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| Histoire authentique de la fondue Deuxième partie |
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Bientôt, ce fut le mois de février 1135, les sacs de farine s’entassaient dans la grange attenante au chantier naval de Mies, les meules s’accumulaient sur les hauts de Morges dans la ferme de Rodolphe Petit, la conduite à vin blanc qui descendait directement des caves de Hubert Goumaz prenait place en terre, le sel avait été extrait, le poivre trouvé, l’ail séchait déjà en gigantesques grappes dans les sous-sols de l’école de Morges et la moitié des tôles du chaudron trônaient sur des troncs sur les lieux même de la future fête, donnant ainsi une ébauche de forme à ce projet pharaonique. Mais Benjamin n’était pas rassuré, il lui manquait deux éléments essentiels ; le Kirsch d’Appenzell et les gros cornichons de Soleure. La neige avait rendu le col du Bourprodubellamzee impraticable et les deux alpinistes partis s’enquérir des disponibilités alimentaires de ces lieux reculés n’avaient pas donné signes de vie depuis le 12 décembre. Sans cornichons de Soleure et sans Kirsch, le plat semblait terne et les divers essais pratiqués avec des courges, des melons, des marrons ou des carottes n’avaient apporté que des moues dubitatives sur le faciès déjà triste des goûteurs convoqués. Ce fut le 1er mars 1135 que les deux robustes montagnards refirent apparition à Morges. Que ne fut pas le soulagement de la population de les voir revenir, et surtout porteurs de bonnes nouvelles : le col étant impraticable et pour respecter au mieux les délais, ils avaient pris la liberté de commander à Isolde Unbertroutabs Gludel d’Appenzell trente fûts de cinq cent litres de kirsch à livrer au plus vite à Morges. Concernant les cornichons géants de Soleure, il fut convenu de la même manière et Gerahrt Humbel de Kuhnbäramzee promit que le flottage des cornichons géants commencerait au plus vite vers l’écluse de Daillens qui reliait à l’époque le Léman au lac de Soleure en passant par Brienz. Avec un peu de chance et une météo clémente, tous les ingrédients devraient être là en temps et en heure pour commencer la préparation. Il est à noter ici afin de rendre à Jean-Baptiste Mugret ce qui est à Jean-Baptiste Mugret et pour des raisons historiques, l’anecdote suivante : Lorsque Jean-Baptiste Mugret de Bardonnex, apprenti maraîcher auprès de Monsieur Mousseau, chargeait les oignons sur la charrette, il fit tomber par mégarde deux échalotes minuscules sur la marchandise destinée à Benjamin Roduit. Monsieur Mousseau, perfectionniste, lui fit la remarque suivante : – Ne mêle pas les oignons ! Au travers d’un hennissement inopportun du cheval bègue, l’apprenti cru entendre « Mêle toi de tes oignons », expression devenue depuis des plus courantes et encore usitée par quelques vieux bougonneurs du bout du Lac de Lausanne. Les cornichons géants de Soleure firent leur apparition dans le port de Morges au matin du 15 avril 1135. Émergeant de la brume, les flotteurs de cornichons géants de Soleure avaient fière allure dans leur costume traditionnel, campés avec les mains sur les hanches debout sur leur précieuse cargaison. Ils furent bientôt acclamés par les habitants de Morges venus en masse sur le port, intrigués par les clameurs des enfants qui jouaient là. Les cornichons de Soleure s’avéraient bien plus imposants que Benjamin ne l’avait imaginé, et les deux charrettes dévolues à leur transport trop petites pour ce faire. Il fallait trouver une solution pratique et si possible rapidement. Un trait de génie trop rare du bûcheron Amiel permit d’envisager une alternative ; une luge de halage pourrait remonter la grand rue presque en ligne droite jusqu’au lieu de la fête, il n’y avait finalement que la ferme Bulliard qui demanderait quelques prouesses ; un petit virage à droite pour éviter d’en enlever la façade lors d’une manœuvre précipitée. Le menuisier Pauchard eut tôt fait de mettre à contribution son atelier et c’est le lendemain matin déjà, après une nuit de labeur acharné, qu’une luge de halage de près de vingt-deux mètres de long, faite de sapins à peine ébarbés, fit son apparition sur le quai de Morges, tirée par une vingtaine de chevaux de trait aimablement prêtés par Samuel Grosjean, qui avait fait le voyage depuis les Rousses dans la nuit. Le 22 avril dans l’après-midi vit arriver, dans un nuage de poussière et sur la route de Daillens à Morges, une charrette si imposante que nul ne pût prétendre en avoir croisé une aussi grande. Le sourire de Wilhem Knuss, livreur des distilleries Gludel, émergeait du poste de conduite de cet attelage tant attendu qui apportait le fameux Kirsh d’Isolde Gludel d’Appenzell. Il avait connu mille embûches, mille péripéties, avait dû contourner le massif de la Gruyère en proie à des querelles douanières avec Appenzell pour finalement arriver par les routes à peine carrossables du Jura, prendre mille précautions pour ne pas finir dans l’abîme des gorges d’Yverdon, il avait même dû réparer, au cœur de la forêt, l’une de ses roues défectueuses à l’aide de son canif et d’un morceau d’érable ! Mais sans faillir à sa mission, il avait finalement abouti à Morges, perclus de courbatures et ivre de sommeil, mais heureux. En Morges, le halage des cornichons géants avait commencé sous les vivats des passants enthousiastes ; n’avait-on pas vu Georges Passemont en personne pousser le traîneau, sa veste jetée à terre, à s’en rougir les mains ? Les chevaux glissaient mais se reprenaient à chaque fois, leurs muscles se bandaient, ils s’arc-boutaient et le souffle bruyant de leurs naseaux témoignait de l’inébranlable volonté d’accomplissement de ces animaux surprenants. Ce premier halage était aussi l’heure de toutes les vérités, une sorte de test ; car tant les cornichons géants de Soleure, que le pain et les oignons de Bardonnex suivraient le même tracé. Bientôt la cargaison de cornichons prit place sur le pré attenant à la fête, là où les préparatifs auraient lieu, apportant soulagement et certitude à ceux qui avaient mis leur âme, leur bourse et leurs mains dans ce projet. Autour du chaudron qui prenait forme, Hubert Vougt et Jean-Simon Benoît finissaient de river à chaud la collerette supérieure de l’ouvrage, le bois venait s’entasser ; un bois de feu découpé en tronc d’un mètre de long et de trente centimètres de diamètre. Un vide d’environ un mètre avait été maintenu pour faire braise entre le sol et le chaudron, ce dernier reposait sur quatre piliers de fonte solidement ancrés dans le pré. Un détail venait pourtant troubler la réalisation de ce chaudron ; les rivets n’étaient pas tout à fait ajustés aux trous et nos deux compères avaient dû user de milles ruses pour finalement assembler chaque pièce de cette réalisation exceptionnelle. À Mies, les préparatifs boulangers avaient aussi commencé, le pain serait cuit deux jours avant et refroidirait sur le trajet vers Morges, il avait été convenu que de la graine de Boustrain serait ajoutée à la farine de Monsieur Brait, meunier de son état à Nyon, pour permettre au pain de ne pas rassir trop vite et afin qu’il garde une tenue acceptable au découpage. Le temps jouait avec Benjamin Roduit ; bien que l’on fut en mai, la température était clémente et une petite bise leur garantissait quelques beaux jours. Par précaution, il fut décidé de procéder à l’achat de quelques bâches de tissu graissé pour couvrir ce qui devrait être couvert en cas de pluie. L’épicier en personne, courbé sous le poids de son énorme sac à dos, pointa le bout de ses boîtes de poivre au matin du 26 avril. Il traînait derrière lui une luge de shillteur qui ployait en émettant des grincements de fin du monde. Fourbu mais rassuré d’arriver finalement à bon port, l’épicier était souriant ; ne s’était-il pas perdu dans les bois des dessus de Gollion pendant plusieurs jours ? Paul Maudret était arrivé tout essoufflé à l’auberge ; il venait de mettre la touche finale à une « poudre digestive » censée émulsifier et rendre la purée de navets plus légère. Ni une ni deux, Benjamin s’empara de ladite poudre l’incorpora dans l’un des mélanges en cours de test sur les fourneaux à bois de l’auberge. Le premier essai fut catastrophique, puisque la cuisine se trouva submergée d’une sorte de mousse au fromage collante et tiède ! Tout était dans le dosage, Paul avait bien tenté de l’expliquer, mais Benjamin, emporté par la fièvre de la nouveauté avait projeté l’ensemble de la boîte en fer blanc dans le mélange alors qu’une pointe de couteau suffisait. Cent tables en sapin, robustes et à peine rabotées, furent livrées à trois jours des festivités. Chaudet et ses fils avaient mis les bouchées doubles, œuvrant jour et nuit au débitage ; leurs mains et leurs épaules portaient les stigmates des heures passées dans l’effort et la souffrance. Un atelier avait été monté au cœur même de la forêt pour faciliter le débitage des bois. Amaury Pauchet avait eu une idée de génie en ce qui concerne les sièges ; un rondin de bon diamètre donnait deux chaises à dossier qui pouvaient s’imbriquer l’une dans l’autre. Il parvenait, avec une grosse scie a bout rond, à séparer le rondin sans trop de difficulté ; les convives y seraient comme des petits rois, et même si l’assise aurait mérité un petit coussin, qu’importe, ce ne serait qu’une douleur d’un soir, vite oubliée dans le courant de la liesse promise ! Les tables avaient été débitées du cœur même de six énormes sapins, une scie en long avait été disposée à cheval sur la rivière, profitant ainsi de la force hydraulique, en prise de force directe par le biais d’une roue à aubes de type Guenin élaborée par l’ingénieur Ramseyer de Crassier, en Vaud. Chaque table reposait sur trois pièces de bois enchâssées dans le tablier, Amaury Pauchet avait imaginé que sur trois pieds, la table serait bien plus facile à stabiliser. Cette option s’avéra totalement juste, puisque malgré l’ampleur des ébats, la clameur des débats et de l’emportement de la liesse, pas une d’entre elles ne faillit ou ne se renversa sous le poids des convives. Pendant de temps, à Mies, la barque avait rempli sa mission à merveille, le boulanger Couture avait toutefois partagé quelque inquiétude avec les employés du chantier naval lorsque, au beau milieu de la cuisson, quelques rivets s’étaient décollé du fond de la coque avant de se ficher dans le sol. Hormis ces quelques instants de doute, tout se déroulait comme prévu et c’est au soir du 30 avril que la barque encore fumante fut mise à l’eau dans d’un jaillissement de vapeur et sous les vivats des quidams présents. Benoît Poudre venait d’arriver de Genève avec son canot sarde à vapeur qui servirait de tracteur à cette barque insolite. La bise avait forci et la chaudière du « Cordon-des-Bains » donnait à se rompre toute sa puissance, bravant la vague devant Coppet, oscillant devant Founex, fidèle et obstinée, sans dériver de son but. L’arrivée à Morges se fit en fin de nuit, la température ne dépassait pas les douze degrés et l’on commença aussitôt le halage de la barque panée. Ce fut un sacré réveil pour les Morgons car la barque ne pouvant trouver place sur le chariot de halage à cause de son poids, c’est à même le sol, dans un grincement d’enfer, sur les pavés de la rue centrale que le pain embarqué rejoignit les lieux de la fête ; ce n’est que vers midi que les hommes en sueur purent enfin se désaltérer devant la barque enfin arrivée à bon port. La proue majestueuse de la miche dorée en coque trônait ainsi, fièrement, devant les tables qui commençaient à se dresser autour du chaudron. Nous étions le 2 mai, le soleil émergeait derrière la dent d’Oche de l’autre côté du Lac de Coppet, il faisait beau et la température plutôt clémente donnait à ces instants la promesse d’un moment de communion exceptionnel. C’est tout du moins ce que pensait Benjamin Roduit, penseur, insomniaque, courbé à la fenêtre de l’auberge. Le sort en était jeté et tout allait commencer. |
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