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| Mort subite |
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Je cherchais dans la poche de mon blouson la monnaie suffisante pour m’acheter un paquet de cigarettes, le dernier comme d’habitude. Mais mes poches étaient désespérément vides et je me retournai pour demander à John s’il n’avait pas quelques pounds à me prêter. Je me retrouvai alors nez à nez avec un moustachu imposant qui n’avait pas vraiment la tête du type qui cède son argent au premier venu, et encore moins à la première. Je cherchai John du regard. Il était en plein milieu de la route, les bras ballants, regardant avec effroi et fascination droit devant lui, la bouche entrouverte. Un camion rouge dont la le moteur tonnait avec force arrivait à pleine vitesse et John, les yeux toujours aussi grand ouverts, ne bougeait pas même une oreille. Je vis la scène au ralenti : le camion fonçant comme un taureau droit devant lui. Et, droit devant lui, il y avait John pétrifié qui n’avait pas l’air de comprendre. Le temps reprit son cours. Je hurlai. Le chauffeur du camion sembla enfin remarquer le gringalet inerte droit devant son pare-chocs. Le crissement des pneus retentit dans toute la rue et subitement, plus rien. Plus de bruits, plus de mouvement. Et surtout, plus de John. Alors les badauds se réveillèrent et commencèrent à piailler, une gigantesque nuée vint s’agglutiner comme un seul homme autour de ce que je devinais être son corps. J’entendis le vendeur de journaux demander d’une voix paniquée quel était le numéro des urgences et sortir en hâte son téléphone portable quand je me sentis tomber. Plus rien, le noir total. Je rouvris les yeux dans l’ambulance. Un infirmier apparut aussitôt Vous vous sentez mieux ? Je voulus répondre mais ma bouche était pâteuse. Un nud bloquait ma gorge et je me contentai de hocher la tête. L’homme sourit. Calmez-vous, Mademoiselle, vous êtes en état de choc et ce qu’il vous faut en premier lieu c’est du repos. Votre frère est juste à coté on s’occupe de lui, ne vous inquiétez pas. Alors je tournai la tête et entraperçus les infirmiers qui s’acharnaient sur lui à coup de seringues, de compresses et de massages cardiaques. Je m’évanouis à nouveau. Cette fois-ci, j’étais dans une chambre d’hôpital. L’air était imprégné d’odeur de médicaments et tout autour était bien trop propre. Perfection javellisée et parfum de mercurochrome. Je restai dans mon lit à fixer le plafond immaculé en essayant de rassembler les souvenirs épars qui dansaient dans ma tête. Quand je revis avec netteté le bolide heurter John et son corps s’envoler, une décharge électrique me traversa toute entière. Je bondis sur mes pieds et m’élançai comme une lionne vers la porte de ma chambre, qui s’ouvrit à la volée. Je sautai en arrière, évitant de peu de me faire assommer. Une petite brunette d’infirmière me regardait. Blouse blanche nickel et grands yeux étonnés. Oh mon Dieu excusez-moi ! J’étais juste partie m’occuper d’un patient, je n’avais pas vu que vous étiez réveillée, je Où est mon frère ? Vous ne devriez pas être debout, il faut vous recoucher vous avez besoin de Où est mon frère ? répétai-je froidement. Mais je OÙ EST MON FRÈRE ! ? Le cri de rage qui s’était échappé de ma gorge la cloua sur place, elle me regarda de ses grands yeux de poupée et laissa échapper un petit cri étouffé. Je me tenais devant elle, les muscles tendus et les poings crispés. Je lui jetai un regard furibond et retroussai les lèvres en montrant les dents. Elle tendit en tremblant son petit doigt potelé vers la chambre à l’autre bout du couloir et me regarda me jeter hors de la pièce d’un air abasourdi. Je m’élançai dans le couloir, renversant au passage un chariot qui vint s’écraser sur le sol dans un fracas métallique. Je poussai violemment la porte de la chambre du fond et arrêtai ma course contre un roc humain, avec une blouse blanche. Le choc me fit chavirer et je perdis l’équilibre. Je chutai et quand je regardai en l’air, un peu sonnée le médecin m’observait en fronçant ses sourcils broussailleux. Il referma sa gigantesque main autour de mon poignet et lu le nom inscrit sur le bracelet en plastique. Alors la forêt vierge qui surplombait ses yeux redevint calme et il hocha la tête. Venez, je vous attendais. Je me levai d’un pas incertain et m’approcha timidement du lit. John était allongé, un drôle de sourire aux lèvres et le visage paisible. Ils l’avaient truffé de tuyaux, il en sortait de son nez, de son cou, ils lui en avaient aussi planté à l’intérieur des poignets. Mon frère ressemblait à un morceau d’emmental. Il flottait, à moitié nu dans de grands draps blancs et respirait tellement faiblement que l’on voyait à peine sa poitrine se soulever. Je sentis une boule remonter depuis mon ventre jusqu’à ma gorge et je demandai d’une voie étouffée. Est-ce qu’il... ? Non il va se réveiller. C’est un dur votre frère, on a bien failli le perdre vous savez, son cur s’est arrêté de battre pendant presque une minute. On a essayé de le ranimer quatre fois de suite mais en vain. Et on se préparait à téléphoner à la morgue quand tout à coup boum, il a recommencé à respirer ! Et depuis c’est marrant, il sourit. Je ne sais pas ce qu’il a vu mais ça devait valoir le détour. Je crus que j’allais pleurer de soulagement. Si je n’avais pas eu aussi peur qu’il ne le prenne mal j’aurais volontiers sauté dans les bras de ce yéti de médecin. Puis soudain mon cur fit un bond dans ma poitrine : le bruit des draps qui se froissent venait murmurer à mon oreille. Tiens, voilà notre revenant ! proclama Monsieur Médecin de sa grosse voix d’ours. Je vais vite chercher une infirmière, restez bien tranquille surtout ! Il s’effaça hors de la pièce dans un petit sourire. Je me jetai au pied du lit, m’agrippant de toutes mes forces au corps de presque feu mon frère. Je hoquetais et bafouillais son nom entre deux sanglots en serrant sa main pour ne pas la perdre une deuxième fois. Je restai là incapable de dire quoi que ce soit de sensé, pleurant comme une môme qui retrouve ses parents dans un supermarché après avoir tourné en rond entre les rayons pendant une éternité. Puis il me regarda, toujours cet étrange sourire du type qui a compris quelque chose que tout le monde ignore sur les lèvres. Il murmura : Hé, frangine ! ? Je reniflai. Oui ? Tu vas rire. Dieu, il est noir. |
Genève, 2005 |
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