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| Faites la blonde ! |
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Exquise expérience acquise aux dépens de la vieille féministe qui sommeille en moi depuis 68, voilà que j’ai appris à faire la blonde, pétasse de préférence, et je vous jure qu’ici nous ne sommes pas dans le pléonasme ! Mais commençons depuis le début : Il était une fois une boursière littéraire (moi) qui revenait d’un séjour fumant (forcément, c’était en 2001) à Big Apple. Difficile, le retour. La patrie sur fond rouge est une mère fouettarde pour ses enfants égarés sous des cieux plus ensoleillés et souvent plus cléments (je parle du rythme de vie, de la philosophie des jours). Et je songe avec nostalgie à mes potes du Caire, qui me disaient après expérience vécue à l’ombre de nos paisibles décors : « En Suisse, tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire ! ». Débarquant de JFK à Cointrin dans un hiver particulièrement glacial, j’ai repris illico mes valoches et me suis installée dans une tanière française nettement plus amène. Mais mon foutu karma veillait au grain. C’est en Suisse, hélas, que je perds ma vie à la gagner, jour après jour, trimer pour payer, être pressée comme un citron, stressée, éreintée… et quoi au bout ? Surtout pas de temps pour créer… Un turbin à l’étranger ?... Plus l’Europe est grande, ai-je constaté, plus la Suisse se rétrécit dans ses frontières, clouant ses citoyens au pilori de la croix blanche. J’ai jonglé depuis 2002, bien accueillie en France, mais pas de boulot. Vivant ici et là durant mes mandats, de la morne Chaux-de-Fonds à Lausanne que je n’imaginais pas si vivante, en passant par notre verdâtre capitale et ses ours dont je me sentais proche, bête fauve enfermée qui tourne en rond, avec des sauts de puce ailleurs, histoire de respirer un bon coup avant de plonger à nouveau, en apnée, dans ma carte postale pour toutous japonais, j’ai finalement été vaincue. Le retour était inéluctable : affaires administratives. D’une manière ou d’une autre, t’es cuit si tu sors des sentiers battus. T’es à point quand tu restes dedans, bon à être bouffé par les mirages du capital. J’ai dû m’en revenir en tôle, une geôle dorée, je vous l’accorde… enfin, ça dépend beaucoup de votre compte bancaire. C’est alors que les ennuis ont commencé : ne rentre pas si facilement qui veut – fût-il enfant du pays – dans le giron de notre infernale neutralité. Il faut montrer patte blanche… c’est qu’ici, on a l’habitude de recycler les saloperies en tout genre. Ça a fini par marquer les mentalités… Trouver un appart’ à un prix presque décent, convaincre agences et proprios que oui, on est un citoyen solvable, dégotter une assurance maladie qui ne vous mette pas sur la paille dès la première quinzaine, rapatrier quelques maigres affaires, dédouaner, changer de plaques minéralogiques, troquer un permis de conduire, expertiser un véhicule étranger, déménager, emménager : le parcours du combattant, le Camel Trophée des pâturages, le défi tous azimuts, l’impossible paradis à atteindre, le rêve qui se brise de bureau en bureau. J’avais pourtant bien lu la doc… c’était simple, disait-on… suffisait des bons papiers au bon moment au bon endroit… et la bonne humeur des employés… mais en décembre-janvier, sont de sale poil, allez savoir pourquoi ! Pour me consoler, je me répétais : t’as de la chance ma fille, t’es pas togolaise et t’as pas la peau chocolat ! Devant mon désarroi, je dirais mon impatience après des semaines de bons et loyaux passages dans les administrations, moult téléphones… une copine comédienne me lâche : « Faut faire la blonde… » – Faire la blonde ? J’ai jamais réussi à jouer le jeu de ce que je ne suis pas : si, adulte, j’avais affiché la mine un peu plus faux-cul (« diplomate », rectifie mon fils), j’en serais pas à cette misère quotidienne, à trimer pour des clopinettes sous prétexte de vouloir écrire… la vérité. De toute façon, il n’y a plus de vérité, et si elle a jamais existé, elle est aussi diverse que l’être humain. Mais là, j’ai appris à faire la blonde. Vous savez : la bouche en cœur, l’air bête, les yeux qui palpitent devant les muscles. Résultat ? Un franc succès. Tout s’est arrangé, avec le sourire des douaniers en prime, la gentillesse des mecs dans les bureaux, qui vous expliquent lentement, d’un air goguenard : « C’est bien ma petite dame, vous avez tout compris, vous passez juste à côté, on vous stempfe cette paperasse, puis vous allez au fond du couloir, et là, la secrétaire vous donnera un rendez-vous, ensuite… », etc., etc. Tout cela, je le savais. Mais tant que j’affirmais qu’ils s’étaient trompés il y a dix jours en me demandant d’abord le bureau trois avant l’assurance machin ou vice-versa pour des papiers – qui d’ailleurs se sont perdus entre mon départ de la Suisse et mon retour, dans une nation essentiellement organisée et fière de l’être –, rien à faire ! On me foutait les bâtons dans les roues, on me claquait les portes au nez… alors que j’avais raison. Quand j’ai demandé des conseils la bouche en cœur, le Sésame a fonctionné. La morale de cette histoire est double : 1. Oubliez les revendications d’égalité, les filles, faites les blondes désemparées, ces messieurs sont ravis, que dis-je HEU-REUX de vous prendre en charge… Je crois bien d’ailleurs qu’il n’y a plus que moi qui ne comprenais pas ça… 2. Dans une époque où l’initiative est un péché capital, laissez-vous flotter, ne prenez aucune décision, soyez mou, soumis, inconsistant… les portes du paradis helvétiques vous sont ouvertes ! Bienvenue en Idiocratie… |
Les Hauts-Geneveys,
janvier 2007 |
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