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La balade d’un homme heureux
 

« Mille neuf cent nonante-six », c’est le prix qu’aurait dû coûter mon billet d’avion pour m’évader au fin fond du monde. J’imaginais l’Asie, l’Afrique, l’Amérique du Sud. Au soleil, quoi ! La mer chaude, quoi ! Les paysages complètement différents qu’ici, en somme.

Mais en Asie, il y a plein d’Asiatiques, en Afrique, il y a plein d’Africains et en Amérique du Sud, il y a des Amer Indiens : des Rouges avec de la paille sur la tête et des feuilles de bananes comme vêtements. Je ne parle ni l’asiatiquain, ni l’afriquain, ni l’américain.

Mais…

– La langue des signes fonctionne toujours, Monsieur, dit l’agente de voyage.

– Au fait, à Saint-Pétersbourg, parle-t-on un peu le français, Madame ? Là-bas aussi, ça doit être complètement autre chose?

– Non, monsieur.

– Non quoi ?

– Ni le français, ni complètement autre chose. Ils sont aussi blancs que vous, ils mangent presque la même chose que vous et ils ont aussi du vin.

– Ah non, ils n’ont que de la Vodka pour boisson…

– Eh ben ! Je ne partirai pas à Saint-Pétersbourg. Trop de Blancs. Trop la même chose ! Et au prix de mille neuf cent nonante-six francs, auriez-vous un autre endroit perdu dans la mer chaude, sable blanc, cocotier et pension complète pour un mois ?

– Non, Monsieur. Si vous voulez du soleil, de la plage et du sable blanc, il faut partir loin. Et loin, ça coûte cher. L’avion coûte cher, le fioul coûte cher, à cause de la guerre, tout ça, vous savez ?

Je rentre bredouille.

Ça fait quand même plaisir de passer à une agence de voyage. On se sent presque important, on aurait pu faire fonctionner toute une partie de la société : vendeurs de billets, chefs d’agence, compagnies d’aviation, personnels à bord et à terre, hôteliers, serveurs, etc.

Trois francs suisses pour le droit de prendre le bus librement pendant une heure. M’asseoir librement dans une agence de voyage un peu loin de chez moi, savourer les merveilles presque accessibles, avoir la sensation que le rêve pourrait être décroché. J’aime voir le monde à travers ces professionnels, connaître la température de n’importe quel endroit sur terre et surtout, ramasser des brochures pour le plaisir des yeux et pour garnir mes toilettes.

Mais mille neuf cent nonante-six francs… Vous rigolez madame ! Vous ne les aurez pas.

Je vis dans un grand appartement hérité de mes parents. Le loyer n’est pas cher puisqu’ils ont gardé le même bail pendant quarante ans. Ils me l’ont passé, quand cela leur est devenu trop pénible de grimper les étages après avoir fait les courses. Un immeuble sans ascenseur, vous aurez deviné. Alors, je le leur ai échangé contre mon deux pièces au rez de jardin, cinq étages plus bas.

– Garde-le précieusement. Tu n’en trouveras jamais un autre en ville à ce prix, me dit ma mère.

Je suis éboueur, un métier qui me permet l’indépendance et une vie presque décente.

La somme de mille neuf cent nonante six francs représente : deux fois mon loyer ; deux tiers de mon salaire ; cinquante trajets chez moi–aéroport–chez moi en taxi; quatre ou cinq fois aux putes (je crois).

Moi, mon luxe, c’est le jour de paie. Vous riez ? Je prends toujours congé ce jour-là. J’attrape une valise, la remplis de quelques vêtements et effets personnels.

Chaussures plates, chapeau de paille, chemise à fleurs recouverte par un manteau, une petite veste ou rien selon le temps qu’il fait à Genève, j’appelle un taxi.

– Direction aéroport, s’il vous plaît !

Fier, je parle au conducteur de taxi.

– Y en a marre du mauvais temps, des gens aigris. Je vais à New York ( à Singapour, à Tokyo, à Pointe-à-Pitre, à Mexico… )

– Avec si peu de bagages ?

– Oui, je voyage léger. On trouve tout sur place.

– Ah bon ! Vous, vous en avez des moyens ! Vous partez beaucoup, monsieur ?

– Oui, je suis un homme d’affaires. Les affaires, ça ne peut pas attendre (oui, les poubelles, quand on ne ramasse pas à temps, ça gêne, ça pourrit, ça fait hurler les gens, ça infecte la ville !).

– Vous supportez bien les changements d’horaire ?

– Oui, parfaitement (une heure de plus ou moins entre l’été et l’hiver, ça ne tue personne).

– Moi, je ne connais rien d’autre que Beijing.

– Vous êtes allé jusqu’en Chine ?

– Oui, j’y vais tous les deux ans. Je retourne dans ma famille.

– C’est déjà ça…

– Et puis, j’aurais envie d’aller voir la tour Eiffel.

– Pourquoi allez jusqu’à Beijing et pas à Paris ?

– Parce qu’à Paris, je n’ai personne à voir. Ma famille est à Beijing.

(Ah, c’est sans doute la raison pour laquelle je ne vais jamais nulle part.)

Je me balade des heures à l’aéroport. Je flâne devant les guichets d’enregistrement, dans les grands halls luxueux. Je m’installe au comptoir pour prendre un grand café noir et un sandwich en regardant monter et descendre de gros oiseaux.

Je reprends le taxi pour rentrer à la maison. Je suis satisfait de ce petit voyage qui s’allonge vers mes rêves.

 
 
Thanh Thuy Nguyen Couture
Genève, février 2007
 
 
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