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Ô vous, mon bel oiseau à la beauté parfaite,
Bravant mille dangers et de colères tant,
Je vous écris ce mot d’une main stupéfaite
De ce trouble étranger, de cet amour naissant.
Lorsque ce premier soir mes yeux vous ont touchée,
Mon âme émue avait senti frémir la vôtre.
Devant votre comptoir, je restais bouche bée,
Oubliant mes Ave et autres patenôtres.
Le moine aime l’épicière avec grande candeur...
L’abbé, j’en ai bien peur, lui en tiendra rigueur.
Depuis, je vous revois dans tous mes rêves fous
Entourée de pains ronds, de légumes, de fruits.
Et même que parfois, je m’y vois près de vous
Triant choux, potirons, patates et radis.
Mais voici qu’en plein jour mon âme vous hantez;
Votre visage vient empêtrer mes Pater
Car vos joues de velours portent un grain de beauté
Qui, à lui seul, vaut bien tous ceux de mon rosaire.
Le moine rêve d’épicières, d’amour et de bonheur...
L’abbé, j’en ai bien peur, lui en tiendra rigueur.
Et du haut de sa croix, Jésus, en un soupir,
Ainsi que tous les Saints, déjà me désavouent.
Ils ont bien vu, je crois, ma pauvre âme faillir;
Que devant d’autres seins, moi, je ploie le genou.
D’autant plus, je l’avoue, que je perdrais la foi,
Renierais sacerdoce et voeux de chasteté
Pour goûter avec vous, oh! j’en rougis d’émoi,
Juste une nuit de noce et tous ses à-côtés.
Le moine veut l’épicière, son petit pot de beurre...
L’abbé, j’en ai bien peur, lui en tiendra rigueur.
Mais, qu’à cela ne tienne, je volerai vers vous;
Ma vocation s’étiole de vous savoir si belle.
Et je vous ferai mienne parmi vos pains, vos choux;
Brillant comme luciole en cette foi nouvelle.
Puisqu’on m’a dit qu’à Rome, en son palais, le Pape
Sacrifie à la chair dès que tombe la nuit;
Une femme ou un homme, il prend ce qu’il attrape:
Lancer la première pierre ne serait pas pour lui.
Le moine, pour l’épicière, se fait blasphémateur...
L’abbé, j’en ai bien peur, lui en tiendra rigueur.
Que l’abbé voie se mot et ce sera ma fête!
Voici pourquoi ma lettre, en hâte, je confie
À ce vieux moine idiot, débile, analphabète,
Qui croira vous remettre une liste d’épicerie.
Le moine, pour l’épicière, se fait vilain moqueur...
L’abbé, j’en ai bien peur, lui en tiendra rigueur.
Et il parle de moi en termes bien odieux;
Analphabète, ma foi! c’est me connaître peu!
Ce fut bien rigolo de lire cette lettre
Mais à l’abbé, plutôt, je m’en vais la remettre.
On n’ s’amuse pas souvent dans ce vieux monastère;
Faut bien rire aux dépens de ses très chers confrères!
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