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Jude
 

On disait que son regard avait le pouvoir d’assécher le cœur de ceux qui y plongeaient. On disait que ses yeux avaient l’intensité du feu et pouvaient brûler l’âme. On disait que la couleur de ses yeux était celle d’une mer sombre et impénétrable, qui vous avalait et aspirait toute vie, tout bonheur, toute étincelle de lumière.

On disait beaucoup de choses.

Mais la vérité était inaccessible ; elle était enfouie très loin sous ce regard.

Il était une fois une femme. Une de celle que l’on oublie une fois aperçue. Sans grand éclat, sans attrait particulier. Rien ne la distinguait de la masse, de la foule.

Il suffit d’un autre regard, du destin souvent aveugle, pour que l’univers de Jude bascule, que son monde chavire, ses repères éclatent. Et tout s’en trouve changé.

Il était une fois un monde en guerre. Une guerre qui broyait ceux qui lui résistaient autant que ceux qui l’alimentaient.

Jude avait deux enfants. Deux petites filles. L’aînée à la peau de bronze et la plus jeune aux yeux de braise. Deux petites filles qui étaient le monde de Jude, sa raison de vivre, de survivre dans un enfer quotidien de destruction, de sang.

Une vie faite de luttes constantes, de journées entières passées dans l’obscurité d’un abri de fortune, une vie de solitude à trois, de brefs moments d’espoir vite étouffé sous le bruit des explosions.

Une petite maison en bordure de la ville, un long chemin à parcourir pour s’approvisionner en eau, en pain, en denrées de base. Une patrouille ennemie au détour d’un chemin et des vies s’écroulent. Les grains de sable dans la main s’arrêtent de tomber.

« Où vas-tu comme ça salope ? » « Où est ton mari ? » « Salope ! » « Tu habites où pour qu’on aille dire bonjour à tes enfants ? » « Encore une de ces putes qui ne pense qu’à faire des enfants avec n’importe quel bâtard qui passe ! » « J’ai toujours dit qu’il était temps de s’en débarrasser avant qu’ils ne nous dépassent en nombre ! » « Dis nous où tu habites… Nous avons deux mots à dire à ta famille ! » Et un fusil sur la tempe…

La peur, plus forte que tout le reste. L’urgence de protéger ce qui nous est le plus cher. Un instinct d’animal. Quelque chose qui bout dans le ventre. Une haine à l’état pur. Une seconde pour répondre. Une seconde pour vaincre le tremblement de ses membres, de son cœur. Une seconde qui fait toute la différence entre se rendre et lutter encore. Une seconde pour ne pas mourir comme une bête.

Une seconde. Une idée. Et c’est l’enfer pour l’éternité.

Un enfer que même deux petites filles ne pouvaient faire disparaître, que deux petites fille ne faisaient que raviver à chaque seconde par leur présence, un rappel constant de l’amitié trahie, Le prix de la vie est la mort... des autres. À chacun sa croix...

Jude n’a pas de sourire. Elle l’a perdu le jour où elle a vendu la famille de sa meilleure amie.

Jude n’a pas d’âme. Elle l’a perdue le jour où elle a entendu des soldats massacrer des enfants qui n’étaient pas les siens.

Jude n’a plus rien que son regard…

 
 
Joëlle Sfeir
 
 
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