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| De qui se moquette-t-on ? |
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Quelle ne fut pas la consternation au Paradis lorsqu’on s’aperçut, en déballant le gros rouleau de moquette destiné à recouvrir les sept marches menant à la Sainte Porte, que la couleur n’était pas conforme à celle de l’échantillon ! Du rouge vif taché d’orange, alors que l’on avait commandé du bleu – bleu ciel naturellement –, moucheté de blanc, pour harmoniser les marches avec les nuages des alentours. D’où venait l’erreur ? Dieu qui sait tout, et voit tout, avait tout compris avant même que la commande ne fut passée. Mais Il garda le silence. S’adressant aux anges, Il dit : « Choisissez parmi vous trois messagers courageux et envoyez-les chez qui vous savez ! » Dieu évite toujours de nommer son contraire, car Dieu est la Parole, et si la Parole lui donnait un nom, ce serait affirmer l’existence de l’Autre, qui n’est qu’une création virtuelle. Si le mot « Lucifer », ou le « Diable », était cité nommément par la Parole, aussitôt il deviendrait réalité, soit partie intégrante de la Création, au même titre que les nuages, la soupe ou les otaries, et ceci pour l’Éternité. Ainsi, Lucifer n’a aucune chance d’être nommé, donc d’exister pour toujours ! Il est utile, pendant un présent assez long, c’est vrai. Après, il doit disparaître.
Les trois anges sont désignés. On nomme un chef. Dieu dit : « Descendez aux nouvelles afin de savoir si par un malencontreux hasard il n’y aurait pas eu confusion de livraison entre deux destinataires. » Ici, Dieu qui est bon, fait semblant de ne pas connaître la suite. Il n’y a PAS de malencontreux hasard, il n’y a que Dieu, et c’est tout. « Le Hasard, dit parfois Dieu, c’est quand je veux rester incognito ! » Au contraire de moi, pauvre narrateur, Dieu n’a pas de problème d’écriture, puisque que tout est déjà écrit depuis toujours. Mais il respecte strictement le déroulement du Destin qu’il a planifié lui-même juste un peu avant le début de l’Éternité.
Les anges partirent donc à tire d’aile vers le Bas. La plongée était grisante. Peu à peu des vallées se profilèrent sous eux. Le chef donna l’ordre de ralentir. On voyait en effet des boules de feu qui venaient dans leur direction. Des Envoyés de l’Enfer, également au nombre de trois, montaient péniblement vers le Ciel. Les deux groupes s’arrêtèrent sur une plateforme gazeuse. Le Chef Démon salua le premier. – Ouf ! Salut les p’tits joufflus ! On n’en peut plus. Ce n’est pas dans nos habitudes de monter si haut. Comment poursuivre notre ascension ? – Salut les p’tits fourchus ! C’est facile, l’affaire de quelques coups d’aile ! – Si ce n’est pas trop indiscret, collègues plumeux, peut-on savoir où vous allez tous les trois, et pourquoi ? – Mais bien sûr, chers homologues poilus. N’auriez-vous pas reçu une moquette qui ne correspond pas à votre désir ? – Exact. La qualité est correcte mais pas la couleur. Du bleu ciel, je vous demande un peu ! Mettre du bleu ciel à l’entrée de l’Enfer, on aura bientôt tout vu ! Les Damnés vont croire qu’ils arrivent au Paradis ! Si, si, vous n’imaginez pas la naïveté de certains qui ont volé, torturé, tué et qui croient qu’ils s’en sortiront à la dernière minute par quelques donations ou autres prières bâclées à la sauvette ! – Bon, c’est pas tout ça, nous avons un problème. Car, si vous n’arrivez pas à monter beaucoup plus haut, en ce qui nous concerne, nous ne pouvons pas descendre beaucoup plus bas. On va se griller les plumes. Et sans plumes, plus moyen de remonter. – Nous, nous avons de petits ailerons façon chauve-souris qui résistent à la chaleur ; c’est utile pour sauter d’une marmite à l’autre, mais ridicule pour voler. Silence, chacun réfléchissait, un nuage passa. Enfin le Chef Démon soupira. – Ah ! Moquette de malheur ! Ses deux compagnons se grattaient la barbichette, perplexes. – Écoute ! dit enfin le Chef Ange après un instant de réflexion. J’ai une idée. En vous mettant à plusieurs, vous devriez arriver à amener notre moquette jusqu’ici, et nous, nous allons chercher la vôtre. Qu’en pensez-vous ? – Mais oui, génial ! Pourquoi n’y ai-je pas songé plus tôt ? s’exclama le Chef Démon ravi. Ah ! Ces gens du Paradis qui baignent dans la Lumière Divine ! Et se tournant vers ses compagnons : – Bon, ne perdons pas notre temps. En route vers le bas ! À bientôt ! Et les voilà partis dans un hurlement de sirènes vers les profondeurs insondables de l’Univers. Les anges, eux, s’en retournèrent en chantant, accompagnés par les doux sons de la harpe. Direction, la voûte du Ciel.
Peu après, ils sont de retour. – Bien joué, bonne négociation, dit Dieu qui avait tout vu et tout entendu. En vérité, les trois d’en bas sont assez sympathiques, dommage qu’ils soient dans le mauvais camp...
Dans les temps qui suivirent, une seconde ? un siècle ? l’échange put avoir lieu. Aux Enfers, on posa la moquette sur les marches en partant du haut. Pour la largeur, rien à dire. Mais la longueur se révéla insuffisante pour atteindre le bas. Ce que voyant, le Maître des Lieux piqua une crise : – C’est quand même trop fort ! De qui se moquette-t-on ici ? Toi, retourne voir chez ceux d’en haut si par hasard ils en ont gardé un morceau, on ne sait jamais avec ces anges qui jouent aux petits saints !
Le Chef Démon remonta seul, de mauvaise humeur. Se retaper une ascension en solitaire ! Arrivé au Purgatoire, son jet de flammes faiblit et ses ailes n’en pouvaient plus. Il décida de s’offrir une pause bien méritée. C’est alors qu’il aperçut le Chef Ange, seul lui aussi, qui descendait. – Dis donc, vous en êtes où vous là-haut avec vos travaux ? Chez nous la moquette est trop courte. Pas besoin de te dire que le patron est chauffé à bloc, mieux vaut que tu ne te pointes pas en bas. – Figure-toi que notre rouleau aussi est trop court. Mais c’est pas tragique ! – C’est toi qui le dit ! – Mais non, écoute ! L’archange Gabriel a eu une idée géniale : Le paillasson ! Nous perdons des plumes parfois. Jusqu’à ce jour, on les laissait simplement s’envoler dans l’univers. Maintenant, on les rassemble, on les fixe entre elles. Bien serrées, elles font un superbe grand paillasson bien épais, juste devant la porte. Et quand les Élus entrent en trépignant, je ne te dis pas, ça les chatouille, ils crient et rient. Tout le monde s’amuse bien. Même Dieu ! Le Démon se détend et sourit, laissant voir ses petits crocs pointus : – Oh ! Mais en voilà une bonne idée ! On n’a pas de plumes mais nous perdons de temps en temps des griffes. Je vais en parler à Lucifer. Merci cher confrère, encore merci ! – Pas de quoi ! Bien des choses à Lulu.
C’est depuis ce temps-là, paraît-il, qu’après avoir descendu pieds nus les sept marches recouvertes d’une douce moquette moelleuse, les Damnés se mettent à hurler de douleurs devant l’entrée de l’Enfer en s’écorchant les pieds sur le paillasson, à la grande joie des démons. Et de Lucifer, qui est aux anges.
" Les Premiers seront les Derniers," |
septembre 2006 |
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