Je m’emmerde
 

Je m’emmerde. Le temps ne s’écoule pas. Il glisse à peine, comme le goudron du bord d’une petite route de Provence en août ; il avance imperceptiblement, s’approche de sa chute et s’accroche encore pendant des heures avant de s’effondrer mollement sur les herbes sèches.

Je m’emmerde. J’ai l’impression d’être sur ce goudron, collé sur cet asphalte qui n’avance qu’avec peine vers le caniveau où les grillons ne risquent rien. Ma montre doit être pleine de ce goudron collant qui ralentit tout. J’ai beau gesticuler virtuellement pour faire avancer le temps et son goudron, rien n’y fait.

Je m’emmerde. Le temps ne s’écoule pas et en plus j’arrive à imaginer des trucs chauds, trop chauds et qui sentent mauvais de surcroît.

Je m’emmerde tellement que j’ai l’impression de connaître les affres existentielles d’un galet coulé dans le ciment du muret devant la poissonnerie Gruget à Ploumat, en Bretagne, ce qui est plus froid mais encore plus immobile que cette saloperie de goudron.

Je m’emmerde. À vrai dire je me demande si je n’envie pas l’inconscience intemporelle de ce galet, son attente n’a pas de commune mesure avec la mienne, certes, mais cette inconscience me serait salutaire tellement je m’emmerde.

Le temps ne s’écoule pas. Tout à l’heure une mouche est passée devant moi. Une belle mouche bleue avec des reflets kaléidoscopiques, une vraie mouche à vaches. Je m’emmerde tellement, pris dans l’asphalte tiède du temps qui n’avance pas, que j’ai pris le soin de détailler chacun des aspects de cette mouche, chaque facette de son œil, de lui donner un petit nom, de remonter son arbre généalogique.

Je m’emmerde au point que j’ai envié cette mouche, son cent mètres haies frénétiquement extatique d’une merde à l’autre, son parcours frétillant d’un siège de W.-C. au rebord d’une tasse à café, et retour. Je m’emmerde. Je me demande si le galet de tout à l’heure n’est finalement pas plus heureux que la mouche : condamné à l’immortalité, témoin silencieux du martyre des poissons qui passent dans des cagettes portées par des rougeauds dont les générations se suivent et se ressemblent.

Je m’emmerde terriblement. La mouche de tout à l’heure n’a pas conscience de la brièveté de son existence. Même le goudron du bord de la route en Provence est mieux loti qu’elle. Sans parler du galet. Je m’emmerde.

 
 
Jérôme Rosset
Genève, août 2006
 
 
 
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