On nous cache tout
 

Rappelez-vous, il y a une trentaine d’années, le p’tit père Dutronc y allait de ses cactus et autres rengaines politico-satiriques du genre : « On nous cache tout, on nous dit rien, plus on apprend, plus on ne sait rien… ». Visionnaire, notre Jacquou, avec ses chats et ses cigares (ouais, le monsieur est passionné de félins et de tabac cubain). On le prenait pour un rigolo à l’époque… vous pensez, il braillait à tue-tête qu’il aimait toutes les filles, le coquin !

Trois décennies plus tard, j’ai pensé à lui, affalée que j’étais devant la télé chez des potes – y’a rien à faire : j’arrive pas à sortir mes deniers pour payer et payer encore les redevances de cette saleté d’opium du peuple, je me suis donc remise à lire le soir au coin du feu, bientôt je sortirai mon tricot, c’est sûr – mais je profite de la zyeuter un brin quand je suis chez des gens normaux…

L’autre soir donc, je me suis dit : « t’es journaliste, t’es écrivain, ma fille, tiens-toi un peu au courant de l’actualité, jette un œil au gros écran » (oui, parce que les gens normaux, ils ont des super télés qui bouffent un pan de mur du salon)… Ni une ni deux, un verre de rouge à la main, j’ai allumé le monstre qui me proposait 250 possibilités de me ratatiner dans mon fauteuil en cuir. J’ai donc pressé sur le 1 de la télécommande, et voilà que la gueule d’un jeune freluquet nommé Darius – je vous demande un peu, comme un grand ponte romain – apparaît, rigolard dans ses millions de pixels, et de nous raconter que l’économie va de mieux en mieux… si si ! De mieux en mieux, c’est ce qu’il a dit. Pour preuve : Monsieur Swatch en personne est venu témoigner de la bonne santé de son économie à lui. Un autre quidam, spécialiste ès-gros sous, en a rajouté une couche, expliquant par a plus b, résultat des Bourses à l’appui et courbes financières grimpant dans le septième ciel des actionnaires nés du bon côté des statistiques, que l’économie mondiale était repartie à la hausse.

Ces excellentes nouvelles plein les mirettes, je me suis demandé quand même de qui on se foutait. Parce que c’est curieux, je suis entourée de pauvres bougres qui n’arrivent plus à payer, qui son loyer, qui son assurance maladie, qui encore ses impôts. Et j’ai décompté ceux que je connais qui se sont fait jeter de leur boulot en moins de dix minutes, ceux qui restent sur le carreau en fin de droit du chomdu – comme ça, y font plus partie des vilains chiffres rouges qui apparaissent telles des taches sur la croix virginale de notre drapeau écarlate. Par conséquent, l’économie peut refleurir en paix sur les décombres du néolibéralisme. J’ai songé aussi à ces vieux mal sapés, quel mauvais goût je vous raconte pas, que je vois farfouiller dans les poubelles, à Lausanne, à La Chaux-de-Fonds, à Genève… En rogne, mon verre à la main devant le gros écran qui déversait ses excellentes news, je me suis répété que j’avais sûrement rêvé, vous savez ces cauchemars qui vous obsèdent des jours et des jours.

Ce qui m’interpelle dans tout ça, c’est le choix de l’information. On s’insurge encore contre les faux morts de Timisoara, on gueule contre Bush et ses fantomatiques armes de destruction massive… et nous ? Nos médias adorés nous balancent que tout baigne. Le monde qu’on nous propose est ripoliné, la carte postale scintille de tous ses feux. C’est vrai quoi : yaka être beau, intelligent, jeune, et joliment maquillé, mince comme un haricot sec, friqué, au resto branché le soir et dans les boutiques trend le jour.

Yaka.

Derrière les yaka, « on nous cache tout, on nous dit rien » de la misère quotidienne. Tant que le peuple baye aux corneilles des midinettes hollywoodiennes avec leur mecton, leur peau recyclée et leur mioche adopté, pas de raison de prendre soin des couillons qui triment pour entretenir le grand capital. Donc, on vit une époque formidable, n’est-il pas ?

 
 
Bernadette Richard
 
 
 
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en aucun cas une quelconque position de Cousu Mouche, association
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