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| Les pianistes |
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Ce soir-là, il faisait tempête. Une tempête opaque comme on n’en voyait jamais. Dehors, le ciel semblait trembler de froid tant le vent tourbillonnait. Les fenêtres de la maison, refermées sur elles-mêmes, me refusaient l’accès à mon jardin. J’avais pour seule lumière une petite chandelle qui projetait des ombres lugubres sur les partitions vierges posées sur le piano. J’étais inquiet. Je m’installai par terre au centre de la pièce dans l’attente d’un signe. J’attendais le retour d’Isabelle. Elle reviendrait certainement. Elle revenait toujours les soirs de tempête. J’appréhendais le moment où elle se glisserait sur le banc du piano pour rejouer la même rengaine en ré mineur. Elle me regarderait, la mort dans l’âme, en plaquant le dernier accord. Il faisait froid. Le feu de la chandelle aspirait toute la chaleur. Je m’étirai alors pour atteindre la courtepointe oubliée sur le fauteuil. J’avais encore la main tendue lorsque j’entendis un grincement derrière moi. Je me retournai vivement. Je savais désormais qu’elle était là, quelque part, car la chaise berçante témoignait de son passage. Dehors, le vent redoubla d’intensité tandis que la flamme vacillait bizarrement sur les touches du piano. La fenêtre de la cuisine qui s’ouvrit soudain, laissa entrer la tempête. L’encrier sur le secrétaire se renversa sur des portées sans notes. Je me levai prestement. Je sauvai ce qui restait d’encre et j’allai fermer la fenêtre. Étrangement, le vent qui tourbillonnait quelques secondes plus tôt était complètement tombé. Mon cœur se mit à battre de façon saccadée. J’avais anormalement chaud. O ù était la tempête ? Ma main laissa une empreinte sur la fenêtre givrée. Une deuxième main, plus petite, apparue alors à côté de la mienne. Je sursautai. Isabelle était là tout près de moi. – Joue avec moi, François ! – Je… je ne peux pas ! N’acceptant pas mon refus, elle me fit reculer jusqu’au piano. Mes jambes peinaient à me supporter. La flamme de la chandelle valsait dangereusement. – Joue avec moi, François ! Isabelle se glissa sur le banc et attaqua les premières notes. En ré mineur. Mon cœur battait plus fort que la musique. Isabelle souriait. Je déglutis péniblement avant de m’installer près d’elle. Son odeur n’avait pas changé. Mes doigts effleurèrent le piano après cinq ans d’abstinence. Puis, petit à petit, mes mains calquèrent la mélodie d’Isabelle. Les notes m’envoûtaient. Je respirais mieux. Je n’arrivais plus à détacher mes doigts du clavier. Il m’attirait. J’avais envie de jouer pour Isabelle qui ne jouait plus. Je jouais maintenant à en perdre haleine. J’avais les yeux brouillés par l’effort de mes mains qui dégringolaient sur les touches. Dehors, le vent s’était remis à tourbillonner. Les branches qui frappaient contre la maison suivaient la cadence des marteaux qui heurtaient les cordes. La flamme s’agitait. Ma musique m’enivrait. Je remarquai au passage le sourire satisfait d’Isabelle. Mes mains s’immobilisèrent alors sur le piano. Le vent cessa. C’est ainsi, à la lueur de la chandelle, que je compris que mon Isabelle ne reviendrait plus jamais les soirs de tempête. |
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