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| La véridique histoire du père Noël à Saint-Quentin-les-Alouettes |
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Ce soir-là, comme chaque 24 décembre, le père Noël était particulièrement hors de lui. Affalé dans un fauteuil fatigué, il tentait d’extirper d’un ongle douteux un débris de la tête de veau-vinaigrette du dîner qui s’était coincé entre la canine et l’incisive supérieures droites, et ses échecs successifs ne faisaient qu’irriter sa mauvaise humeur. Sa famille, la mère Noël et le petit Noël Junior, s’était réfugiée dans l’étable avec les rennes qui n’en menaient pas large non plus et mâchonnaient nerveusement quelques fétus en prévision de la difficile nuit à venir. En effet, dans sa fureur, le père Noël avait déjà renversé la moitié des meubles de la maison car, comme tous les ans, il allait louper les super émissions télévisées diffusées pour l’occasion. C’était à chaque fois la même chose, il ratait le meilleur programme de l’année et chez les Noël, on n’avait pas de quoi s’offrir un magnétoscope (à la limite, avec tous ceux qu’il lui faudrait distribuer dans la nuit, il aurait pu s’en mettre un de côté, mais ça n’aurait pas fait sérieux, et sa réputation était en jeu). Il ne verrait donc pas, après la messe télédiffusée, la retransmission du spectacle « Coulisses du Moulin Rouge en folie... bergère ». Ni le bêtisier. Il en aurait pleuré. Ravalant son amertume et la dernière goutte de grappa qui séchait au fond d’un verre, il parvint à s’extraire de son fauteuil en maugréant un « Bon-ben-c’est-pas-tout-ça-quand-faut-y-aller-faut-y-aller », rota bruyamment, ce qui lui procura une satisfaction aussi brève qu’intense, et s’en fut s’attifer. Quelques minutes plus tard, chaussé et vêtu de rouge, fourré de blanc, le bonnet de travers, il se rendit à l’étable où les rennes guettaient son arrivée. Cachés derrière une mangeoire, Madame Noël et Junior assistèrent au harnachement des bestiaux qui avaient cessé de mâchouiller frileusement leur pitance. L’opération achevée dans un grand tumulte, le père Noël délogea sa famille en tonnant quelques insultes bien senties, traitant sa femme de pauvre chose grotesque et inutile, et sa progéniture de fils d’abruti, ce que Junior apprécia à sa juste valeur. Un peu calmé par ses invectives, il cala ses paquets dans le traîneau avec des tendeurs, claqua les fesses maigres de sa femme d’une tape plus machinale qu’affectueuse, et partit au galop à travers les nuages en fredonnant « I’m a poor lonesome cow-boy ». Arrivé sur terre, il entreprit sa tournée, parant au plus pressé, c’est à dire en commençant par l’Est, avant de parvenir à cette contrée du béret et de la baguette, son pays de prédilection, là où il se sentait un peu chez lui : la France. Mais ce n’était pas son jour de chance : sur une route de campagne du Beaujolais, alors qu’il s’apprêtait à garnir des pantoufles de mini-pressoirs-pour-faire-du-vin-comme-papa, son chariot versa dans le fossé, un essieu cassé, les rennes à-demi assommés comptant plus d’étoiles à leur plafond que n’en pouvait contenir la nuit pourtant très claire, et son bonnet veuf du pompon blanc rougissant sous l’affront d’un accroc en forme de T. Rugissant, le père Noël s’extirpa de son engin et ayant agoni d’injures les deux rennes, se mit en route d’une démarche mal assurée pour le village le plus proche, à la recherche d’un garagiste qui, à défaut d’être compétent, ne se trouvât ni à la messe, ni devant le cadavre d’une dinde. (Que les amis des bêtes se rassurent : à peine le père Noël s’était-il éloigné que les deux rennes indemnes au harnais démodé entreprirent flanc à flanc de brouter la luzerne sous le ciel étoilé.) À Saint-Quentin-les-Alouettes, le père Noël tomba sur un garage qui semblait fermé mais dont la fenêtre laissait filtrer un peu de lumière. Sans se démonter, il tira la bobinette, et la chevillette chut. Raymond, le propriétaire des lieux, hésitait à ouvrir, se demandant qui pouvait frapper à des heures aussi peu dues, puis, s’armant de courage et d’une clé anglaise, il ouvrit la porte. « Ben tiens, ça alors, le père Noël », émit-il, la voix quelque peu altérée par une légère mais légitime stupéfaction. «Lui-même», admit ce dernier. Puis, ôtant son bonnet, et se grattant la tête, il reprit : « Ben voilà, j’ai un petit problème de traîneau, c’est l’essieu qui a cassé je crois, pourriez pas m’aider des fois ? ». Raymond, veuf et sans descendance, n’était retenu par aucune obligation familiale et accepta de suivre cette inattendue clientèle ; ne sachant comment s’adresser à lui (fallait-il l’appeler Mon père ? ou père Noël ? ou Noël ? ou Papa ?), il s’abstint de répondre, et enfila sa polaire. Ils restèrent silencieux tout au long de la route qu’ils effectuèrent dans la camionnette de Raymond. Arrivés sur les lieux du drame, ils constatèrent que les rennes avaient vidé une bouteille de schnaps dénichée dans le traîneau, et admiraient la lune en se racontant des histoires drôles qu’ils n’arrivaient pas à terminer, mais qui les faisaient hurler de rire, vautrés dans l’herbe rare. Les deux hommes s’employèrent donc à attacher des cordes pour remorquer le traîneau, chargèrent les rennes hilares dans la camionnette, et, cahin-caha, l’étrange véhicule parvint jusqu’au village. Là, Raymond constata les dégâts : « Ben mon gars, t’as pas eu d’veine, ton essieu, l’est aussi raide que ma défunte, ça va m’prendre comme qui dirait quèques heures. Attends dans la cuisine, j’vas t’donner un remontant ». Ayant déchargé les rennes qu’ils mirent à ronfler dans le jardin, ils pénétrèrent dans la maison où régnait un ordre inattendu, Raymond ayant même acheté quelques douceurs et des roses de Noël. Par politesse, Raymond trinqua avec son client ; et de fil en aiguille, ils s’attablèrent et, se tutoyant comme de vieux amis, entreprirent de grignoter la cochonnaille, le boudin blanc, les papillotes et la bûche au chocolat, accompagnant le tout d’un vin de l’année et de chants de circonstance. Au bout de la quatrième bouteille, ils entamèrent en chœur « Petit Papa Noël », puis, bras dessus, bras dessous, passèrent à un registre plus égrillard. C’est alors que Raymond suggéra de déguster le calva devant la télé : le bêtisier était bien entamé, mais le Moulin Rouge n’entrouvrait ses rideaux de velours que tard dans la soirée, et ils pourraient échanger leurs impressions en rajoutant quelques anecdotes plus personnelles. Le temps passait gaiement, mais les souliers restaient vides. Les enfants étaient allés se coucher, lassés d’attendre en vain ce père Noël qu’on leur avait promis, et les parents, inquiets, se demandaient si la cheminée avait été bien ramonée, si l’ascenseur n’était pas en panne, ou si Noël ne tombait pas le 26 cette année-là. Heureusement, depuis son lointain nuage, mère Noël surveillait les opérations et, ayant constaté que son mari avait entonné un « De profundis » païen avec Raymond, elle comprit que les choses allaient mal et qu’il fallait intervenir. Aidée de son rejeton, elle attela au vieux traîneau de rechange une paire d’antiques rennes retraités, un peu myopes, à peu près sourds, mais ravis de reprendre du service, et elle partit à son tour à travers le firmament pour Saint-Quentin afin de récupérer les cadeaux que son mari envinassé avait négligemment répartis dans le jardin, autour des rennes qui cuvaient en ronflant comme des diesels. La mère Noël et Junior empilèrent donc les paquets dans leur traîneau, et entreprirent la tournée habituelle, elle déguisée d’un vieux complet de son mari, Junior en costume de Batman (le seul dont il disposait). C’est ainsi accoutrés qu’ils firent le tour des maisons, où l’on fut bien surpris de voir que le père Noël avait pris un apprenti, et que sa grosse voix de naguère était devenue fluette. On mit ceci sur le compte d’un rhume, et la présence de Batman sur celui d’un sponsor. Partout où ils passaient, ils étaient fêtés, gavés de friandises, cajolés, et ils commençaient à trouver cela très agréable, malgré les innombrables formalités douanières qu’ils durent subir à Kennedy Airport, et c’est fourbus, mais enchantés, qu’ils reprirent le chemin de Saint-Quentin-les-Alouettes pour récupérer le patriarche. Les deux amis, qui étaient sortis pisser sous les étoiles, n’avaient pu retrouver l’entrée de la maison, et c’est un tas informe et sommeillant de bêtes, d’homme et de légende que les deux héros de la soirée trouvèrent en arrivant. À grand renfort de seaux d’eau, ils réveillèrent le tout. Les rennes, honteux, se cachaient l’un derrière l’autre, Raymond, un peu hébété et vaguement coupable, tapotait l’épaule de Noël qui, carrément déprimé, répétait : « J’suis qu’un bon à rien, j’suis qu’un bon à rien... » C’est un mari humble, désolé, et trempé, que la mère Noël chargea dans le traîneau et, ayant salué Raymond qu’elle remercia pour son hospitalité et gronda pour sa nuit de débauche, elle partit vers son ciel, guidant avec tendresse les deux vieux rennes éblouis d’avoir pu participer à cette nuit. Que s’est-il passé ensuite ? Le père Noël s’est remis de sa gueule de bois, Junior et sa mère ont retrouvé leur place discrète, et Raymond sa solitude. Mais une fois l’an, chaque 24 décembre, le père Noël descend à Saint-Quentin-les-Alouettes avec le vieux traîneau, et les deux amis regardent la télé en inventant des histoires sur leur jeunesse exubérante. Et les deux jeunes rennes assagis entraînent un petit bout de femme déguisée de rouge et un minuscule Batman à travers les étoiles, sur tous les continents ; mais surtout, faites comme si vous ne saviez rien, et quand elle viendra chez vous en prenant sa grosse voix, gardez-vous bien de lui tirer la barbe, vous pourriez rompre ce fragile équilibre qui ne dure qu’un soir... |
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