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| Somnambule |
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Vraiment, les rues ne sont plus sûres de nos jours, marmonna Claire, jetant un regard réprobateur à l’arrêt de bus d’en face que jonchaient pêle-mêle mégots de cigarettes et canettes de bière bon marché. La cinquantaine déjà passée et le brushing impeccable, Claire était assise le dos droit sur le banc d’un arrêt de bus. La froideur nocturne de novembre engourdissait ses membres et refroidissait du même coup son humeur déjà glaciale. Mais pourquoi diable fallait-il que les taxis fassent grève justement aujourd’hui ? Et voilà qu’à cause d’une bande de tire aux flancs égoïstes elle se retrouvait la nuit tombée dans cette ville hostile. La mine aigrie et les yeux pleins de reproches, Claire reprit son monologue et regarda autour d’elle en maudissant cette société si peu respectueuse d’autrui. Elle en était à se plaindre du coût exubérant de la vie lorsqu’une silhouette apparut à l’horizon. Froncement de sourcil et jugement immédiat de ce nouvel arrivant. Claire bougonna, mais enfin était-ce vraiment une heure pour vagabonder dans les rues ? Quel pouvait bien être cet inconscient ? Le marcheur solitaire avançait d’un pas rapide et régulier. Il hésita une seconde ou deux, suspendit sa course puis tourna en direction de l’arrêt de bus. Le sang de Claire ne fit qu’un tour. Pourquoi cet homme se dirigeait-il vers elle ? Car elle en était maintenant sûre, c’était un homme. Un grand costaud, les épaules larges recouvertes d’un blouson en cuir. Claire sentit son cœur s’emballer en apercevant une mèche de cheveux verts sortir de sa casquette. Elle se rappela d’un coup le reportage qu’elle avait vu à la télévision, sur ces jeunes qui, reclus de la société, vivaient dans des squats, se teignaient les cheveux en couleurs extravagantes. Leur mode de vie était horrifiant. Claire se souvint des images montrant un jeune au crâne rasé lançant une brique sur un représentant de l’ordre. La présence du garçon sonnait maintenant comme une menace. Et s’il se montrait violent ? Les personnes de ce genre étaient réputées pour ne rien respecter ; il n’aurait sans doute aucun scrupule à lever la main sur elle. Peut-être même était-il sous l’effet de Dieu sait quelle substance ! L’homme était maintenant à vingt mètres de Claire. Ses yeux étaient cachés par la visière de sa casquette. D’un geste posé, il glissa sa main dans la poche de son jeans délavé. La peur la submergea. Elle voyait avec précision le sort que ce voyou lui réservait. Il sortirait un couteau à cran d’arrêt de sa poche et lui ordonnerait de lui donner son sac. Peut-être même allait-il la tuer d’abord pour être sûr de récupérer son argent par la suite. Elle sentait déjà la lame glisser sur sa gorge. Claire aurait voulu s’enfuir, courir aussi vite qu’elle le pourrait. Mais la terreur la clouait sur place, incapable de bouger ne serait-ce que le petit doigt. Sa respiration accélérait au fur et à mesure que son agresseur gagnait du chemin. Impassible, il s’avançait dans sa direction avec l’assurance du prédateur devant une proie trop facile. Claire essaya de hurler mais sa gorge se noua et son appel s’étouffa dans un sanglot. Elle restait là, pétrifiée, incapable de faire quoi que ce soit pour se défendre. Elle était totalement à sa merci. Comme elle aurait voulu se jeter à terre, implorer à genoux la clémence de son bourreau. Le désespoir la gagnait, l’homme était à présent trop près pour qu’elle puisse lui échapper. Le bruit de ses bottes paramilitaires résonnait sur le béton et chacun de ses pas sonnait à ses oreilles comme un gong. C’en était fini d’elle, elle le savait. Elle espérait maintenant que ça se terminerait le plus vite possible. Soudain un bruit de moteur retentit dans toute la rue. Les phares éclairèrent la pénombre alentours et le bus arriva à sa hauteur dans un crissement de pneus salvateur. Retrouvant soudain le contrôle d’elle-même, Claire bondit de son banc et se jeta sur le bouton d’ouverture de la porte, appuyant si fort que ses doigts devinrent blancs. Elle s’engouffra dans le bus et se laissa tomber sur un siège pleurant de soulagement et bénissant Dieu de l’avoir épargnée. Mais blottie dans son euphorie, elle ne vit pas le chauffeur l’observer, l’œil torve, avant de verrouiller les portes dans un sourire sournois… Elle était la seule passagère. Au dehors, le jeune homme sortit un briquet et alluma une cigarette. |
Genève, décembre 2005 |
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