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La lumière au fond du fleuve
 

Il y a de la lumière au fond du fleuve.
Elle s’infiltre entre les eaux.
Elle glisse sur les algues.
Elle n’a pas peur de l’obscurité.
Elle suit son chemin.
Il y a de la lumière au fond du fleuve.

Je pensais qu’il n’y avait que la nuit au fond du fleuve. Une nuit verte le jour. Noire la nuit. Une nuit polluée et nauséabonde. Une nuit de limon. Une nuit de sable. Je me trompais. Il y a la nuit verte avec la lumière douce qui s’infiltre. Il y a la nuit noire avec la lumière des réverbères. On n’imagine pas, penché sur le pont, ce qui s’y passe dans le fleuve. On n’imagine pas le poisson. Ni la rouille qui mange le frigo. On n’imagine pas le frigo d’ailleurs. Mais il y est. À côté du poisson. Sous le tronc qui flotte. Sur le sable et la rocaille moussue.

J’ai rencontré le frigo ce matin. Ma tête l’a heurté. Même pas mal.

Et tu n’imagines pas la lumière. L’esprit est aussi opaque que le fleuve. Il se ferme et se dissimule sous des nuits différentes. Des nuits qu’on ne soupçonne pas. Mais qui sont là quand même. Mon esprit a pris sa nuit en pleine gueule la semaine dernière. Heurter sa nuit de plein fouet, ça fait plus mal que le frigo. Ça non plus on n’imagine pas. Surtout que le frigo on le voit venir. On a le temps de s’y préparer un peu. Mais la nuit, c’est autre chose. Parfois on peut la deviner, on la sent flirter avec nos tripes. Mais jamais on n’imagine son étendue. Sa densité. Son noir sans couleur. Son noir tellement plus sombre que tous les noirs qu’on connaît. Quand ta nuit est là, c’est déjà trop tard. Tu la réalises trop tard. Et tu te dis que t’as été con de pas la voir avant tellement elle est partout. Tellement elle est évidente. Mais tu peux plus rien faire. C’est la nuit qui vous prend. Comme dans la chanson. Même pas tu luttes. Même pas tu te débats. Tu mets genou à terre et tu t’inclines, parce que t’as la trouille. C’est humain, la trouille. Et la nuit, elle le sait que t’es humain. Face à elle t’es même le plus humain des humains. Comme si c’était elle qui te faisait. Et elle a pas tort. Tant que tu t’es pas pris ta nuit dans la tronche t’as pas vraiment vécu. Mais ça tu le sais après.

Alors moi, la semaine dernière, j’ai su que j’avais rien vécu. Ça fait vide dedans quand tu réalises ça. Ça fait vide autour et vide au loin aussi. Et tu se sens vachement seul et un peu con quand même. Tu penses ! Avoir passé toute ta vie sans savoir que t’y es pas vraiment. Ça fait dommage. Ça t’enlève de l’intensité aux souvenirs. Ça te gâche le vécu. L’expérience du monde et tout ce qui s’ensuit. Alors dans un sens, le jour où tu rencontres ta nuit c’est un peu une nouvelle naissance. C’est un nouveau départ. T’es dans la réalité enfin. Tu trouves même ça beau. Parce qu’au début, la nuit, c’est nouveau. Alors ça t’excite un peu. T’es comme réveillé, mais t’a tout faux et tu le sais pas. La nuit, elle te prend vite en habitude. Tu ne la leurres pas, elle. T’as rien de nouveau pour elle. T’es juste un con de plus sur la longue liste des cons de cette terre. Alors elle fait son trou dans tes tripes. Et elle te ferme les yeux sur tout ce qui n’est pas elle. Tout ce qui pourrait t’éloigner d’elle. Comme si tu pouvais lui échapper !

C’était la semaine dernière. Dieu et la nuit, c’est pareil. Il leur faut sept jours pour obtenir l’absolu. Elle m’a eu en sept jours. Tu passes vingt-huit ans sans elle et il lui faut juste sept jours pour te bouffer les entrailles, t’assécher les neurones et prendre le contrôle de tout ton corps. Alors le septième jour, quand tu te penches au-dessus du pont, sans savoir qu’il y a de la lumière au fond du fleuve, tu sais qu’elle t’a eu. La nuit. Quand elle te fait enjamber la barrière. La nuit. Quand elle délie tes doigts crispés sur la rambarde. La nuit. Quand elle te fait faire ce tout petit pas dans ce grand vide au-dessus du fleuve. La nuit. Là tu comprends ce qu’elle est vraiment. La belle indicible devient soudain limpide. Alors tu la hurles, ta nuit. Tu tombes et tu la hurles. Tu es dans le vide et tu la hurles. Tu touches l’eau comme du béton et tu la hurles. Pour le plaisir de lui dire que tu as tout compris, juste avant. Que t’es pas dupe. Juste avant. Et tu deviens le noyé le plus conscient de toutes les eaux de cette Terre. Tu meurs les yeux ouverts et là, putain, tu la vois la lumière au fond du fleuve. Celle que tu soupçonnais pas. Tellement t’avais pas d’imagination avant d’être un noyé. Mais là, t’as les yeux ouverts et tu la vois, et tu la bois. Des grosses lampées de lumière verte et douce qui t’arrivent en filet dans la bouche. Elle illumine tout. Elle te montre le frigo que tu te prends en pleine gueule, même pas mal, elle te montre sa rouille qui le bouffe pépère, elle te montre le poisson qui va finir par te bouffer toi, le noyé, pépère aussi. Elle te montre le tronc qui flotte et le limon sous tes godasses. Elle te montre tout ce que t’imaginais pas avant d’être un noyé. Tu te trouves forcément un peu con de pas avoir réalisé avant qu’il y a de la lumière au fond du fleuve. Il aurait suffit que tu demandes au poisson. Il te l’aurait dit, le poisson, qu’il y a de la lumière au fond du fleuve.

Et tu te dis aussi que tu aurais pu ne jamais savoir qu’il y a de la lumière au fond du fleuve.
Et que parler au poisson, c’est pas forcément évident.

Tu deviens un noyé un peu moins con.

Et tu ouvres les yeux un peu plus grand.
Et tu laisses la lumière entrer en toi.
Toi qui est au fond du fleuve.

 
 
Paule Mangeat
Genève, le 25 février 2006
 
 
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