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| L’heure des petits fours |
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15h20 - Je suis presque prêt ; un lissé de mèche sur le côté, finissant juste d’ajuster mon nœud papillon, je néglige de répondre au téléphone qui sonne depuis quelques instants. Ils peuvent aller se faire voir chez les Grecs car aujourd’hui c’est la verrée de départ de mademoiselle Sylvie pour son tour du monde des collectionneurs de coups de soleil et rien ne saurait me détourner de ces instants mémorables. Rien. 15h21 - Le téléphone se remet à sonner. Bon, d’un autre côté c’est peut-être une urgence, un truc à régler en deux temps trois mouvements, l’essence de l’art oratoire porté au firmament de l’efficacité. Je décroche et subit immédiatement le flot de paroles d’un quidam énervé ; le personnage est important, tout du moins il le prétend, il dit être à la réception de notre entreprise avec son homme de loi, quelques amies et monsieur le directeur. Il attend ma venue avec impatience. Entre deux hurlements j’arrive tant bien que mal à lui expliquer que je suis en partance pour un événement majeur, que je me fous pas mal de savoir ce qui le rend aussi sonore et qu’il me semble bien improbable que je puisse l’aider en quoi que ce soit au vu de la teneur bien trop bruyante de ses vociférations. Je raccroche. 15h22 - Voilà, la table doit être dressée, les verres s’entre- choquent et se disposent en triangle sur les nappes de papier. Un coup de cirage aux pompes, un coup de peigne ; je réajuste mon col. Quoi de plus noble qu’une belle chemise sous une queue de pie pour aller à une verrée ? Le téléphone se remet à sonner. Merde. Je connais ce numéro par cœur ; c’est celui du directeur général. Je décroche. Monsieur le directeur m’explique que c’est pas des façons de répondre, qu’il vient de subir les flots injurieux d’un client qui réclame ma tête. Je suis gêné. La verrée a lieu dans huit minutes, je dois bien arriver à me débarrasser de manière courtoise du directeur et de son irascible téléphonique d’un seul trait. Je mens et lui dis sur un ton des plus étonné qu’il s’agit d’un problème technique et que jamais, ô jamais, je n’aurai envoyé paître un client et encore moins celui-ci qui est sans doute l’un des plus importants. Il me repasse le vociférant qui se trouve encore à l’accueil. J’entends Mademoiselle Bienpoutre qui glousse des excuses derrière les beuglements hystériques de l’abruti d’importance. A l’attaque ! Je ne lui laisse pas le soin de placer la moindre onomatopée bruyante, j’occupe le terrain de la voix, lui sert une jérémiade, deux excuses, trois mensonges, sans reprendre mon souffle, et lui annonce mon arrivée imminente à l’accueil. Ça tombe bien, c’est sur le chemin des agapes. 15h23 - Je débarque à l’accueil, un type rouge de colère ou vert de rage, selon le point de vue, me dévisage l’air méprisant. Il est traversé sans grand bonheur par une moustache ridicule, arbore une perruque digne des vieux débris de la Côte d’Azur et froisse d’impatience enfantine un complet veston gris-médiocre qu’un huissier dépressif ne renierait pas. Le ridicule semble être accompagné d’un autre personnage funeste qui ferait frémir de bonheur n’importe quel croque-mort de la République et d’une paire de jeunes gourdes délurées qui ne semblent être là que pour le décor tant l’intelligence ne luit pas dans leur regard de dindes congelées. Je prends un petit air de chien battu tout en récitant quelques niaiseries plates sur l’importance du contact client et sur les certitudes que ce con peut avoir sur l’immense dévouement de l’entreprise entière qui se met à son service. Visiblement confit des mes louanges et indisposé par tant de sollicitude, l’homme reprend des couleurs et esquisse un sourire ; je fonce dans la brèche et propose à tout ce petit monde de prendre place dans une salle annexe pour évoquer nos différends et surtout les solutions, les bassesses, que nous leur accorderont pour aplanir ces quelques difficultés. 15h24 - Autour de la table, le macabre qui se tenait jusqu’ici en silence commence à éructer des termes juridiques en gloussant et en exhibant des feuillets à l’effigie de son cabinet de comptable. Nous voilà donc en prise avec le corbeau ; au vu de la lecture du document je comprends instantanément qu’il ne s’agit que d’une différence de vingt francs entre la facture d’une cargaison de semelles compensées et la somme réellement due. Mon sang ne fait qu’un tour : cet imbécile en dentelle mortuaire veut me faire louper la verrée de départ de Mademoiselle Sylvie pour vingt francs. Je sors mon porte-monnaie et dégaine un billet, proposant ainsi et en toute bonne foi de mettre un terme à la discussion, ayant mieux à faire dans les très prochaines minutes à venir. 15h26 - L’homme triste regarde du coin de l’œil son client avec une moue dubitative. Il refuse ma proposition arguant qu’il s’agit d’une question de principe plutôt que de somme réelle et qu’il ne veut pas en rester là. 15h27 - J’ai l’impression que les premiers morfales ont déjà dû commencer à arriver devant le buffet et il faut impérativement que je me débarrasse de ces gêneurs avant de me retrouver devant une table vide. Je prends l’air contrit et explique gentiment aux deux emmerdeurs que c’est vingt francs tout de suite ou un enterrement de première de leur dossier avec ma main à travers la gueule et un porte-clés de notre entreprise de semelles en caoutchouc en guise de dédommagement. Mon explication me semble claire et concise ; je me dis qu’ils ont intérêt à me lâcher ladite semelle dans les plus brefs délais. 15h28 - Si ça se trouve, ils ont déjà commencé à taper dans le pâté de campagne et le saucisson, la moitié de la première bouteille de Fleurie est déjà descendue et le premier rang devant la table est déjà comble. Le croque-mort sourit et m’évoque diverses inepties sur la maîtrise de soi, le bon comportement et autres imbécillités sorties nues d’un guide Marabout sur la psychologie en douze leçons en couleurs. Le mot de trop est lâché ; je prends le billet, le lèche, le lui colle sur le front et lui allonge une belle paire de gifles plutôt appuyées, lui donnant ainsi ma version de l’arrangement maîtrisé. Les deux décorations en talons aiguilles se mettent à hurler, de concert avec la voix du client redevenu vert de rage au cours de ma récente explication. 15h29 - Là, c’est sûr : plus de pâté en croûte, il doit encore rester du saucisson, du thé froid, quelques croissants au jambon et une ou deux bouteilles de rouge. Faut faire vite, agir avec méthode et précision. Tout d’abord, débrancher les alarmes ; une lourde chaise en métal munie d’accoudoirs et garnie de cuir trouve son utilité sur les têtes vides des deux gourdes sonores qui s’effondrent pour cette fois sans trop de bruit ; voilà qui nous donnera un peu de calme pour continuer de rapides négociations avec les deux comiques restants. 15h30 - Merde, j’ai loupé le début officiel de la verrée. Cette fois et si je fais vite, c’est biscuits TUC et thé froid light à tout casser, je n’imagine même pas une tranche de gruyère qui aurait pu échapper à la vigilance des convives, sauf celle qui a glissé sous la table. Le giflé saute sur la table et tente de me balancer un coup de pied, il a vu trop de films et moi aussi ; je me baisse et c’est l’autre abruti en costume gris qui le prend en pleine poire, le nez en miettes, l’œil vide et éteint, il descend tranquillement au sol sans trop savoir ce qui se passe, laissant quelques dents au passage dans le bois de la table avant de finir les bras en croix sur la moquette bleue. Plus qu’un, plus que ce cloporte à étendre et le tour est joué. Pensant au thé froid et au dernier biscuit sec, je rassemble des forces et retourne la table sur le sombre comptable ; l’âne n’émet pas même un gémissement quand les cent trente kilos d’acajou viennent calmer ses velléités agressives. Voilà, c’est fait. Dans sa chute, mon billet se décolle de son front et vient, virevoltant, se poser dans ma main. 15h31 - Sans doute plus rien sur la table, tant pis, j’y vais. Je sors de la petite salle de réunion discrètement. Mais là, le directeur m’attend et me demande si tout à pu se régler sous les meilleurs auspices. Je lui réponds que la situation à été aplanie, que des semelles et des savates nous avons discuté et que nous avons gommé nos différends d’un revers de la main. Il m’invite à venir prendre le thé pour me féliciter d’avoir réussi ce tour de force. Enfer, je peux pas refuser ! C’est sûr : je vais louper même le dernier verre de thé froid, celui ou le mégot flottait et le dernier biscuit sec, collé sur la nappe en papier. Merde, là cette fois c’est vraiment cuit. |
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