{"id":801,"date":"2014-11-10T07:00:01","date_gmt":"2014-11-10T06:00:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cousumouche.com\/plusbellechanson\/?p=801"},"modified":"2014-11-14T09:36:04","modified_gmt":"2014-11-14T08:36:04","slug":"suzanne-leonard-cohen","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.cousumouche.com\/plusbellechanson\/?p=801","title":{"rendered":"Suzanne &#8211; Leonard Cohen"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/connexus.ch\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/D+J.jpg\">C\u2019est lui qui m\u2019a fait d\u00e9couvrir cette chanson<\/a>. Il en apprenait petit \u00e0 petit des passages sur sa guitare douze cordes. Chaque jour, j\u2019entendais quelques arp\u00e8ges de plus. Je croyais qu\u2019il les composait. Nous passions nos journ\u00e9es \u00e0 encadrer les jeunes, et le soir venu, quand tous dormaient, il allait un moment dans sa chambre et j\u2019entendais le scintillement, les perles m\u00e9lancoliques, les roulis fluides. Un murmure aussi, le d\u00e9but d\u2019une m\u00e9lodie. Quand il revenait dans la salle de s\u00e9jour o\u00f9 les moniteurs du camp \u00e9taient r\u00e9unis, je n\u2019osais pas lui demander. J\u2019\u00e9tais amoureuse d\u00e9j\u00e0, je crois. Il me lan\u00e7ait des regards o\u00f9 se m\u00e9langeaient assurance et timidit\u00e9. Nous nous entendions bien et faisions en sorte de nous occuper du m\u00eame groupe pour les sorties. Les journ\u00e9es \u00e9taient merveilleuses, nous riions beaucoup.<\/p>\n<p>Un soir, sa voix a doucement travers\u00e9 la porte. Les mots en anglais \u00e9taient myst\u00e9rieux pour celle qui ne les comprenait pas. La m\u00e9lodie \u00e9tait triste, mais c\u2019\u00e9tait une tristesse qui, alors, creusait un oc\u00e9an de profondeur dans mon bonheur naissant \u2013 dont un jour il ne resterait rien, qu\u2019une br\u00fblure. \u00ab\u00a0Affreusement belle\u00a0\u00bb, ai-je d\u2019ailleurs pens\u00e9. Une d\u00e9chirure claire, une lente caresse de souffrance: d\u00e9j\u00e0, cette ode me parlait de perte irr\u00e9m\u00e9diable, de ciel bris\u00e9, d\u2019une distance que rien ne r\u00e9parera jamais.<\/p>\n<p>J\u2019ai os\u00e9: \u00ab\u00a0Je t\u2019ai entendu chanter, c\u2019est toi qui l\u2019as \u00e9crite?\u00a0\u00bb Il m\u2019a regard\u00e9 avec de grands yeux affol\u00e9s, surpris, pudiques: \u00ab\u00a0Non ! Non! Si seulement&#8230; Tu connais L\u00e9onard Cohen?\u00a0\u00bb \u2013 \u00ab\u00a0Non.\u00a0\u00bb \u2013 \u00ab\u00a0C\u2019est de lui&#8230; je te ferai \u00e9couter. Habituellement, je pr\u00e9f\u00e8re jouer des trucs de blues, mais je suis tomb\u00e9 sur son disque r\u00e9cemment et j\u2019avais envie d\u2019apprendre ce morceau&#8230; On dirait une pri\u00e8re, un champ adress\u00e9 \u00e0 l\u2019immensit\u00e9, tu ne trouves pas?\u00a0\u00bb \u2013 \u00ab\u00a0Si, si, j\u2019aime beaucoup. Je ne comprends pas les paroles, mais tu la chantes joliment&#8230;\u00a0\u00bb Il a rougi, s\u2019est perdu dans un silence confus. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019au lieu de courir \u00e0 travers champs, l\u2019attention tourn\u00e9e vers les superbes paysages, nous nous retrouvions juste les deux, au calme, \u00e9changeant ces impressions secr\u00e8tes, intimes. J\u2019avais devin\u00e9 au premier regard que je lui plaisais, mais je commen\u00e7ais seulement \u00e0 m\u2019imaginer qu\u2019il pouvait appr\u00e9cier ma compagnie. Il ne parlait gu\u00e8re de lui. \u00ab\u00a0C\u2019est la chanson la plus tendre que je connaisse. On dirait la face cach\u00e9e du blues, celle o\u00f9 les accords ne griffent pas, o\u00f9 les larmes, au lieu de rouler dans la poussi\u00e8re des visages, restent croch\u00e9es aux cils, vacillantes, une crois\u00e9e des routes o\u00f9 personne n\u2019a vendu son \u00e2me au diable. C\u2019est un blues sans violence, sans rudesse, un blues sans ces angles harmoniques aigus, ces solos qui te cassent les dents&#8230; Oui, un blues aux angles doux, aux voix de velours, aux guitares paisibles comme des chats qui ronronnent, un blues dont les mains ne savent que faire, et qui reste suspendu au milieu de la pens\u00e9e&#8230; Je ne peux pas me l\u2019expliquer, c\u2019est comme une tristesse qui refuse le cri et te rentre dedans, reste coinc\u00e9e entre les murs de peau et te voyage dans le ventre, infiniment. J\u2019ai la solitude qui s\u2019engouffre par toutes les crevasses de l\u2019\u00e2me quand je l\u2019\u00e9coute. C\u2019est bizarre, je ne devrais pas l\u2019\u00e9couter alors, mais j\u2019aime \u00e7a. J\u2019aime l\u2019opacit\u00e9 claire, la p\u00e9nombre lumineuse o\u00f9 elle m\u2019emporte, je me souviens de toutes les choses qui ont compt\u00e9. Et parfois, elle m\u2019aide \u00e0 reconna\u00eetre celles qui comptent aujourd\u2019hui. Tu vois?\u00a0\u00bb \u2013 \u00ab\u00a0Mh\u00a0\u00bb \u2013 \u00ab\u00a0Elle parle aussi de confiance, d\u2019abandon. De pouvoir donner son c\u0153ur \u00e0 quelqu\u2019un sur une \u00e9vidence&#8230;\u00a0\u00bb Il me dira quelques semaines plus tard que c\u2019\u00e9tait sa fa\u00e7on de m\u2019avouer qu\u2019il m\u2019aimait, qu\u2019il \u00e9tait tomb\u00e9 amoureux tr\u00e8s vite et tr\u00e8s fort, et que chacun de nos rires sous le grand ciel du jour ne faisait qu\u2019aggraver son \u00e9tat, qu\u2019il avait peur m\u00eame s\u2019il le cachait bien, et qu\u2019il n\u2019avait pas trouv\u00e9 d\u2019autre moyen d\u2019\u00e9pancher un peu ses sentiments.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai jamais pu \u00e9couter <em>Suzanne<\/em> sans pleurer. Les images qui apparaissent, les souvenirs, l\u2019humeur qui grandit d\u2019un seul coup, comme une fleur \u00e9mergeant du sol aux premi\u00e8res notes et s\u2019\u00e9panouissant au bout de la dixi\u00e8me, tout me bouleverse. Quand je me suis retrouv\u00e9e seule, abandonn\u00e9e, toute confiance an\u00e9antie, j\u2019ai eu besoin de comprendre les paroles. \u00c7a ne m\u2019a pas beaucoup avanc\u00e9e \u00e0 vrai dire. Mais cette phrase me laisse dans un trouble qui ouvre \u00e0 toutes les interrogations: \u00ab\u00a0il a touch\u00e9 ton corps parfait de son esprit\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9ther d\u2019un corps et la carnation d\u2019un esprit. Ce que, d\u2019une fa\u00e7on, je suis devenue. Pourtant j\u2019ai respir\u00e9, longtemps, assez longtemps pour aimer. Je n\u2019ai de ma vie aim\u00e9 qu\u2019un seul homme, lui, et cette chanson est rest\u00e9e <a href=\"http:\/\/connexus.ch\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/J+D.jpg\">l\u2019hymne d\u2019une romance<\/a> devenue vie de famille, tendre bonheur de vingt ans. Puis hymne d\u2019une d\u00e9chirure rassemblant toutes les d\u00e9chirures, chant d\u2019une tristesse qui n\u2019a pas eu le temps de finir, de se r\u00e9sorber, d\u2019\u00e9clore entour\u00e9e de nouvelles confiances, de possibles abandons. Mon corps d\u2019esprit a emport\u00e9 ma pens\u00e9e de chair, et je vibre d\u00e9sormais dans les ondes \u00e9ternelles d\u2019une chanson qui r\u00e9sonne aux quatre coins de la plan\u00e8te, au c\u0153ur des vivants.<\/p>\n<p>J\u2019aurais aim\u00e9 \u00e9crire ce texte. Mais mon fils l\u2019aura fait \u00e0 ma place, et c\u2019est peut-\u00eatre ainsi que nous ne disparaissons pas totalement. Je me souviens de toutes les choses qui ont compt\u00e9. Je ne crois pas qu\u2019une chanson soit meilleure qu\u2019une autre. Mais celle-ci, de toutes les fabrications musicales humaines, est souvent ma pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, celle qui me fait vivre les \u00e9mois les plus subtils et les plus violents; celle qui me rend le plus douloureusement heureuse, le plus d\u00e9licatement triste; celle qui peut m\u2019an\u00e9antir et me recomposer. Je ne sais plus ce que c\u2019est que d\u2019\u00eatre vivante, mais j\u2019ai rarement eu le sentiment de l\u2019\u00eatre autant qu\u2019\u00e0 ces quelques occasions: aimant mon homme, aimant mes enfants, et aimant cette chanson.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Boris Dunand<\/p>\n<p>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=otJY2HvW3Bw<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est lui qui m\u2019a fait d\u00e9couvrir cette chanson. Il en apprenait petit \u00e0 petit des passages sur sa guitare douze cordes. Chaque jour, j\u2019entendais quelques arp\u00e8ges de plus. Je croyais qu\u2019il les composait. 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