![]() |
![]() |
| menu |
| En tête-à-tête |
|
Je suis courageuse de me regarder dans le miroir aujourd’hui ! Au moins, comme cela, nous sommes deux ! Toi et moi. Les yeux dans les yeux. Des yeux rouges et gonflés. Qu’est-ce que tu as bien pu faire pour avoir des yeux pareils ? Une nuit d’amour ? Si seulement… Regarde-moi ce nuage blanc de kleenex, au pied du lit… depuis hier soir, ça n’arrête pas… Et tout ça pourquoi ? Tu sais bien que de toute façon, il ne pouvait pas t’appeler, il était avec sa femme. Alors… pourquoi pleures-tu encore ? D’ailleurs, tu vas le voir ce soir… Il te l’a promis. Mais toi, tu as intérêt à faire un effort, parce qu’avec la tête que tu te paies, il risque de retourner illico chez sa femme, et c’est normal. De toute façon, je me demande si ça vaut la peine de faire un effort ! Tu crois qu’il a envie de revoir une hystérique comme toi ? L’autre soir, quand il allait partir, tous les voisins ont dû t’entendre hurler… Tu t’es même mise à genou ! Et le plus fort, c’est quand tu as menacé de mettre sa femme au courant ! Quelle idiote ! Tu es en train de tout gâcher… Au début, rappelle-toi, tu savais encore y faire. Pour lui, pour son amour, tu avais accepté de renoncer à tes projets, à ton idée d’aller travailler une année ou deux en Bolivie, d’apprendre l’espagnol, de connaître plus de monde… Alors, il t’avait promis qu’il quitterait sa femme, qu’il viendrait vivre avec toi… ç a ne s’est pas fait, mais à ce moment, comme tu ne lui faisais jamais de reproche, jamais, jamais, il te disait encore : ma chérie, c’est pour bientôt, sois patiente, je vais lui dire que c’est fini. Et tu savais encore te montrer douce, gentille, compréhensive… Tu as raison, il n’a toujours pas quitté sa femme pour autant… Je le sais assez, non ? Mais au moins, tu avais ta récompense ! Il venait te voir ! Oh, c’est vrai… Juste une ou deux fois par semaine, et à la va-vite, entre son travail et sa soirée avec sa femme… Mais enfin, il venait ! Et maintenant ? Tout va de mal en pis. Comme toujours. Regarde où tu en es… Jamais une histoire d’amour qui marche ! Tu fais toujours tout faux ! Tes copines, elles ont toutes su se faire marier, avoir des enfants. Tandis que toi, tu gâches tout ce qui te passe sous la main. Même ta mère te le dit, et elle a raison. En vérité, c’est encore bien pire que ça… D’après elle, au moins, avec un peu de chance, tu devrais arriver à trouver un homme qui veuille bien de toi… Mais tu en es incapable ! Même la chance, tu en fais des peaux de banane… Regarde comment ça s’est terminé avec Freddy. Il était tombé amoureux de toi. Mais toi, ta chance, tu l’as laissée courir… Après deux sorties au cinéma, il t’avait déjà larguée. Et cette fois-ci, avec Raphaël, tu ne fais pas mieux… Depuis un moment, il a de moins en moins envie de te voir, tu le sais bien. C’est normal ! Tu n’arrêtes pas de te plaindre. Qu’il ne t’aime pas vraiment, qu’il te traite comme un passe-temps, qu’il n’a jamais eu l’intention de quitter sa femme pour toi… Le pauvre, comme s’il n’avait pas déjà bien assez de soucis… Il s’en veut tellement de tromper sa femme, qu’il n’en ferme plus l’œil de la nuit… ç a prouve qu’il est sensible, non ? Mais toi, tu n’as que des reproches à la bouche… Mets-toi un peu plus à sa place et pense un peu moins à toi, pauvre petite égoïste ! Tu vois : tu n’as que ce que tu mérites ! Mais heureusement, il te reste une once d’intelligence ! Ce soir, tu vas lancer une opération de séduction. La grande, celle qui marche à tous les coups. Va chercher ta robe noire, celle avec le décolleté qu’il faut surveiller tout le temps, parce que sinon, on voit tout. C’est vrai, tu ne l’aimes pas, cette robe, mais on s’en fiche. Lui, il l’adore… Zut, la fermeture éclair s’est coincée. Tu as pris du poids… Décidément !… Ouf, c’est bon, elle te va encore… tout juste, mais ça ira… Il vaut mieux que tu rentres un peu le ventre, et que tu te tiennes bien droite, parce que sans ça, les coutures vont lâcher… De toute façon, c’est juste pour un soir. Tu sais bien qu’il sera pressé ! Et maintenant, soigne le maquillage… un peu de rouge à lèvres, mais pas trop, il n’aime pas ça. Tu es si pâle… On voit encore tes cernes… J’espère qu’il ne les remarquera pas… Sinon, il va encore te demander ce que tu as, pourquoi tu fais cette tête, il va te dire que ça l’énerve, qu’il en a marre, ça suffit, je ne veux plus te voir comme ça, pourquoi me culpabilises-tu ? Tu sais bien que ce n’est pas ma faute, c’est à cause de ma femme… Et il partira encore en claquant la porte… Mais non, ne recommence pas à pleurer ! ç a n’arrangera pas tes cernes ! De toute façon, il n’y verra rien. Surtout, garde ton sourire, sois gentille et ne lui demande rien… Ma pauvre, il ne nous reste plus qu’à l’attendre… Tout est prêt. Heureusement. Parce que je n’ai plus la force de faire quoi que ce soit. Nous voilà encore seules un moment, face à face… Que tes yeux sont tristes… Te rappelles-tu de ce que te disait ta grand-mère ? Ah oui… Il paraît que quand on regardait au fond de tes yeux, on y voyait passer des étoiles filantes. Qu’il s’en passait des choses, dans cette jolie tête… Et maintenant ? Tes yeux ne sont plus que deux trous noirs et vides… Pourquoi me regardes-tu comme cela ? Oh, je sais ce que tu penses… Tu penses que je mérite autre chose… Que je perds mon temps, à tout sacrifier pour ce type qui n’est de toute façon jamais là… Et même quand il là, je ne suis pas vraiment contente… Quand il est là, c’est comme si moi, je n’avais plus le droit d’être là ! Mais quand il part, ça n’arrange rien. Je me sens redevenir une petite fille… Une petite fille de sept ans qui se fait gronder par son papa, qui ne comprend pas pourquoi son papa la gronde, mais qui se sent très honteuse et très bête. Je suis belle, tu trouves ? Merci, ma chère… Bon, d’accord, le maquillage est réussi… Mais est-ce que je te plais ? Question stupide… Oh non, je ne te plais pas ! Voilà que tu m’as rendue triste, et voilà que je pleure encore… Oui… Je sais bien, au fond, que tu as raison. Cet homme-là, il ne vaut rien. Il se fiche de moi, il n’a pas l’intention de quitter sa femme… Et il n’a jamais pensé à venir vivre avec moi… Mais pourquoi me faire pleurer encore ? Je préfère ne rien savoir… Regarde mes larmes qui coulent… Qu’est-ce que je vais faire, si ça continue comme ça, hein ? Comment est-ce que je vais bien pouvoir les arrêter ? Il paraît que ça fait du bien de pleurer… Mais moi, je ne sais plus pleurer ce genre de larmes… Mes larmes, regarde, elles sont tout juste bonnes à faire des traînées de mascara jusqu’au bas des joues. Et puis, je vais encore me mettre aux jérémiades. Parce que tu sais ce que je pense ? Je vais te le dire : si seulement j’étais partie en Bolivie, il y a trois ans… Il paraît que l’équipe de l’hôpital est très sympa… Maintenant, je sais bien, il est trop tard… Tu penses qu’il n’est peut-être pas trop tard ? Tu rigoles ? À quoi bon me donner de faux espoirs, ça ne va pas me faire du bien… ç a y est, tu rêves déjà, et tu as plein d’étoiles dans les yeux ! D’accord, on a le droit de rêver, mais… Ah bon ! Parce qu’en plus, tu y crois vraiment ? Je suis une bonne orthopédiste ? Tu crois qu’ils ont besoin de gens comme moi, dans cet hôpital ? Tu sais quoi ? Tu as peut-être raison… Je vais essayer… Regarde-moi encore à travers ce miroir. Je commence à te plaire ? Moi ? Moi, je te plais, à toi ? À toi ?… |
| menu |
![]() |