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| Thérèse en mission |
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Selon Thérèse, il n’y avait au monde que deux types de personnes sur cette terre donnée par notre Dieu à tous, le Seigneur tout puissant : ceux qui savent, et qui sont donc appelés à sauver les autres qui ne savent pas, et ceux qui ne savent pas, et qui doivent donc, par déduction simple et logique, être sauvés par ceux qui savent. Lorsque Thérèse évoquait le savoir, c’est avec ferveur que ses mots se dressaient d’un seul élan vers les révélations divines, l’essentiel de ce que la vie est ou tout du moins devrait être si ceux qui ne savent pas savaient. Thérèse n’évoquait jamais le superflu, pas un mot sur la science ou les arts de la table, pas une ligne de ses écrits n’avait de lien avec l’amour, si ce n’est celui que l’on voue à celui qui le mérite : l’Unique. Pas trace dans ses cartes postales d’une quelconque évocation météorologique, ni même sur l’état des routes, non. Thérèse n’était que ferveur et passion. Thérèse se donnait à la foi comme le marin se donne à la mer : sans retenue, sans cérémonie. Thérèse était tombée sur « Le martyre du pape Kevin », le roman de Michaël Perruchoud, un soir de novembre. Dans une caisse de romans à la kermesse de la paroisse du Petit-Saconnex, entre les ultimes élucubrations de Paul-Loup Sulitzer et les derniers aveux de Bob Morane, trônait l’infâme, le torchon satyrique. L’abject auteur avait sans nul doute osé rire à gorge déployée en couchant les verbes irrespectueux de son fiel contre la très sainte institution ; tout y était cité et vomi : on y donnait en spectacle les méritants de l’Opus Dei, on y croisait sans détours, sans respects, les cardinaux. Cette trouvaille qui aurait été presque un hasard pour vous n’était finalement qu’une évidence pour elle. Ce n’était pas juste une trouvaille, c’était un signe, une obligation divine. Plus qu’un objectif, Thérèse y voyait un sacerdoce : il fallait soigner Michaël Perruchoud de ses déviances ; cet être torturé de mal et bravant les interdits lui tendait en fait la main. Michaël Perruchoud appelait Thérèse à l’aide ; il la suppliait au travers de ce signe de lui porter assistance et secours, de sauver son âme et de le protéger des influences négatives qu’il subissait sans nul doute. Thérèse rayonnait et chantait à tue-tête : « J’arrive, Michaël ! Je serai ta bergère sur les sentiers de la foi et de la rédemption ! », sur les airs du très saint O Monacrimosa sanctis haber munabolis, l’hymne aux reconvertis composé à même le gibet par le très saint Bernardo Gui de la non moins très sainte Inquisition. Pour mieux guider et finalement éclairer, il fallait apprendre Michaël Perruchoud, il fallait se glisser dans la peau du personnage, découvrir et assimiler. De filature en ren- seignements, de surveillance en attentes, Thérèse remplissait les pages gauches de son missel des dimanches de faits et gestes, de petites notes précieuses. Chaque sortie, chaque fréquentation, faisait l’objet d’une petite mention, d’un tracé, d’un horaire, d’un croquis et, parfois même, d’un descriptif des boissons car l’odieux, hors les vices qui emplissaient déjà son missel, avait un penchant pour l’alcool. Thérèse n’aurait jamais imaginé qu’elle aurait un jour à affronter un homme si vil et sournois. Le père Matthieu l’avait toujours dit : les hommes qui s’adonnent à la boisson ont parfois des penchants grivois et salaces. Mais Thérèse ne reculerait pas ; si le don de son corps pur et vierge devait servir à ramener Michaël Perruchoud à la foi, elle se donnerait sans hésiter. Elle assumerait sans sourciller cette nouvelle épreuve. Certes, la simple vision de l’étreinte, de la coucherie, avec ce païen – que dis-je : ce paganiste – lui provoquait des sueurs froides qui l’amenaient aux prémices de la nausée et c’est dans la prière qu’elle trouvait la force de faire abstraction de ces instants de dérive, ces visions de l’enfer de Satan. Quatre mois de veilles, quatre mois d’annotations et de préparation, l’avaient amenée à prendre confiance. Non contente d’avoir acquis quantité d’informations au sujet de sa brebis, Thérèse avait poussé le détail jusqu’à adopter, non sans dégoût, les oripeaux qui servent de tenues aux femmes qui semblaient plaire à ce mécréant. Ajustée dans une petite robe estivale noire, très courte, Thérèse avait même renoncé aux chaussettes en laine grise que sœur Despieds lui avait offertes au dernier Noël de la chorale. Elle avait troqué ses lunettes en cul de bouteilles contre des petites Armani ovales teintées et sa sacoche de cuir monacale avait fait place à l’un de ces sacs d’adolescent tardif de couleur vive. Thérèse était prête. Le moment de l’épreuve initiale était venu, les premiers pas vers la vérité allaient bientôt se profiler dans le sillon de la vie de Michaël Perruchoud. *** Michaël était à la bourre, une fois de plus. Il venait de quitter son bureau avec une bonne heure de retard et allait certainement devoir faire l’impasse sur l’apéro en terrasse avec Isabelle et Jérôme à la Plage. Pas grave. Ils avaient l’habitude et se lanceront certainement sans lui dans des divagations passionnées sur le tout et le rien de la boîte où ils gagnaient, les uns et les autres, de quoi réaliser leurs lectures et leurs digestions. Michaël pédalait comme un fou sur l’avenue d’Aïre. Sébastien fulminait à la librairie des Ormeaux. Olivier se promettait de ne pas être en retard en jetant un œil nonchalant sur sa montre. Lætitia posait un regard tendre sur sa progéniture endormie. Colin déambulait à la rue du marché, à l’affût du cliché céleste, le numérique à l’épaule. Monika venait à peine de donner du pied dans la portière arrière droite de cette bruyante voiture à queue de renard. Thérèse était encore devant le miroir, répétant encore quelques mots de vocabulaire jeune. Les destins allaient se croiser, pour sûr. – C’est le moment que tu débarques ! jeta Sébastien à Michaël qui venait de laisser choir son vélo contre l’un de maigres platanes de la place. – J’arrive, j’arrive ! On se détend ! glissa-t-il entre deux essoufflements. Michaël perlait de sueur. Il aurait volontiers éclusé une bonne carafe d’eau plate et soufflé trois secondes, mais déjà les lecteurs fidèles se pressaient à l’intérieur et Josiane Blompet, responsable de la librairie, fit de son regard une invitation sévère à œuvrer de la dédicace à l’intérieur. Deux heures à griffer et sourire, une petite blague ici, un bon mot par là, Michaël Perruchoud savait de quoi son public serait composé ce soir ; il y avait là la crème des lecteurs de Cousu Mouche. Jacques et Valérie avaient fait le déplacement ; on avait même pu entendre Jean-Daniel et Del- phine argumenter avec sévérité sur la valeur des mots cachés. Chacun trouvait à coté de son nom une petite annotation, une question. Plus qu’une simple séance de dédicace, Michaël Perruchoud réunissait autour de lui une brochette d’érudits et d’éveillés digne des plus grands cafés littéraires de la capitale. La séance de dédicace allait sur sa fin. Il ne restait que le quarteron des fidèles et quelques admirateurs lorsque Thérèse poussa la porte de la librairie. Elle avait observé le déroulement de la soirée depuis le trottoir d’en face en attendant le moment opportun, l’instant propice, au premier assaut. Un petit silence se fit. Thérèse salua d’un bonsoir extrait avec la plus grande difficulté d’une bouche qu’elle aurait voulue plus coopérative à cet instant là. Auscultée et dévisagée, Thérèse savait qu’elle aurait à affronter cet instant de dévoilement et elle tenait bon, elle ne soutenait aucun regard, aucune grimace, se contentant de se glisser le plus discrètement possible en direction de la table des dédicaces. – Bonsoir, fit-elle à Michaël Perruchoud en esquissant un léger sourire. Elle avait légèrement plissé les yeux pour se donner un petit air canaille, mais Michaël Perruchoud levait doucement le regard, s’attardant ainsi sur la petite robe noire, laissant au temps le soin de préparer la découverte de cette tardive admiratrice. – Pourriez-vous me dédicacer « Le martyre du pape Kevin » ? demanda-t-elle dans la foulée. – Mais bien sûr, bien sûr, à qui ai-je l’honneur d’offrir cet ouvrage ? – La dédicace que je voudrais voir apparaître dans l’exemplaire qui m’est destiné est empreinte de symboles et, c’est un peu particulier, mais je voudrais que vous le signiez avec la mention « Pour Thérèse, de Satan ». Thérèse avait rougi et Michaël laissa échapper un ricanement avant de s’exécuter selon les désirs de cette étonnante muse en noir, cette beauté un peu gauche. Thérèse était aux anges : non contente d’avoir approché Michaël Perruchoud, elle avait en partie délivré son message. La mission semblait prendre une tournure favorable ; Michaël Perruchoud serait une brebis facile, sa première brebis, et Thérèse se voyait déjà accrocher au tableau de sa chasse aux âmes perdues les prochains candidats dont cette échoppe regorgeait d’ailleurs. C’était sans compter sur les gestes habiles de Sébastien. Thérèse n’eut pas l’audace de protester quand un verre de Pommard vint se glisser au creux de sa main. Sébastien l’aurait mal pris, s’imaginait-elle, et pourquoi ne pas pousser un peu l’assimilation jusqu’à la lie ? Sa foi la protégerait sans doute des excès. Thérèse tenait bon. Même si quelque rougeur venait à apparaître sur ses joues, elle devait s’intégrer à tout prix. Elle se souvenait là de tout ce qu’elle avait assimilé ces derniers mois et, pour rien au monde, ni son profond dégoût de l’alcool et de ses méfaits certains ni son aversion pour la gaieté facile n’auraient pu mettre à mal son projet. Thérèse découvrit le goût un peu âpre du Pommard en même temps que les joies de la boisson. Sitôt virés de la librairie, le groupe se dirigea de manière presque naturelle vers l’Établi. Thérèse eut une hésitation à l’entrée de l’établissement : une librairie, certes, mais un lieu de débauche ? Jusqu’ici elle avait paru transparente, le groupe s’était déplacé à pieds le long de la plaine de Plainpalais ; il semblait y avoir un noyau en effervescence et une sorte de cohorte circulaire qui se déplaçait autour de ce noyau. Thérèse s’était immiscée en silence au milieu de cet anneau et s’y sentait bien, presque trop bien. Thérèse devait lutter, elle ne devait pas oublier son but, ce qui justifiait sa présence ici. Son doute et ses interrogations l’avaient laissée seule devant la porte de l’Établi. La joyeuse troupe s’y était engouffrée, la laissant là, posée comme une chapelle sur la colline, et elle redoutait maintenant d’ouvrir cette porte et de s’imposer. Avait-elle échoué ? Pourrait-elle retrouver sa petite place dans la bruyante nuée ? Michaël Perruchoud l’avait tiré de son doute en lui ouvrant la porte : – Ben alors ? Tu viens ou tu veux qu’on t’apporte une chaise ? Thérèse était pétrifiée, elle le dévisageait, hésitant entre la fuite et l’effondrement. Michaël lui esquissa un sourire mêlé d’impatience. Il la saisit par le bras et la tira avec délicatesse à l’intérieur, mettant fin à ce grand moment de solitude au cœur de laquelle sa foi n’avait su la guider. Ce fut le premier pas vers l’abandon : de bergère, Thérèse jouait peu à peu le rôle de comparse. L’image même de sa mission semblait se perdre au sein des rires et des emportements de ce groupe détonnant. Michaël et Sébastien, jamais avares de bons mots, donnaient le ton de l’un de ces moments d’émotion que l’on ne croise plus guère que dans les concerts de François Valéry, ces instants qui restent à jamais gravés dans les mémoires. Thérèse était captivée, irrésistiblement attirée par tout ce qu’elle avait rejeté à ce jour avec ferveur. Elle avait beau lutter, rien n’y faisait : elle ne put même résister à donner de la voix en chœur lorsque les deux anéantisseurs de service entonnèrent les 69 couplets des « Stances à la reine Cunégonde ». Thérèse était troublée, l’esprit torturé et joyeux à la fois, oscillant entre le bonheur simple et quelques modestes tentatives intérieures de lutte contre cet environnement incertain et hostile. Assise à cette table, elle semblait s’épanouir et se révéler dans le cours de la soirée. De l’Établi, le groupe erra bientôt vers la Ferblanterie. Jetés à la porte pour excès de voix, ils émigrèrent au Lion d’Or. La terrasse des Sports les hébergea un moment, puis ce fut la terrasse des Amis, sans compter quelques bris de chaises chez Jeunet et dans les fumerolles du Milles Bières. C’était la liesse, Les délices s’écoulaient doucement. La nuit était déclarée depuis belle lurette, on devinait les contours du Salève et les plus matinaux des moineaux commençaient même à chanter plus fort que nos deux compères. C’est sur le porte-bagages du vélo de Michaël Perruchoud que Thérèse s’envola lorsque plus aucun des établissements dignes de ce nom n’acceptèrent de les recevoir. La nuit fut ce que Thérèse redoutait tant et Michaël Perruchoud ne fut jamais converti. Le père Matthieu ne revit jamais Thérèse et Michaël Perruchoud ne fut pas excommunié. |
2005 |
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