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| Le pompon |
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Faut admettre que tu as commencé très tôt. Les trois premiers mois, mais ça on m'avait prévenue, impossible de regarder seulement de la nourriture sans avoir le cœur aux lèvres et les tripes en révolte. Mon parfum même m'écœurait, les aisselles de ton père, les marrons grillés dans la rue me donnaient des nausées stériles ; les six mois suivants furent un enchaînement de lancers compulsifs dans le frigo, d'œdèmes aux articulations, d'acidité nocturne et d'irréparables vergetures. Un poème. L'accouchement, je ne te raconte même pas. On oublie tout après, paraît-il, tellement on est heureuse, et tout ça. Foutaise. Je me souviens de chaque contraction, de chaque coup de poignard, avant la déchirure finale. Après, les crevasses au téton, les réveils systématiques toutes les quatre heures, pour un oui pour un non, une petite faim, une lolette égarée, un cauchemar ou simplement l'envie de voir ma tête, hagarde, défaite. Il y eut aussi les otites avec ou sans écoulement, ma terreur devant la ligne rouge qui montait le long du thermomètre pour taquiner le 40, et m'a fait lâcher l'engin, éclaté en mille fines brisures et petites billes de mercure dont je ne savais pas comment me débarrasser. Il y eut les gastros dans chaque lit de la maison ou dans des pays lointains où le docteur m'apprit à dire purée de carottes en slovène ; les doigts dans la portière, l'appendice enflammé, la côte fêlée à ski, les bosses à vélo ; dans un autre registre, les colères, les caprices, de préférence dans la rue ou dans le supermarché, la honte de voir ce gnome hurlant se rouler sur le carrelage douteux du couloir central entre les paquets de biscuits et les tablettes de chocolat, en émettant des sons qui couvraient les accords de Santana et alertaient les chalands, suscitant leur regard de désapprobation, voire, quand la claque partait parfois, d'indignation. J'ai vécu aussi les gammes languissantes au piano abandonné comme un chien au bord du salon alors que ça devenait enfin supportable, les allers-retours à la gym, à la danse, à la gym, à la danse, les anniversaires au McDo qui me laissaient à peu près sourde, les nerfs en pelote, et dans l'incapacité physique d'avaler la moindre frite, remplie d'une haine féroce envers Minnie et sa clique braillarde. J'ai vécu les ateliers pâte à sel avec les copains, la mixture érodant mes mains qui déjà s'abîmaient, les crèches bariolées exposées sous un sapin aux décorations criardes qui perdait ses épines avant l'Épiphanie, et on attendait toujours les rois mages… J'ai supporté la soporifique Belle au Bois dormant, qui dort à peu près tout au long de l'histoire alors que tu restais bien éveillée, la nunuche Cendrillon qui chantonne en balayant, ce qui prouve qu'elle aimait faire le ménage alors pourquoi l'envoyer au bal, tandis que toi tu ne rangeais même pas ton bol dans le lave-vaisselle ; on a enchaîné avec les visites marathons à Walibi où les chenilles me donnaient le tournis ; les concerts pour prépubères par d'à peine nubiles préfabriqués et estampillés stars ; des soirées parents d'élève avec des mamans qui excellaient dans le brownie et l'origami ; les poupées filiformes et à tendance fuchsia qui envahissaient le salon, les légos assassins sous nos pieds nus, des puzzles bouffeurs d'espace, des jeux de l'oie interminables parce qu'il y avait toujours quelqu'un pour tomber dans le puits alors qu'on en voyait enfin le bout, les têtes de bonhommes hilares dessinées sur les vitres propres dans la buée des légumes-vapeurs bio mitonnés midi et soir. Je n'ai pas non échappé aux rentrées scolaires, où je m'endormais encore plus tard que toi en espérant que tu ne tombes pas sur M. Tipou en allemand ou sur le pervers notoire en cours d'éducation sportive, celui qui mettait un peu trop de zèle à aider les jeunes filles dans l'épreuve du grimper de corde lisse ; les veilles de contrôle insomniaques, l'attente anxieuse des résultats, les fractions dans lesquelles j'ai dû replonger un nez circonspect, les mots d'excuse pour des absences injustifiables, les valises pour les camps de ski avec la liste cochée et les haribos dans la poche de gauche et qui revenaient invariablement amputées d'un gant de ski ou d'une taie d'oreiller, deux articles éminemment vagabonds. Puis vinrent les années rebelles, la musique improbable hurlée depuis ta chambre à la porte close, avec sa pancarte exaspérante « Dou not disteurbe », le monopole du PC pour d'inlassables chats « Sava ? – oui sava et toi ? – voui et toi ? – tchô » et quelques anecdotes mal orthographiées à propos d'un jeune rapeur du cycle qui ânonnait des textes insipides et grossiers à faire rougir le plus polisson des marquis, proposant de réaliser un tas de trucs déprimants et imagés sur le chef de la bande d'en face, sa mère, le président des États-Unis ou le réchauffement de la planète ; ce subversif à la pilosité encore incertaine ne tarda pas à rôder autour de la maison ; c'était l'époque des « cops en bog » qui pétaradaient le soir sous nos fenêtres et me valurent l'ostracisme excédé de la quasi-totalité du voisinage, des soirées téléphone avec les copines pour se donner des scoops sur d'éphémères amours, les soirs plus glauques où tu chuchotais dans le combiné que tu en avais marre de la vie, que tu voulais te foutre en l'air, et c'était le pire je crois parce que moucher un nez de six mois avec une pompe à morve, ça je savais, mais guérir le mal de vivre, je n'avais pas le mode d'emploi. Et maintenant que tout commence enfin à se calmer, que tu as réussi ta matu et que je viens d'installer sous la mezzanine de ta chambre un écran plat pour tes soirées DVD, tu m'annonces, les yeux brillants, que tu as trouvé un petit boulot à Marnor pour te faire un peu d'argent et partir six mois en Australie avec une copine ? Maintenant tu veux t'en aller ?!? Franchement tu ne crois pas que tu m'en as assez fait comme ça ???
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