Myopie journalistique
 

Il est de coutume en période de deuil, de placer ses morts sur un piédestal et de se souvenir plutôt de leurs qualités que de leurs défauts. Fort bien. Mais une vie publique, politique surtout, se prête mal à ce genre de distorsions.

Ainsi, je cherche vainement dans les journaux de ces derniers jours une mention de Sabra et Chatila dans le parcours d’Ariel Sharon. Que l’on m’explique ! Oubliera-t-on la période de l’occupation et les morts algériens de 1961 lorsque Maurice Papon décédera, pour louer son travail de préfet ? Pourquoi certains individus sont-ils irrémédiablement liés à leurs pires bassesses et d’autres s’en affranchissent-ils ?

Il faut reconnaître que l’exercice du pouvoir confère à certains une aura, un calme, un charisme. Quelques élus enfilent le costume de leurs fonctions mieux qu’on aurait pu l’imaginer. Ainsi Sharon, l’image en témoigne, prit ces derniers temps une ampleur autre, une profondeur, une assurance qui l’éloignèrent un peu de son image de boucher.

Mais il est indéniable qu’en septembre 82, sous ses yeux, avec son assentiment, des centaines de civils palestiniens furent massacrés. Il s’agissait d’un crime contre l’humanité, comparable, sinon par son ampleur, du moins par son essence, à celui de Srebrenica.

Oui, un crime contre l’humanité, un de ces événements que le « devoir de mémoire » cher à bien des éditorialistes devrait contribuer à rappeler aussi souvent que nécessaire. Mais voilà, Sharon a beau avoir les épaules larges, nos journalistes, libres de parole, gomment cette part de son passé ou le réduisent en une ligne anodine, un détail de l’histoire.

Les survivants de Sabra et Chatila croupissent dans les mêmes camps plus de vingt ans après, sans perspective, sans espoir de revoir leur terre dans un proche avenir, exclus de tous les plans et de toutes les feuilles de route. Ils ne pleureront pas Sharon. Comment leur en vouloir ?

 
 
Michaël Perruchoud
Genève, 9 janvier 2005
 
 
 
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