![]() |
![]() |
| menu |
| Histoire authentique de la fondue Quatrième partie |
|
Benjamin Roduit, après avoir goûté le mélange brûlant avec une petite cuiller en bois, donna l’ordre de départ du souper et sans plus attendre les colosses piquèrent les premiers morceaux de pain pour les plonger dans le chaudron. Privilège des nobles ; c’est à Benjamin et au futur roi de Suisse que la primeur fut accordée, et c’est sur leur table que la première miche gorgée de fromage fondu vint choir sous les applaudissements des convives. Benjamin découpa un morceau de la pièce ainsi gorgée et la tendit au futur monarque, le silence se fit. Helvetus porta à sa bouche le présent de Benjamin Roduit et son visage empâté s’illumina d’un sourire jovial : – C’est tout simplement excellent ! s’écria-t-il. Benjamin fit un signe de la main aux colosses qui ne tardèrent pas à distribuer cette manne à chaque table. La cérémonie battait son plein, le vin et la musique avaient transformé le pré en une véritable fête païenne. Tout un chacun riait, interpellait, mangeait, embrassait ou s’emportait selon son humeur et la nuit qui s’avançait maintenant promettait mille choses ; de l’amour, de la joie et sans nul doute de l’ivresse. Les mesures de la fanfare se faisaient moins précises mais personne n’y attachait vraiment d’importance, si ce n’est la veuve Bruchelle, abstinente notoire. Quelques jeunes filles de Morges avaient déjà disparu avec les bûcherons dans la paille de la grange qui avait accueilli les meules ces derniers mois et quelques rires teintés d’émotion vinrent bientôt se mêler aux clameurs des convives plus portés sur le repas que sur l’appétit. Hans Gludel, collecteur de l’impôt sur les repas qui avait encore cours à cette époque-là, fut le seul à s’inquiéter de cette petite fuite de fromage brûlant à la base du chaudron ; une très légère coulure se faisait à la jointure de deux plaques de fonte et quelques grincements se faisaient entendre pour celui qui voulait bien y prêter l’oreille. Il était sis, par le plus grand des hasards, à la plus longue des tables, celle qui faisait dos à la Grand Rue de Morges et qui accueillait ce soir le futur roi de Suisse, Benjamin Roduit, son épouse, quelques-unes de ses admiratrices et la plupart des personnalités locales. Perclus d’inquiétude, il ne pouvait plus tenir et tira légèrement sur la manche de Benjamin Roduit pour l’avertir de ce qu’il considérait comme quelque chose d’important. Benjamin, emporté par la liesse et dépourvu du moindre attrait pour les tristesses habituelles de ce sinistre personnage, le fit valser du revers de son bras dans l’un des tonneaux de Kirsch, noyant ainsi l’idée même de l’impôt sur les repas et les inquiétudes du sinistre collecteur. Emportés par les délices, les rires et les chants, par l’appétit et les serveuses qui s’improvisaient danseuses devant le feu qui tournait à la braise, personne n’avait remarqué que le chaudron rendait ses derniers soupirs ; les rivets grinçaient tant qu’ils pouvaient, mais la cornemuse d’Archibald Veuthey, un adopté de Morges, était venue remplacer pour quelques instants la fanfare, soif oblige, et les grincements de la fonte se perdaient de concert avec les sonorités surprenantes de l’instrument. Aloïs Brun venait de placer son trépied de photographe devant la table, il voulait ainsi expérimenter son invention et immortaliser cet instant solennel, ce moment historique. Chacun souriait et prenait place, le chaudron fumant occupait la moitié de l’horizon du photographe et c’est avec un sourire crispé qu’il se recouvrit du voile noir qui l’isolerait de la lumière ambiante. Il émergea soudainement, le visage blême, incapable de prononcer la moindre parole, regardant fixement par-dessus les têtes des notables. C’est à peine si Benjamin Roduit eut le temps d’émettre une grossièreté après s’être retourné pour tenter de comprendre ce qui semblait contrarier le photographe. Le chaudron, tendu comme la panse d’un buveur de cidre venait de faire exploser quelques rivets défectueux et la masse odorante renversait avec fracas la table des notables et déferlait maintenant le long de la Grand Rue en emportant quelques curieux sous les yeux épouvantés de ceux qui avaient trouvé refuge sous les porches. Le fromage roulait et venait se coller sur les parois des maisons de la Grand Rue. Ici, Josiane Vogel, debout sur un banc qui flottait sur la masse gruyérienne, hurlait en voyant sa fin après avoir fuit sa faim. Maxime Bollomey essayait d’y surnager, Aldemard Bienpoutre se voyait disparaître et n’arrivait pas à trouver une phrase historique pour conclure sa modeste existence. Une fin inéluctable vint en cet instant frapper le bourg et les mémoires pour plusieurs générations. La fondue vint au lac, elle s’y déversa avec fracas et c’est dans un gigantesque nuage de vapeur à l’ail qu’elle s’engouffra avec deux ou trois bateaux de pêche dans les eaux du port de Morges. De la table des bourgeois, il ne fut retrouvé personne d’indemne et c’est ainsi que disparurent Marcel Pointez, celui qui aurait dû être Helvetus, notre souverain, Benjamin Roduit, leurs épouses, nièces préférées et autres concubines secrètes mais supposées cousines, l’idée de la fondue gigantesque et les bases de la Suisse primitive telle que l’on aurait dû la connaître. En souvenir de ce jour maudit, pourtant exceptionnel, il fut décidé de renoncer à la royauté helvétique pour un temps, de ne plus faire de fondues de cette taille et de reporter à plus tard la fondation de notre pays.
|
| menu |
![]() |