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Bruit
 

Il avait gueulé. Impressionnant. Les mioches n’en revenaient pas : cela faisait bien quatre ans qu’on leur avait dit qu’un jour, sans doute, il s’énerverait et qu’ils s’en souviendraient. À force de repousser les limites, de tenter les barrières en continuant de l’observer d’un œil discret, ils avaient fini par imaginer que l’impassible était de cire. Il ne bronchait pas, arborant toujours ce léger sourire au coin des lèvres, vivace comme l’œil mou d’un lion après la gazelle. Pas un des gosses n’avait osé imaginer que Zolt pourrait un jour élever le ton plus haut que ses paupières. Il pouvait tout entendre et subir, tout encaisser, tout savoir et ne rien dévoiler ; tant et si bien que les mioches l’appelaient affectueusement la momie, Zolt la momie.

Mais ce soir là, alors que la joyeuse troupe des démolisseurs juvéniles associés venait une fois de plus d’entrer à la fois en scène et en action pour mettre en son et lumière l’une de leur composition favorite : le El Alamein de la purée et carottes, il y eu un couac ou un signe, selon le point de vue.

Zolt semblait donc impassible, comme à l’habitude. Il avait pourtant eu un imperceptible clignement spasmodique de l’œil droit, juste au pli de la patte d’oie, presque rien, juste un aller retour millimétrique du bord de la paupière, à peine une discrète vibration. Dans la cuisine, au milieu de la bataille, aucun des quatre fracasseurs n’avait vraiment porté attention à cet infime détail. Lentement, Zolt avait sorti les mains de ses poches. Il avait serré les poings qu’il avait ensuite posés sur ses hanches. Ce petit détail aurait dû troubler l’insouciant capharnaüm de la cuisine : les poings de Zolt arboraient une petite couleur violacée qui en disait long sur la crispation en cours. Sa mâchoire s’était soudainement comprimée, une légère coloration blanchâtre de la peau de son menton ainsi qu’un crissement d’émail trahissaient l’écrasement que subissaient ses dents dans un ultime effort, une dernière tentative, de maîtrise de soi.

Puis il y a eu l’ouverture de la boîte symphonique, les lèvres qui s’écartent, un petit râlement suivi d’une formidable explosion vocale : le tonnerre en été, quatre vingt douze tonnes de dynamite de bonne qualité, belle-maman démontée et les trompettes basses de l’orchestre des sourds de Meuson, tout à la fois.

Plus qu’une cavité buccale déchaînée, c’était une basilique hurlante en cours d’effondrement qui s’était ouverte devant eux, l’implosion millénaire de tout un volcan des îles pacifiques, le Saint-Pierre de Rome de la beuglée sonore et vibrante donnant son ultime concert avant de nouer ses cordes vocales.

Puis ce fut le silence, les murs tremblaient encore de milles petites ondes, les petits pois et carottes redescendaient en direction du sol selon une trajectoire courbe, influencés par le dégagement sonore dont les retours finissaient de décoller le plâtre du plafond de la cuisine par petites écailles.

Ceux qui étaient encore debout dans la cuisine après ce bref mais consistant concerto se tenaient maladroitement les oreilles en écarquillant les yeux alors qu’un peu de fumée virtuelle s’échappait encore de leurs précieux pavillons d’enfants.

Sophie et Mireille avaient débarqué en courant: l’une avec un extincteur, l’autre avec une trousse de premiers secours. Nul doute qu’un truc incroyable avait dû se produire : un tel bruit ne peut trouver son origine que dans l’écrasement d’un avion de tourisme au cœur même de la cuisine, voire éventuellement l’arrivée impromptue d’un troupeau de gnous en route pour l’autre allée de l’immeuble passant par le conduit d’aération de la cuisinière.

Zolt trônait de son air content avec les bras croisés, souriant, béat au milieu des décombres et craintifs ainsi ramenés à la raison. Plus le moindre souffle provoqué par un battement de cils, pas l’ombre d’un murmure ne traversait ni la pièce, ni l’esprit des chérubins redevenus soudainement civilisés.

Zolt était comme ça, les jours où il finissait par s’énerver.

 
 
Jérôme Rosset
Genève. janvier 2006
 
 
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