Rendez à Judas...
 

Rendez donc à Judas sa traîtrise et son venimeux baiser. Non mais… où va-t-on si on n’a même plus même le droit de se référer au vrai mythe solidement installé dans l’inconscient collectif du vilain, du méchant, du scélérat, du parjure ?

Car voilà que la très puissante National Geographic Society de Washington annonce – juste avant Pâque, joli coup médiatique ! – que Judas l’Iscariote, finalement, est un brave type… Mieux : sans doute un sage, un initié choisi par le Christ Himself pour Le dénoncer afin de racheter les péchés des mortels. Pauvre Judas, sacrifié sur l’autel du Dieu tout-puissant afin que s’accomplisse le destin du monde… Pouvait pas Se dénoncer tout seul, le Jésus ? Il avait vraiment besoin de cette mise en scène boulevardière pour qu’on croie mieux à Son calvaire ? Et Son Papa là-haut, l’était en vacances ou quoi, pour laisser ainsi Son mioche Se dépatouiller tout seul avec Ses copains les apôtres ? Il pouvait pas glisser simplement à l’oreille de Pilate que ce baba de Nazareth, il était pas net ?

Mais revenons au mouton noir. À la fin des années 70, des archéologues dégottent dans les sables égyptiens 25 pages d’un manuscrit apocryphe – jugé douteux par l’Église, qui comme chacun sait, détient la vérité, toute la vérité ! – datant du IIIe ou du IVe siècle, rédigé en copte dialectal. Sorti d’Égypte comme mille autres trésors, le document passera de mains en mains plus ou moins honnêtes, pour atterrir finalement à la Fondation Maecenas pour l’art ancien, à Bâle. Celle-ci a fait copain copain avec la National Geographic Society afin de payer des chercheurs capables de faire cracher ses secrets au papyrus transformé en puzzle de mille pièces par les variations climatiques endurées durant son odyssée. Dans les grandes lignes, le mouton noir retrouve sa blancheur. Son copain Jésus lui aurait dit : « Écarte-toi des autres, je t’enseignerai les mystères du Royaume. Tu pourras l’atteindre, mais pour cela, tu souffriras beaucoup. »

D’ailleurs, question souffrance, les avis divergent aussi : selon Matthieu (27/3-10), une fois son forfait accompli, Judas pris de remords serait parti se pendre. Selon Jean, c’est la cupidité et la possession du diable qui auraient poussé l’affreux jojo à dénoncer son pote. Certains affirment qu’il ne s’est pas pendu. Des exégètes vont jusqu’à voir en lui un terroriste déçu qui aurait vendu Jésus par dépit, celui-ci ne voulant pas se bagarrer contre les Romains – forcément, son Royaume était ailleurs ! À traître, traître et demi !

Ce qui semble à peu près sûr, dans ce fatras religieux où une mère chatte ne retrouverait pas ses boules de poils, c’est que cet « Évangile de Judas », authentifié au carbone 14, serait l’œuvre d’un mouvement gnostique, pour qui le monde n’est qu’une vaste plaie, un enfer où nul n’a pas la moindre chance de rémission, hormis quelques élus instruits des mystères de Dieu… après un parcours initiatique laborieux. Et Judas, justement, pigeait vaguement quelque chose aux idées gnostiques, d’où le rôle ingrat qui lui fut dévolu.

AMEN.

Et même si ce nouveau scénar s’avérait exact ?

Complètement abrutie par le règne de la médiocrité, notre formidable époque est-elle capable d’encaisser des questionnements philosophiques aussi sophistiqués ? C’est un peu comme si on lui annonçait que le Petit Chaperon Rouge avait occis le loup pour le déguster en brochettes avec ses copines, ou que La Belle-au-Bois-Dormant avait été réveillée par un Quasimodo shooté aux amphets’… Non, décidément, rendez-nous notre bon vieux Judas et sa traîtrise, sous peine que même la langue française y perde un peu de ses insultes !

 
 
Bernadette Richard
Lausanne, avril 2006
 
 
 
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