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Histoire authentique de la fondue

Troisième partie
 

Il n’était pas encore quinze heures quand la première meule de fromage, débarrassée de sa croûte par la hache du menuisier Broitoit, fut lancée dans le chaudron sous les applaudissements par les frères Schaffter de Penthalaz, deux solides représentants de la société traditionnelle de gymnastique «La Breule». Benjamin ne put s’empêcher de protester avec vigueur contre ce premier jet de meule car il se trouvait encore à l’intérieur du chaudron en train d’écraser un bon millier de gousses d’ail avec ses chaussures cloutées et c’est de deux doigts qu’il échappa à la mort la plus ridicule qu’auraient connu nos manuels d’histoire helvétique.

Une belle équipe de lutteurs en costume s’échauffait en riant sur le bord du pré et sous les regards brillants des jeunes filles du pays. Ils avaient été sollicités pour brasser le mélange à l’aide de deux rames de barque lémanique. Le simple poids des rames aurait mis à mal n’importe quel quidam mais les muscles saillants de cette belle équipe de volontaires ne semblaient pouvoir s’effrayer de rien et c’est de bon cœur qu’ils avaient relevé le défi d’être les premiers brasseurs de fromage fondu du pays.

Il est à noter ici que la forme des rames les empêchait de faire un rond complet. Ils ne pouvaient en effet croiser leurs rames et durent improviser un mouvement en huit que l’on retrouve encore, pour d’autres prétextes, à l’heure actuelle, dans la préparation quasi rituelle de ce plat millénaire.

Catastrophe ! Malgré l’apport massif de vin blanc, qui s’écoulait maintenant dans le chaudron par le biais d’une conduite en bois, le mélange était impossible à brasser ; arc-boutés sur les rames, les lutteurs n’arrivaient qu’à grand-peine à mouvoir les meules. Il fut donc décidé d’envoyer le plus rapidement possible une paire de bûcherons au fond du chaudron pour les taillader et rendre ainsi la masse plus pratique à mouvoir.

Les jumeaux Albrecht ne mirent pas vingt minutes pour descendre au pré, hilares et enthousiastes, ils se jetèrent dans le chaudron aussitôt dévêtus, dépeçant et œuvrant à tout va. Leurs haches allaient et venaient avec la précision d’un train de Monsieur Philliponaz.

Il fallait faire vite ; non seulement le feu avait été allumé et la température commençait à monter de manière inquiétante sous les orteils des jumeaux, mais le vin blanc déversé en grande quantité dans le chaudron ne tarderait pas à faire son effet, et ceci malgré la résistance notoire des deux bûcherons à la matière précitée.

Les jumeaux avaient fini par s’effondrer l’un sur l’autre juste après avoir donné le dernier coup de hache dans la dernière meule de fromage. Jean-Louis Copt et Maxime Brame eurent milles peines à les haler du fond de chaudron avec leur palan et de les laisser reposer tranquillement sur le bord du pré ; la fête avait commencé pour eux, elle avait même des airs de fin à voir leur faciès violacé et à entendre leurs ronflements entrecoupés de rots intempestifs.

Le feu prenait de l’ampleur sous le chaudron et au prix de mille efforts, on put enfin commencer à brasser le mélange. Quelques volutes odorantes commençaient à s’échapper du fond du chaudron, signe annonciateur, prémices de la fête et du festin à venir.

Le boucher de Morges, l’audacieux Jean-Christophe Monge dit Robert-l’œil-pétillant, avait pris la peine de faire sécher en cachette une vingtaine de flancs d’âne dès la fin de l’hiver car, pour lui, un repas sans viande n’en était pas un et il en allait de la survie de sa profession. L’honneur des bouchers de Morges dépendait peut-être de la réussite de cet affinage expérimental. Salée et pendue, la viande avait ranci, puis séché, dégageant quelques effluves nouveaux le long de la rue principale et le nez de Benjamin n’avait résisté à l’appel de cet ajout qu’il allait finir par considérer comme indispensable ; l’histoire ne s’en souviendra peut-être pas mais il s’agissait sans doute d’une des premières campagnes de publicité olfactive de notre temps, si l’on met de côté l’institution du mariage et ses phéromones relatives.

Jean-Christophe Monge avait commencé à découper sur la table principale, celle qui se trouvait devant le chaudron. La lame allait et venait avec précision, faisant choir de fines tranches sur un plat de faïence mais c’est à peine si les tranches avaient le temps de toucher le plat ; les convives alléchés se précipitaient sur ces délices pour leur faire un sort presque immédiat. Jean-Christophe Monge arborait un sourire revanchard ; il serait l’un des acteurs inévitables de la cérémonie.

La fanfare se préparait et bientôt la musique vient agrémenter l’arrivée de la majeure partie des invités. Il était dix-sept heures lorsque devant les premiers frémissements de la masse ainsi dissoute, il fut décidé d’ajouter le poivre, le Kirsch et la poudre de l’alchimiste amateur Maudret. Les tonneaux de Kirsch furent éventrés à la hache sur la coursive qui bordait le chaudron avant d’être renversés dans le mélange, facilitant encore le travail des rameurs qui trouvèrent là un certain soulagement à leur peine. Le poivre avait été jeté comme il se doit par l’épicier lui-même, d’un geste auguste de semeur. Il avait épandu la précieuse épice sur le fromage. La poudre de l’alchimiste fut ajoutée sans que cela produise l’effet escompté ou craint selon les points de vue, il y avait eu un simple bouillonnement suivi de quelques borborygmes, mais, d’explosion ou de mousse, non.

Une clameur s’éleva au loin, parmi les convives qui arrivaient encore ; Helvetus le futur roi de Suisse venait de mettre pied à terre et s’avançait modestement en direction de la fête. Il avait été annoncé qu’il pourrait faire une visite, mais au vu de l’heure, tout portait à croire qu’il serait l’invité de marque parmi les invités de marque de cette fête plutôt insolite.

Le pain commençait à être découpé. Il était encore tiède et une senteur de mie, des humeurs de blé cuit flottaient sur la prairie. Marie Panchaud-Brelle et Josiane Rondard tailladaient avec précision la miche géante, découpant des blocs de la grosseur d’une tête selon les instructions de Benjamin Roduit et les disposaient dans une dizaine de paniers en osier disposés autour du chaudron. Le vin coulait à flots et déjà, alors que le soleil commençait à disparaître et que l’on avait allumé les torches, les rires et les clameurs donnaient le ton de ce moment de partage, de cette communauté d’un soir.

Quatre colosses barbus de Savoie, qui étaient venu de Thônon à la nage, avaient pris place sur la coursive supérieure du chaudron avec leurs fourches longues. Simplement vêtus d’un pagne savoyard et de chausses traditionnelles, ils donnaient un petit air d’enfer au tableau. Leurs muscles saillants et la sueur qui perlait sur leurs torses faisaient l’admiration des jeunes filles présentes dont les joues se teintaient déjà de rougeurs prometteuses.

 
 
Jérôme Rosset
 
 
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