaient, qu\u2019ils n\u2019avaient cess\u00e9 de le regarder depuis qu\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9. Leurs yeux convergeaient, se cumulaient pour former un seul regard qui le fixait. Il se sentit accabl\u00e9, d\u00e9pass\u00e9, trop l\u00e9ger pour en supporter la duret\u00e9. Renon\u00e7ant \u00e0 ses achats, il quitta le magasin et s\u2019\u00e9loigna d\u2019un pas tra\u00eenant sur le trottoir.<\/p>\n<p>Enfin Monsieur Gomez parvint \u00e0 stopper l\u2019alarme. La bouteille avait fini par se d\u00e9coincer \u00e0 force de manipulations. Il la posa dans une harasse et sortit du magasin. D\u2019une d\u00e9marche souple il courut en direction du vieux monsieur qui avait bloqu\u00e9 la machine. Il lui tapa sur l\u2019\u00e9paule, lui sourit, et d\u00e9posa dans sa main une pi\u00e8ce de cinquante centimes, en pr\u00e9cisant\u00a0: \u00ab\u00a0Pour la bouteille\u00a0\u00bb. Il \u00e9tait essouffl\u00e9. Le professeur resta tristement interdit, il regarda la pi\u00e8ce puis Monsieur Gomez, sans rien pouvoir dire. Encore souriant, le g\u00e9rant partit s\u2019occuper de la fermeture du magasin.<\/p>\n<p>Le soir, premier soir de ce long week-end, le professeur Aristide d\u00eena de pain toast beurr\u00e9 et d\u2019un ouf dur. Assis \u00e0 la petite table de sa cuisine, un livre d\u2019histoire \u00e9conomique ouvert devant lui, il retira d\u00e9licatement les bouts de coquille verte et repensa \u00e0 ce Monsieur Gomez qui l\u2019avait rattrap\u00e9 sur le trottoir, qui lui avait donn\u00e9 cinquante centimes en lui souhaitant de bonnes f\u00eates de P\u00e2ques.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le professeur Aristide se rendit compte que le temps pressait. Il posa son livre, passa \u00e0 la cuisine et ouvrit la porte du frigidaire. Celui-ci offrait un spectacle de p\u00e9nurie : un demi-litre de lait entam\u00e9, une bo\u00eete d\u2019\u0153ufs durs avec encore un ouf peint en vert, un doigt de beurre dans son papier m\u00e9tallis\u00e9. Le professeur referma la porte apr\u00e8s avoir \u00e9tabli mentalement une petite liste. Il se baissa sous la fen\u00eatre et prit une bouteille consign\u00e9e pour la rapporter au magasin.<\/p>\n","protected":false},"author":32,"featured_media":20,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-478","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-textes","column","fourcol","has-thumbnail"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/478","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/32"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=478"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/478\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3659,"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/478\/revisions\/3659"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/20"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=478"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=478"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=478"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}