Enola Gay
 

Il y a soixante ans, un avion qui s’envole pour troubler la face du monde... Hiroshima... Nagasaki... Deux champignons qui montent dans l’air, et puis quoi ? Le silence et l’obscurité au Japon et des drapeaux, des flonflons, des airs jazzy, les danses et l’insouciance de la paix retrouvée aux États-Unis devenus centre du monde. Et puis il y a les mots terribles de Harry Truman, son ton satisfait, son besoin de se convaincre de la justesse de son action, en dépit de l’horreur.

Août 1945. Des enfants agonisent au Japon, des millions d’Allemands rejetés par le nouveau dessin des frontières avancent affamés sur le bord des routes. Les vainqueurs s’en foutent. Les vainqueurs dansent.

La victoire n’est pas une justification, elle ne permet pas de tout oublier, de s’affranchir de l’histoire et de la réécrire ; entreprise de distorsion du réel dont Staline fut le maître. Mais Hirohito et Truman n’avaient décidément pas grand-chose à lui envier. Le premier aurait préféré sacrifier son peuple que de descendre du trône, le second savait pertinemment que ni Hiroshima ni Dresde ne répondaient à des nécessités guerrières.

Quand il expliquait Hiroshima, Truman se référait obstinément à Pearl Harbor, arguant sans fin que les Japonais payaient pour leur crime, accréditant ainsi l’idée obscène qui considère un peuple comme collectivement responsable de la fuite en avant, des folies, de ses dirigeants.

Mais les vainqueurs ont la tête dure. La raison du plus fort entre au burin dans les crânes. Et pourtant, non ! Non, Truman n’avait pas comme souci premier d’épargner la vie de « boys » américains mais bien d’empêcher l’encombrant allié communiste de venir l’aider sur le front du pacifique.

Un calcul froid, la raison d’état. Boum ! Un crime. Un crime contre l’humanité pour lequel le vainqueur ne jugea jamais utile de s’excuser. (Ce qui permit, de l’autre côté du Pacifique, au Japon de se considérer comme martyre de la guerre et de ne pas trop fouiller dans un passé qui contient quelques ignominies qui n’ont rien à envier à celles de leurs alliés de l’axe. Voile pudique, voile vicié, voile vicieux, derrière lequel tout le monde se complaît alors que les usines recommencent à produire, et que la croissance économique couvre les saloperies du passé d’une double couche de crème sucrée.)

Il serait temps d’admettre qu’une guerre ne grandit personne, qu’une guerre salit tout le monde, les belligérants de tous les camps comme ceux qui détournent les yeux.

Mais le fantasme de la « juste » position américaine, les fictions associées au camp du bien ont la vie dure ; ils permettent de justifier les entreprises les plus ambiguës, les visées les plus contestables. Le président des États-Unis, vit, comme le pape, sur un présupposé d’infaillibilité ; il est par extension la voix de la liberté, de la démocratie. Les bons ne peuvent pas se tromper ou alors pas de beaucoup... Cette conception du monde permet d’éluder toute réflexion gênante ou, mieux, de ne pas réfléchir du tout.

Il faut des excuses pour Dresde et pour Hiroshima. C’est une étape obligée, nécessaire, de notre mémoire collective. Car les États-Unis devront un jour ou l’autre reconnaître que leur politique n’est pas exempte de reproches ; qu’ils sont faillibles, comme tout le monde, tout simplement.

En attendant, les commémorations gênées seront un feu d’artifice de flou artistique... Hirohito, Staline et Truman n’y joueront plus tout à fait leur vrai rôle. Soixante ans après, Hiroshima reste un puits de mauvaise conscience et de justifications factices. L’histoire et la mémoire ont tout à y perdre.

Fucking Little Boy, putain d’Enola Gay !

 
 
Michaël Perruchoud
Genève, août 2005
 
 
 
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