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Bas-fonds cérébraux
 

Dimanche, 23h43. La cruelle réalité me rattrape ce soir à la clôture d’un dernier livre lu mais pas absorbé, je dois me rendre à l’évidence : je suis un imbécile.

Dur réveil malgré l’heure tardive, réveil de fait très théorique car, au vu de ce qui m’attend, il s’agit plutôt de l’amorce d’un sévère engourdissement, une révolution inversée, un passage cérébralement étroit de la lumière aux ténèbres.

Dans un dernier éclair de lucidité, je porte ce terrible constat sur l’être très moyen que je suis, ou que je vais tout du moins redevenir, car déjà le sang du bœuf coule dans mes veines, le venin gras des petites choses médiocres commence à absorber, à engourdir le peu d’intelligence feinte que je pouvais me targuer d’arborer plutôt fièrement.

Cette fois, c’est vraiment la fin ou tout du moins ça en a l’aigreur et les odeurs. Le cortège de mes prétentions s’effondre en lambeaux sur le bord de mon cheminement tortueux, mon insipide parcours de faiblesse.

Tout mon petit univers de surface étincelante et d’illusions se meurt et se confond comme un carré de sucre dans un océan d’eau tiède.

Jiddu Krishnamurti disait :
– La vérité est un pays sans chemin.

Trop tard ! Oui, trop tard pour moi. La quête insoluble de ces non-vérités s’arrête là, aux portes de cet ultime et ridicule écrit, je serai finalement une autre de ces brebis dans le troupeau, de celles qui ont besoin de certitudes palpables et d’appuis faciles pour se tenir moralement debout, exister sans doutes. Une éthique minimale, un bon coup de foi et quelques amitiés fortes et abrutissantes suffiront donc à guider mon existence.

L’inculte refait surface avec les doigts dans le nez et le regard vide propre aux ânes de sa race, le plouc aux phrases lourdes et vides de sens, le néantisant aux sentences insipides et creuses sans même être profondes, l’homme ridicule et bas.

Je suis consterné et je l’admets, mais je suis celui-là, cet être borné et répugnant, j’assume finalement la voie qui m’appelle. Terre stérile et vide de culture, je reviens vers ce désert confortable, ce marais de fiente collante et colorée, je me plongerai à corps perdu dans voyeur-magazine, je m’assécherai la pupille sur Star-m’étale et les gonades dans les pages brillantes de Saucisse et jolie. J’y noierai Virillio, Klein, Godfrin et leurs pairs compliqués d’une glaire. Tout sera plus simple.

Après une délicate période de transition vers le néant, ces instants où vous me manquerez, talentueux interlocuteurs, comme l’horrible phase de tremblement et de sudation du dépendant qui tente l’abstention, ce sera le retour aux sources du concours de flatulences à la table centrale, au rire puissant qui suivra bientôt les refrains gaillards de la digue du cul et autres finesses entonnés avec joie, l’œil brillant, le visage rouge, l’air content mélodieusement accompagné d’une série de renvois sonores.

Il faudra encore apprendre à siffler sans ménagement les filles dans la rue en reluquant leurs fesses sans discrétion, rêvant d’amour sans contrainte et sans passion, juste pour se confirmer la supériorité du mâle dans l’acte, la soumission d’une femme forcément heureuse et docile.

Oui, oublier le respect des femmes, oublier les livres, oublier le gai savoir et les sombres écrits qui me portaient parfois aux larmes, apprendre à redécouvrir la télé avec un petit T et la littérature avec un gros Q.

Médiocre ; pourquoi tenter de s’élever, tenter de se surpasser, d’être différent, de chercher à comprendre et savoir ? Peine perdue, c’est dans le marécage de la soupe initiale que je retourne me noyer.

Je renonce à la découverte de ce savoir, je renonce à la lecture, aux belles choses de l’existence, à l’écriture et aux merveilleux doutes que m’ont apportés tous ces jours de printemps où, frénétique, je parcourais les lignes de vos écrits. Je renonce à m’instruire davantage de toutes ces sornettes de penseurs grecs et italiens, de toutes ces vaines élucubrations de savants teutons. Foin de toutes ces discussions superflues sur l’essence des choses et le cours de la vie ! J’appliquerai une chape de plomb salvatrice sur ces entretiens futiles qui me servaient de fil.

Ma réalité sera palpable, concrète : les voitures de course bruyantes et bardées d’autocollants, les opinions binaires, la troisième page du journal, les femmes pulpeuses des magazines glacés aux lèvres charnues, la plage bondée de crétins où nous danserons au rythme effréné de la radio d’un autre bovidé de notre clan, les sorties en boîte avec les compères d’un soir, s’emplir l’outre d’alcool, faire la course de bar en bar, gueuler, vomir et puis recommencer. Tout cela sera mon pain quotidien.

Oui ! Je sens remonter en moi la sève de la connerie, la joie du vocabulaire primitif et facile. Fermement décidé à en finir avec mes inquiétudes, je retrouverais bientôt l’instinct de base, le flair du sanglier en goguette, le quotient de curiosité d’une poule élevée au grain, la fange de ma cervelle moite, les ongles noirs, les concours de vents et l’odeur de la bière mêlée aux crottes de nez sur les bras de ma chemise à carreaux rouges et bleus.

Vie vraie, me revoilà.

 
 
Jérôme Rosset
 
 
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