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Histoire authentique de la fondue

Première partie
 

Nous l’évoquions l’autre jour avec Mademoiselle V. du Musée ethnologique de Penthalaz, historienne célèbre et enseignante en préhistoire helvétique :

« La fondue telle que nous la connaissons à l’heure actuelle, avec ses petites fourchettes ridicules et son brûleur à poils de mouche, n’a rien de commun avec la véritable fondue, cette fameuse première fondue présentée au futur roi de Suisse à l’occasion de la première Fête nationale, le 2 mai 1135 sur les hauts de Morges. »

D’aucuns prétendront ici qu’il s’agit d’une légende, préférant ainsi jeter le doute et le discrédit sur ce récit plutôt que de tenter d’imaginer les débuts, la source même d’une partie de notre patrimoine culinaire national. Qu’importe ! La clairvoyance l’emportera sans doute sur le scepticisme.

***

Fort de son expérience de cuisinier, Benjamin Roduit, un opulent natif de Morges, avait émis l’idée de fédérer ses compatriotes autour d’un met national, une sorte de ciment digestif destiné à souder les bras noueux de nos ancêtres, à savoir ; Vaud, Genève et Fribourg.

Après avoir parcouru l’Europe et les Indes pendant de longues années, traversé les mers et bravé mille tavernes, Benjamin Roduit avait trouvé âme, compagne et repos en reprenant la direction de l’auberge du Noyer à Morges avec la veuve Bougre comme tenancière. Mais, car dans chaque petit bonheur il y a un mais – avidité de la reconnaissance, mal-être du méconnu, existentialisme inavouable, qui pourrait le dire ? –, désirant à tout prix laisser une trace de son existence, un trait de son savoir et l’odeur de ses idées, il entreprit de coucher sur parchemin l’essentiel de ses insomnies, le flux confus de ses pensées, afin de trouver l’idée ou la citation de génie qui ferait de lui le Jean-Joseph Ubermatten – célébrité helvétique depuis tombée dans l’oubli – de son village.

La Suisse n’était encore qu’une ébauche en ces temps reculés et si des rapprochements discrets s’opéraient au sein des communes avoisinantes, la notion émouvante d’un véritable pays n’était pas encore de mise. Il manquait, selon Benjamin, un élément fédérateur, un symbole fort et identifiable pour cet amas d’amis plus que de compatriotes, une chose qui les réunirait et qu’ils évoqueraient avec un pincement au cœur ; plus qu’un étendard : un regard commun vers l’avenir.

Entre le 2 et le 3 février 1134, pendant une nuit d’orage et d’indigestion, secoué d’une fièvre et de mouvements d’intestin, Benjamin ne trouvait qu’à moitié le sommeil. Mais alors qu’il oscillait entre la poire et le dentier, au milieu de ses spasmes et de ses étourdissements, il eut une vision gargantuesque ; du fondu énorme de fromage, des tonnes de fromage assaisonné d’ail et d’un peu de poivre porté aux limites de l’ébullition dans un gigantesque chaudron posé à même la braise. Une vision dionysiaque de colosses à torse nu qui trempaient en hurlant des mies entières de pain dans le mélange avant de les déposer sur les tables ou tout un chacun venait mordre à sa guise au son d’une fanfare endiablée. Éveillé en sursaut, Benjamin se saisit de son cahier d’études et griffonna quelques lignes ; il avait trouvé ! Il savait ce qui manquait et qui bientôt serait réalisé. Benjamin Roduit serait l’auteur, l’initiateur de ce point culminant. Il mènerait au terme l’enfant de son rêve d’union ; le fondu gigantesque au fromage helvétique.

Le printemps 1134 fut essentiellement consacré à parfaire l’organisation de cet événement mais également à tester en version miniature différentes recettes expérimentales dans la minuscule cuisine de l’auberge. Bien qu’il soit produit à deux pas du lieu choisi pour les festivités – le pré aux ânes d’Huchet – le bleu fut abandonné au profit du gruyère de l’Étivaz ; non seulement Herbert Vouge ne pouvait garantir qu’il soit imaginable de fournir huit tonnes de fromage pour la date fixée, mais la couleur du bleu fondu donnait des vomissements à la veuve Bougre. Quatre fromagers des bords du lac de l’Étivaz s’étaient associés en syndicat pour proposer à Benjamin Roduit leur produit ; en mettant les vaches sous pression, version primitive de l’agriculture intensive, ils juraient dieu et croix qu’au jour dit et requis les meules seraient là, prêtes à fondre, à délivrer leur saveur. La route qui reliait Morges au lac de l’Étivaz en passant par Penthalaz ne pouvait, à cette époque, permettre le passage des charrettes et il fut donc convenu que ce serait Marcelin Hermann, jeune cycliste prometteur du pays d’en haut, qui délivrerait trois fois par semaine deux meules à entreposer dans une grange attenante au lieu des festivités. Il fut également convenu que Marcelin Hermann serait déguisé en jeune païen hellène, lors de l’ultime voyage, qu’une petite cérémonie serait organisée et qu’il recevrait deux sous de supplément à son dû pour ce faire.

L’ingénieur Schmidlin de la fonderie de Choindez fut convoqué pour le 2 mai 1134, une année avant la date précisément choisie pour l’événement. Arrivant en sueur et à pieds, il arborait un bleu de travail aux armures de sa corporation et une fine moustache qui soulignait avec élégance son visage soigné. Son ouvrage serait la pièce maîtresse de cette fête, un chaudron de cuivre et de fonte de douze mètres de diamètre sur cinq mètres de hauteur avec un cheminement boisé et muni de barrières sur les côtés. Ceci n’était pas une mince affaire à réaliser, mais déjà l’œil de l’ingénieur pétillait de joie à l’idée d’un tel défi. Après moult discussions, il fut convenu d’un prix qui n’apparaît pas sur les archives. L’ingénieur Schmidlin proposa de livrer le chaudron en plaques pré-forgées et de procéder à l’assemblage final sur le lieu même ; les différentes pièces du chaudron seraient rivées à chaud par les employés des fonderies de Choindez, évitant ainsi de construire un chariot de transport spécifique à cet usage sans doute unique.

Pour parfaire ce plat, il fallait du sel et du poivre. Pour le sel, rien de plus simple : Auguste Roduit, un proche, était à cette époque aux commandes de la mine de sel de Bex. Une simple missive suffit à conclure un arrangement. Auguste ferait parvenir quatre cent kilos de sel gris de montagne par bateau lémanique à son cousin Benjamin quelques semaines avant la date du repas. Pour le poivre, ce fut plus compliqué car personne ne savait vraiment ou s’en procurer. Un épicier d’Yverdon en avait bien laissé quelques boîtes en guise de dépôt un soir d’orage où il s’était réfugié à l’auberge, mais à vue de nez, c’était plutôt une centaine de kilos de cette substance étonnante qu’il faudrait pour ravir les palais. Mandat fut donc confié à Jeanne Boustique de Remofens, qui avait du temps à perdre du haut de son veuvage doré, de retrouver l’épicier d’Yverdon et de lui commander cent grosses boîtes de poivre pour parfaire le délicat mélange.

L’ail fut un problème : pour donner une petite touche, un léger goût au mélange, il fallait éplucher environ mille gousses d’ail des Franches-Montagnes et, devant l’ampleur de la tâche, Benjamin failli défaillir et ne trouva finalement son salut que dans l’aide apportée par l’école municipale de Morges ; Thérèse Aberdunshwiller, maîtresse principale, prît la liberté de suspendre les cours pour laisser les enfants dégoussailler à leur guise, et ceci avec l’accord du syndic qui, en ces temps reculés, possédait encore quelque autorité sur la ville.

Après avoir renoncé à utiliser des cerises à plonger dans la fondue – leur maintien par la queue dans le fromage bouillant n’était pas des plus pratiques – Benjamin fit la connaissance du boulanger Couture à la rue des belles-filles, en vieille ville de Genève, alors qu’il venait se perdre, corps et âme, comme chaque dernier mardi du mois. Les miches et les meules vinrent tout naturellement sur la table des discussions.

Le boulanger Couture n’était jamais à court d’idées et il expliqua à Benjamin Roduit qu’un four normal rendrait certainement ses derniers soupirs à la simple évocation du défi proposé : cuire douze tonnes de pain mi-blanc en moins d’un jour et d’une nuit. Il y avait une autre solution, certes totalement innovatrice et quelques peu surprenante : au chantier naval de Mies se pontait actuellement une belle barque métallique, pourquoi ne pas profiter d’un tel moule pour tenter de faire un pain d’un seul tenant de vingt mètres de long ? Il suffirait de faire monter l’ensemble en température aux environ de deux cent cinquante degrés et de l’y maintenir ainsi pendant deux bonnes heures. Certes, la prouesse demandait quelques concessions au noble exercice de la boulangerie, mais le boulanger Couture accepta de relever le défi : non seulement il ferait ce pain gigantesque, mais il avait du même coup de trouver le moyen de livrer cette bien belle miche à bon port sans même la sortir de son moule.

Après quelques essais infructueux à la bière puis à la limonade citronnée, il fut convenu que le vin blanc serait la boisson la plus appropriée non seulement pour accompagner ce repas exceptionnel mais également pour faciliter le mélange du plat. Les usagers de l’auberge étaient en accord avec ce principe à une exception près : Miss Wooble, une exilée nordique qui ne voyait d’autre breuvage que le thé pour accompagner l’agape. Au vu des services rendus par Miss Wooble dans les différentes activités qu’elle menait au sein de la commune, il fut entendu que l’on tiendrait compte de sa remarque tout en insistant sur le fait que le thé ne devrait en aucun cas être mélangé au fondu.

Les oignons de Bardonnex furent jugés comme étant les meilleurs, une astuce de paysan avait permis à Jean-Jacques Mousseau, cultivateur, d’en produire des exemplaires de plus de cinquante centimètres de diamètres, plus que des oignons ; on aurait dit des boulets de trébuchet. La préparation des oignons serait confiée aux pêcheurs d’huîtres de Coppet, après diverses tentatives terrestres soldées par des crises de larmes indescriptibles, il s’avéra que l’épluchage des oignons ne produisait pas d’effet lacrymal au fond du Lac : ils seraient ensuite et directement portés en surface et au vinaigre par un homme-grenouille de la gendarmerie de Vaud. Maurice Poitre, entrepreneur en peinture, accepta de mettre à disposition de Benjamin Roduit une dizaine de ses peintres en bâtiment pour enduire les oignons de vinaigre au sortir du Lac, sur le quai de Coppet, afin de les conserver de manière exemplaire entre leur préparation et leur consommation. À défaut de trouver une charrette, ils seraient traversés d’une pièce de bois rond puis roulé derrière des chevaux jusqu’à Morges, une fois lavés, les oignons retrouveraient leur superbe.

 
 
Jérôme Rosset
 
 
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