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Le Mur du Vallon
 

La maison semble rescapée du stalinisme. Brun jaune éteint, pas en mauvais état, suant plutôt cette misère typique des habitations dévolues au prolétariat, quelque chose de laborieux dans la masse écrasée au sol, solide, fonctionnelle, sans fioritures. Les escaliers sombres, austères, débouchent sur des appartements curieusement grands, lumineux, hauts de plafond, remplis de place perdue. Aucun logement ne ressemble à un autre, comme si l’architecte s’était accordé un petit plaisir après avoir érigé les façades rébarbatives.

C’est là que je me suis installée un jour de novembre, suivant aveuglément le fil d’un destin cahoteux qui me mène de ville en ville. La saison était au vent glacial, mais les pièces riboulaient de clarté, les cartons empilés dans les chambres, à la cuisine, l’équipe du déménagement s’apprêtait à partir, quand quelqu’un a dit : « T’as de la chance, appart’ bon marché, accueillant, vaste, vue sur la campagne au nord et au sud, alors que t’es en pleine ville… » J’avais noté cette orientation privilégiée, sans vraiment m’y arrêter. Je ne relevais que le manque de balcon… jamais contente.

Quand les lieux ont été aménagés, j’ai réalisé en effet que je vivais dans un immeuble sympa, voisins extravagants, rue à quelques minutes du centre, et pourtant au bout du monde par sa situation géographique, une sorte de boucle, le Vallon, accroupi au pied d’une forêt survivante à l’urbanisme. Au sud, des arbres, dont un gigantesque cerisier, flirtent avec les toits. Des jardins à demi abandonnés offrent à la flore des carrés sauvages où elle batifole, jouant les impudiques, toutes mauvaises herbes déployées à qui mieux mieux. C’est la jungle des chats. Ils s’y croisent, s’y ébattent librement, s’y bagarrent comme des chiffonniers. Mais quand l’été prend ses bains de soleil, les félins se réconcilient, roulés en boule au pied des feuillus, entre deux voitures garées, sur les murets de pierre, sur les marches d’escaliers menant aux appartements, sous l’appentis d’un baraquement de bois servant de garage ou d’atelier. Au nord, le pied de la montagne, la forêt épaisse, luxuriante où les yeux s’égarent dès que j’entre à la cuisine. Au fil des jours, un bonheur paisible, juste le vent qui froisse les branches, la pluie qui engorge les sols, dégageant de prégnants effluves de terreau. Par beau temps, un éden vert à portée du regard.

Mais le moindre des acquis reste fragile. Un matin, sans crier gare, des machines de chantier sont arrivées, suivies d’hommes de peine, de maçons, de terrassiers. Les quelques mètres carrés qui me séparent de la forêt ont alléché les promoteurs. Et aujourd’hui, le béton monte irrévocablement, deux, trois, quatre étages. Derrière le mur gris d’où s’échappent encore des bouts de fer qui bientôt disparaîtront, avalés par les façades, la forêt frissonne toujours sous les caresses de la brise, offrant ses feuilles, ses herbes, ses fleurs, ses sentiers dérobés à qui veut bien s’en rassasier. Mais son spectacle empreint de sérénité ne m’est plus destiné. De ma fenêtre, si je me contorsionne, j’aperçois le faîte de deux ou trois géants qui défient toujours l’immeuble en construction. Plus pour longtemps, chaque jour, ils cèdent du terrain. Bientôt, à la place de ce coin de biotope brut qui me rappelle le logis de ma grand-mère béant sur une nature foisonnante, la muraille grise du blockhaus qui me fait face fermera définitivement les portes du rêve, cédant le pas au cauchemar urbain qui transforme l’espace en grosses boîtes dépourvues de grâce.

À chacun son mur, me dis-je, songeant à Berlin et à la Palestine… et comme je ne puis l’abattre, ni l’exploser, ni le raser afin de revoir la forêt, je vais suspendre à ma fenêtre l’un de ces stores à motifs kitsch. À choix : ciel de nuit piqué d’étoiles, plage de sable blanc sous des cocotiers, Cervin au coucher du soleil, Grand Canyon en plein midi, vague océanique s’écrasant sur un rocher baigné d’une myriade de gouttelettes, ou les Twins en feu, métaphore de notre inénarrable monde contemporain…

 
 
Bernadette Richard
Lausanne, juin 2006
 
 
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