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De la science et de l’hibernation
 

Novembre, Mongru-La-Beule. Il n’y avait pas eu de préparation complexe ni d’études scientifiques à ce sujet, pas non plus de protocole d’étude ou de colloques d’experts ; il en allait de la nature, de l’étude des phénomènes simples, de la certitude et du courage. Joseph Vonclert était sûr de lui ; il se sentait l’âme d’un chercheur, d’un explorateur. Il avait d’ailleurs tenté l’expérience sur des animaux, comme ils disent à la télévision, avant de se lancer lui-même dans cette expérience incroyable qu’est l’hibernation de l’être humain. Fasciné, que dis-je, époustouflé par une conférence radiophonique sur le zéro absolu jetée en pâture à ses oreilles de curieux par le professeur Henri Dogfrein du CNRS, Joseph Vonclert avait acquis la certitude qu’il devait à son tour apporter sa pierre à l’édifice complexe de la science, qu’importe la taille de la pierre apportée d’ailleurs, l’essentiel étant de participer et, en ce domaine, Joseph souhaitait avant tout porter autre chose à ses futurs pairs scientifiques que ses considérations agricoles en terme de météorologie appliquée.

Procédant par calcul mathématique, par une simple règle de trois appliquée au poids d’un cloporte et à la durée du jeûne par rapport à son propre poids et à la durée du jeûne qu’il avait prévu d’effectuer, il avait fait jeûner quelques cafards, trouvés dans la grange de son exploitation, pendant une semaine enfermés dans une boîte en plastique au deuxième étage du frigo, entre le fromage de tête et une coupelle ornée de deux pommes de terres cuites et épluchées, vestige du festin d’un samedi récent. L’expérience fut probante, révélatrice ; si les cafards avaient cessé de s’exciter au bout de deux jours, ils frémissaient toujours des antennes avec une certaine frénésie au moment de passer au réveil sous le sèche-cheveux légué par sa regrettée Simone, signe évident de vitalité chez ces bêtes-là. Par ailleurs, ils ne semblaient pas avoir maigri plus que ça, aucun des cloportes ne présentait le moindre signe d’anémie ou de carence, ils avaient gardé cette belle couleur rougeâtre d’origine. L’expérience était donc concluante et Joseph avait pu établir son rapport sur son vieux cahier d’expérimentation, ce recueil incroyable d’observations personnelles, le cœur même de la vie cachée de Joseph, ce scientifique naturel de Mongru-La-Beule sur le plateau des Abrouzets.

Joseph, posé en ce douze novembre comme un penseur, les coudes rivés sur la table de sa cuisine, tentait encore d’établir avec certitude le lien de ces récentes révélations avec l’expérience passée, celle du jeûne de la Roussette à Albert, son voisin. Certes, la Roussette avait cessé de s’alimenter pendant trois mois selon les dires d’Albert, et elle ne se portait pas plus mal, mais comment incorporer sans doute possible les dires d’Albert dans son protocole ? Ce dernier n’avait-il pas prétendu encore récemment avoir vu passer ladite Roussette par-dessus la grange, battant des pattes en rigolant et se mouvant dans l’espace tel un corbeau ?

Joseph était dans le doute mais il était enthousiaste et décidé, inamovible et convaincu, rien maintenant ne pourrait l’arrêter. Il devait se lancer, prêter son corps à la science, se jeter au frais pour que plus tard on puisse dire aux astronautes partant vers mars : vous êtes les fils spirituels de Joseph Vonclert.

Les préparatifs allaient bon train. Prudent, Joseph avait confié la gestion de la ferme et des affaires courantes pour cette absence à son voisin Albert. Conscient à l’extrême que chaque chose doit être faite à un moment précis, Joseph avait pris soin de mettre en place un classeur bleu orné de feuillets numérotés emplis des tâches à effectuer : chaque fonction, chaque instant de la vie de l’exploitation y étaient décrits et les instructions y étaient d’une clarté limpide ; impossible, même pour Albert, de s’y tromper, car l’essentiel étant, pour Joseph, qu’il puisse vraiment se retirer de toute activité futile et bassement terrestre sans être dérangé une seule seconde.

Il avait provisoirement suspendu son abonnement aux Nouvelles paysannes de Mongru-La-Beule , ainsi qu’au Petit illustré des nuits parisiennes qu’il recevait tous les lundis sous pli discret. Puisant dans la réserve cachée dans le pot derrière le fourneau, il avait réglé les frais inhérents à la gestion du domaine par avance, payé tout ce qui était prévisible et prévenu les intéressés qu’il serait absent jusqu’au printemps.

Le choix du lieu était crucial, ne pas être dérangé pendant trois mois était un exploit, même à Mongru-La-Beule : il y avait toujours un curieux, un brise-nougat, un assoiffé, un passant désœuvré, un trotte-menu, un vide-charrette pour vous empêcher d’hiberner avec sérénité. Il avait fallu trouver un lieu isolé, hors de tout, loin des hommes et de la civilisation : son choix s’était presque naturellement porté sur l’ancienne maison des bois de Pouret, une minuscule bâtisse perdue au cœur de la forêt et qui présentait l’avantage de se trouver à un bon kilomètre du premier sentier, de la première route ; personne n’allait là-bas, personne ne s’en était d’ailleurs approché depuis plus de vingt ans, ce qui en faisait le lieu idéal. L’ancienne maison des bois de Pouret était ridiculement petite, constituée d’une pièce unique munie d’une cheminée, abandonnée aux bons soins de la commune par son ancienne propriétaire il y a un peu plus de vingt ans, tout y était aux limites de l’effondrement.

Après avoir déniché le lieu idéal de ses expérimentations, il fallait encore l’équiper complètement : pour rester là, sans rien faire ni consommer pendant trois mois il était important de parfaire le lieu à l’extrême, chaque détail deviendrait obsédant à la longue : la moindre tache de peinture, un morceau de tapis filant ou quelques souillures deviendraient vite insupportables. Joseph avait donc mis son cœur dans cet ouvrage, cette réalisation, peaufinant au mieux les moindres détails de son expérience.

Entrer en hibernation n’était pas une mince affaire, Joseph avait sa petite idée là-dessus ; après avoir suivi un documentaire extrêmement concis et précis sur les ours, il avait rempli son cahier de notes utiles, de détails importants, de précisions essentielles.

À l’image des ours à l’approche de l’hiver, il fallait donc s’emplir, se gaver, se farcir, forcer la chair à accepter les victuailles, descendre ce qui doit être descendu au cœur des entrailles. Il fallait donc s’organiser un repas digne de ce nom, un festin préparatoire avant de sombrer dans les ombres de la solitude et du sommeil dans son refuge isolé.

Appliquant au mieux la fameuse règle de trois qui avait marqué le point culminant de l’apprentissage de son savoir à l’école primaire de Mongru-La-Beule, Joseph avait estimé, suite à l’observation d’un bovin ingurgitant son repas, qu’il pourrait stocker dans ses boyaux environ trois cent kilos de boissons et de victuailles sous trente heures, trente heures d’un empiffrement excessif, emplir au mieux, profiter de chaque recoin de son corps, de chaque poche stomacale, ne laisser de place à aucune bulle d’air, pas le moindre interstice des plis du foie ne devait se trouver vide de quelques pièces à digérer. Pour des raisons pratiques et comme il serait sans doute incapable de se mouvoir après une telle absorption, il avait décidé de procéder à ce festin solitaire sur les lieux même de sa retraite.

Il avait ainsi passé une bonne semaine à empiler les victuailles dans un coin de son futur lieu de repli, de disparition provisoire. Monsieur Samuel Goulant, épicier à Mongru-La-Beule, n’en croyait pas ses yeux, il avait devant lui le plus impressionnant des tickets de caisse qui lui eût été donné, en quarante ans de bons et loyaux services, d’imprimer sur sa caisse enregistreuse : seize mille huit cent trente quatre euros de sucreries, de civets de lièvre, de côtes de bœuf, de riz, de pâtes, de saucisses, de choucroute, de champignons frais, de gousses d’ails en chaîne, de sauce au beurre et aux échalotes, de raviolis farcis, de sel, de pain, de foie gras au torchon, de caisses de vin rouge de table, de calvados, de pâtes fruitées, de saucissons aux choux, de fromages divers et une bonne centaine d’autres choses toutes aussi disparates et nourrissantes que les autres. Samuel Goulant constatait avec un certain étonnement que les rayons de sa petite épicerie de village n’étaient guère plus garnis que de quelques tubes de moutardes et d’une bouteille de sauce soja, deux choses face auxquelles Joseph présentait une aversion peu commune.

Transporter tout ceci avait mis à mal la suspension déjà délicate de la Citroën de Joseph, chaque petite bosse, chaque caillou jonchant la chaussée extorquait un gémissement aux structures déjà fatiguées de la vieille guimbarde, et c’est à deux doigts de rendre son dernier soupir qu’elle vint se figer dans la glaise à quelques centaines de mètres de la maison du bois, après avoir affronté les sous-bois et les racines de cette portion méconnue des bois de Pouret.

Il fallut tout de même près de trois heures à Joseph Vonclert pour transporter et stocker le contenu de la Citroën à l’intérieur de son logis provisoire, de sa retraite.

Voilà : il ne pouvait reculer, il ne pouvait plus surseoir à l’avènement de la science, l’expérience pouvait commencer.

Tout mijotait, tout cuisait doucement en un concert de bouillonnements, de bruits de cuisine, de sautillement de poêle : les patates frémissaient dans le gras d’un canard, saupoudrées de quelques rondelles d’oignons rouges, juste à côté de quatre côtes de bœuf tartinées d’un beurre d’ail qui rôtissaient sur une grille improvisée, posée sur les braises à même le sol. Les saucissons finissaient de fumer au dehors alors que Joseph entamait le cérémonial en engloutissant quelques tranches de lard délicatement réparties sur un pain de campagne de quelques centimètres d’épaisseur. La maison des bois s’était transformée en une salle de concert culinaire : un maître queux y aurait décelé les plus nobles agitations de potage au bruit si particulier, ce glougloutement mou qui vient frapper la paroi des vieilles marmites de fonte, le choc sourd des navets contre le couvercle de la casserole, le craquement des gousses d’ail marinées qui viennent sauter au contact de l’huile bouillante dans un creuset destiné à recevoir un gigot d’importance accompagné d’une poignée de morilles fraîches. Rien ne manquait à ce tableau de maître hollandais, tout se préparait, tout allait se rejoindre dans une apothéose finale : le repas d’exception. Plus qu’un repas : une étape vers l’aboutissement ; rien n’allait épargner les entrailles de Joseph à l’aube de cet exploit de maîtrise humaine : son hibernation.

Ainsi, alors que les aliments commençaient à garnir la table, à la surcharger, Joseph commençait à se sentir véritablement investi de cette mission expérimentale qu’il s’était fixée, ce pas en avant pour l’humanité, l’enthousiasme le gagnait, l’impatience se portait à ses gestes devenus vifs.

La température avait chuté d’un coup ce lundi. Trois degrés tout au plus, ils l’avaient dit au journal télévisé, un hiver rude et donc propice allait s’installer sur le bois de Pouret et le moment était donc venu de se lancer sans faillir à la conquête du froid. Il s’attabla donc en ce soir du dix-neuf novembre, pour une sorte de dernier repas ; il avait apporté une petite radio qui diffusait les imbécillités tonitruantes de la capitale avec une gouaille et un ton des plus désobligeants, mais aujourd’hui, rien ne pouvait troubler Joseph : l’animateur qui vomissait d’abrutissantes nouvelles des derniers potins du carnet mondain lui servait de bruit de fond, il occupait une dernière fois son esprit avant de sombrer dans la solitude et l’oubli pour les trois mois à venir.

Il avait entamé son repas avec méthode, absorbant avec délicatesse chacun des aliments présents, mâchant avec un rituel rodé la moindre portion de bœuf, aspirant avec délicatesse un verre de cet excellent Saint-Dumont 1992, sitôt suivi d’une rasade de calvados précédent de justesse quelques rondelles de saucisson à l’ail. Les plats allaient et venaient avec une régularité étonnante, les petits pois, les carottes, les salsifis, les courgettes, le vin, le nougat, le gras tiède bu à même le saucier et automatiquement suivi d’une autre bonne rasade de calvados. Le Brillat-Savarin venait enduire avec noblesse la surface d’un pain de campagne aux noix, sitôt accompagné d’une notable tranche de Munster pour respecter l’équivalence des régions : Europe oblige. Tout se déroulait avec une régularité de métronome, de la pièce de bœuf aux côtelettes : tout descendait et allait se caler dans les diverses disponibilités des entrailles de Joseph. Pas un recoin de son personnage ne semblait épargné par les nobles matières en placement, pas une cellule creuse de son intérieur n’avait accueilli la trace d’un filet de canard, la chair délicate d’un omble aux amandes. Jusqu’à la plus insignifiante des pochettes intestinales accueillait son lot de cèpes et de rillettes.

Vint le moment délicat des desserts, Joseph se trouvait déjà dans un état d’ivresse avancé et gargouillait de manière plutôt sonore : un marais en décomposition n’aurait pas eu la moindre chance contre cet inattendu participant au concours de bruits de vase en ébullition. Joseph commençait à s’effondrer dans son fauteuil, il glissait méchamment du ventre en direction du sol alors qu’il attaquait la dernière série de profiteroles au chocolat, celles qui viendraient couronner le monumental paris-brest qui les avait précédées dans cette vertigineuse descente gastrique, prenant de vitesse une belle portion de glace aux poires tenace qui avait tendance à s’accrocher aux parois de son œsophage. Sa chemise venait d’éclater sous la pression d’une tarte aux pommes glacée surmontée d’une boule de glace vanille, propulsant au loin et avec force les boutons nacrés.

Joseph ne pouvait plus se lever, il avait largement dépassé les limites de son être, ses molaires baignaient, une dernière poussée de vieux calvados vint libérer sa glotte meurtrie de quelques candidats récalcitrants à l’anéantissement et lui permit de reprendre un semblant de souffle afin de pouvoir se traîner mollement jusqu’au lit à baldaquins qu’il avait installé au centre de la pièce, le siège même de l’exploit.

Incapable de se lever pour éteindre la lampe, il avait lancé la bouteille vide directement sur l’ampoule et un bol sur la radio, qui s’éteignirent brutalement, rétablissant par là même les conditions essentielles requises pour son hibernation volontaire. Il tira le duvet à lui, cala l’oreiller et bercé par les odeurs de cuisine qui refroidissaient, constellé de pustules en devenir, il s’endormit profondément dans un concert de flatulences quasiment symphoniques.

Un sac, une enclume, Joseph était l’incarnation même de ces objets destinés à ne point se mouvoir, il ronflait avec une régularité qui aurait comblé de bonheur n’importe quel ingénieur en métronomes, il tronçonnait les bûches de son repos avec la cadence régulière d’un train helvétique.

Joseph dormait depuis une bonne semaine, entrecoupée de très rares instants de semi-lucidité, il dormait et dormait encore. Tel un cratère pourtant, il entrecoupait ses souffles d’une bouffée d’air toxique, d’une émanation particulière. Joseph ventait à tout va, il inondait de senteurs fétides l’espace clos de son repos.

Heureusement, le cœur de l’hiver ne tarda pas à se faire sentir, de la neige, du froid et puis les longues nuits de l’hiver arrivèrent enfin pour le maintenir dans cet état proche du coma, cette posture de limace engourdie. Le vent glacé des plaines venait frapper ses joues au travers des volets défaits et battants de la bâtisse, il ne bronchait pourtant pas et sentait l’engourdissement le gagner, pas une fatigue ou un simple coup de barre, non : un véritable engourdissement, il sentait le froid le gagner, lui pénétrer les intérieurs ; l’hibernation, la vraie, enfin le gagnait.

Joseph, prisonnier volontaire de cette semi-conscience, découvrait non sans une certaine crainte les prémices de l’hibernation authentique et véritable, il sombrait comme happé dans un lac sombre et froid, chaque clignement de cils, chaque minuscule respiration, la moindre convulsion destinée à soulager son dos lui semblait comme ralentie, figée dans une mélasse gluante et épaisse. C’est bientôt son esprit qui prit le chemin des brumes fraîches de l’hiver : D’abord inquiet, il ne tarda pas à retrouver une certaine sérénité, un sommeil profond posait sa chape de plomb sur son corps et son esprit. Bientôt la morsure du froid se fit plus douce, il avait la sensation de ne plus trembler comme ce fut le cas ces deux dernières nuits. Tout semblait se réguler, il était plus calme, détendu : le froid s’installait en lui comme il s’était installé au cœur de l’hiver, son compagnon de saison venait de prendre place en son sein.

Dans le courant de son existence, Joseph n’avait eu véritablement froid qu’une seule fois : âgé de douze ans, il s’était égaré dans la forêt du Bugey de Saint-Denis et avait dû patienter de longues heures avant que le moniteur de colonie ne le retrouve. S’étant assoupi, il avait eu les pires cauchemars de son existence tout entière, peuplés de démons tous plus cruels et résistants les uns que les autres, il avait dû les affronter avec une sarbacane à boules de gommes et une fourchette en aluminium.

Muni bien involontairement de cette virtuelle interpellation venue des tréfonds de son subconscient enfantin, Joseph ne tarda pas à se retrouver devant sa tâche inachevée, quelques centaines de dragons, avec sa fameuse fourchette et une sarbacane à gommes.

Il était tour à tour chevalier, pourfendeur, archer, il tranchait, assaillait, coupait et émasculait avec une vigueur peu commune. Pas une gorgone, pas un dragon n’avait pu l’approcher à moins de deux mètres car, doté de son immense fourchette, il expédiait aux enfers les plus farouches de ses adversaires.

Joseph se tordait dans son lit, sans ménagement il défendait farouchement son existence contre ses propres créatures, le fruit combiné de ses convulsions gastriques et de son sommeil hibernatoire.

S’il est un domaine loufoque, c’est bien celui des rêves, et Joseph allait bientôt devoir constater, sans pouvoir s’y opposer, que la maîtrise des rêves est une pure illusion : le mélange des souvenirs d’enfance, de ce gargantuesque repas et des événements télévisuels acquis au cours de son existence allaient apporter à Joseph de quoi entretenir quelques visions, quelques soubresauts de l’esprit.

Paré de son armure, surmontant une pile plutôt imposante de cadavres de dragons, un filet de bave à la commissure des lèvres, Joseph avait soudainement l’air surpris car les autres milliers de dragons censés l’attaquer s’étaient assis à table à quelques lieues de lui, festoyant et buvant, beuglant des paillardes, riant aux éclats. Joseph, contrit d’incompréhension, les interpella :

– Euh ! Excusez-moi, on est pas censés avoir un affrontement incroyablement sanglant, là ?

– Oh ! Ça va hein ! Tu commences à nous les briser menu avec tes souvenirs d’enfance, lui rétorqua l’un des attablés, temporairement libéré d’un tendre poulet aux olives, pas moyen d’avoir la paix : tu nous fais le coup à chaque indigestion, à chaque petite fièvre tu nous ressors la fourchette et la sarbacane ! En plus, avec les années, ta fourchette commence à devenir un peu trop affûtée et mutagène pour être un poil crédible ! Alors pause, hein ? !

– Mais on peut pas faire ça, je veux dire, c’est tout de même mon rêve, non ? s’énerva Joseph qui commençait à suer sous son heaume.

– Tu n’as qu’a continuer tout seul s’exclama un autre convive, hilare.

Joseph était outré : non content d’être ballonné et suant, empêtré dans les lanières de cette armure pesante, il devait en plus affronter les mollesses soudaines de ses habituels adversaires. L’un des dragons rassasiés, à l’aspect repoussant et gélatineux, s’était approché de lui.

– Ah, enfin ! s’écria Joseph en levant la fourchette.

Le dragon avait levé les mains en signe d’apaisement, baissant les paupières pour signifier à Joseph sa volonté de dialogue et d’explication :

– Écoute-moi, c’est vrai que tu es chiant quoi, je comprends les collègues et il faudrait que tu te renouvelle un peu, je sais pas moi, essaye d’en parler, il doit bien y avoir des trucs à faire contre ça, non ? Tu n’as jamais pensé qu’à la longue on allait se lasser ?

– Vous n’étiez pas censés être actifs au sens intellectuel du terme dans mes rêves, tenta Joseph.

– Mais oui ! Prend-nous pour des cons en plus ! C’est dingue ça ! s’emporta le gélatineux, C’est quand même pas une sinécure de te trouver une plage avec des filles, de la musique à la noix et des cocktails, putain ! Et que dire des araignées, hein ? ! Pas une araignée en cinquante ans ! C’est pourtant pas compliqué, non ? D’ordinaire on est appelé pour des rêves de gosses, on fait un petit tour et hop ! Mais avec monsieur de la fourchette et sarbacane, bonjour l’émoustillement, le feu de la passion est un poil au raz des pâquerettes ! On se tape le même scénario à quelques litres de plasma près depuis bientôt cinquante ans !

– Arrête, arrête, tu vas encore prendre de la tension pis nous péter à la figure, avait fait un autre monstre de la série des attablés. Tu vois bien qu’il s’en fout, non ?

Joseph se sentait un peu exclu de son rêve ou de son cauchemar, il peinait à trouver ses repères au milieu de ce capharnaüm. Normalement, il avait pleine maîtrise de la situation car tout était très clair : il décapitait du monstre pendant la durée de son rêve et c’est tout. Mais là, rien ne semblait correspondre ; il avait beau les houspiller, les gélatineux n’en riaient que plus, les boutades mesquines commençaient à fuser, on se moquait de son costume, de son air de chevalier à deux balles et de ses chaussures ridicules. Ce point précis doit être détaillé : s’il avait pu trouver la parade à toutes formes de combats, son subconscient avait été incapable de supprimer au fil des ans ces fameuses chaussures de plage en plastique, celles avec la pâquerette. L’attaque était basse et mesquine, les chaussures de plage, c’était le point faible, le talon de Joseph.

Joseph n’avait plus guère de solutions, soit il se réveillait pour mettre fin à cette situation embarrassante, soit il arrivait à trouver une de ses fameuses plages évoquées par le gélatineux de tout à l’heure. Rester ici serait insupportable. Mais trouver une plage qui accepterait de laisser un type en armure, maniant la fourchette avec dextérité, venir se bronzer entre deux naïades inimaginablement sublimes était un véritable défi.

Ce fut une épreuve, un combat colossal contre lui-même, Joseph s’était finalement débarrassé de son armure et flottait mollement sur les eaux turquoise d’un atoll inconnu. Certes, le gélatineux continuait à manger sur le bord de la plage, unique concession à son passé, mais tout y était ou presque : le sable chaud, la mer jusqu’à l’horizon, le bar en bambous posé sur l’eau, les cocotiers, les naïades, le gélatineux, le souffle tiède des tropiques.

Joseph en aurait presque remercié le gélatineux et ses comparses, il avait franchi une étape au sein de son moi profond ; il ne serait plus jamais le même.

La situation, malgré cet orage tropical qui se propageait au-dessus de leurs têtes, était idyllique et une femme d’une beauté incroyable se profilait au loin. Joseph était aux anges ; les conseils du gélatineux portaient leurs fruits : Miss Venezuela 1988 venait de s’approcher de lui, sortie de nulle part, en se déhanchant comme la fiancée du diable, ondulant avec science, et elle se trouvait là, devant lui. Joseph sentait la rougeur lui monter aux oreilles. Miss Venezuela se pencha sur lui en lui marmonnant quelques gentillesses incompréhensibles au creux de l’oreille avec un accent des mers du sud. Joseph tendit l’oreille pour tenter de comprendre ce que cette beauté inimaginable était en train de lui dire.

Tout se précipita, l’averse était tombée d’un seul coup ; il fut d’un seul coup trempé jusqu’aux os et les susurrements de la naïade étaient devenus soudainement compréhensibles, mais elle avait une grosse moustache, ainsi que le nez d’Albert. C’était véritablement une créature de l’enfer.

Albert le secouait comme un prunier.

– Debout Joseph ! On est en mars, là !

Puis légèrement, gêné, il ajouta :

– Et pendant qu’on y est, je voudrais bien que tu enlèves ta main de mes fesses, là !

 
 
Jérôme Rosset
 
 
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