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Nous avons bien de la chance, nous autres citoyens d’Helvétie – timbre-poste nain collé sur l’Europe qui ne cesse de grandir – de vivre dans une nation impeccablement organisée, où tout fonctionne, tout : le chauffage par temps de frimas; l’horloge parlante; le chocolat; les trains à l’heure; le géant jaune, quand il se rappelle la signification du courrier A; les assurances-maladie, chères mais faut ce qui faut; la nourriture pour tous, y en a même qui se servent directement dans les containers derrière les grandes surfaces en fin de journée; notre deuxième pilier qui régresse, mais tout le monde en a quatre ou cinq, alors…
Bref. Tout baigne.
On a si peu de grèves que si par hasard un journaleux en dégotte une, c’est un bonheur pour la première des canards. Il y a aussi un fantôme de compagnie aérienne, c’est moins pesant pour le citoyen lambda, et des banques admirées dans le monde entier pour leur solidité à toute épreuve. Et puis, surtout, il y a chez nous une police réellement efficace. C’est vrai quoi, elle se la joue pas Colombo, Chapeau Melon ou Navarro : elle tient sereinement son rôle de proximité, elle est là, même quand vous lui accorderiez volontiers un congé bien mérité. Tenez par exemple, le soir de Noël…
Entre parenthèses, je pense que mon histoire, c’est comme une histoire belge : ça peut être qu’une histoire chaux-de-fonnière. Je suis sûre qu’ailleurs, les poulets, à Noël, ils dégustent leur volaille farcie tranquillos. Pas dans mes montagnes. Pas du tout. Sont au turbin. C’est d’autant plus admirable que ce Noël, à La Tchaux, il faisait –12, –13, dans ces eaux.
Les routes, mal déblayées en vue d’économies drastiques, proposent un Camel Horloger très apprécié des amortisseurs : des dunes de glace dans toutes les rues, ça monte, ça descend, ça dérape, de toute façon, les talus sont si haut, qu’au pire, si tu te crashes pas dans un autre participant, c’est le talus qui t’engloutit, crade, durci, plein de sel. Alors… Donc une place pour se garer, même à La Tchaux – juste en hiver, il va de soi – faut chercher sérieux pour en dégotter une entre les talus qui dégueulent de partout. Une sacrée affaire.
25 décembre, 20 heures, température en chute, pas un rat dans les rues, tous à bombancer à côté du sapin, je m’introduis là, dans un petit coin, une file devant, et je laisse la place au quidam potentiel qui pourrait déboucher du trottoir, puisqu’il y a un chemin pour lui, creusé dans le talus… Tout bien, respectueuse un max…
Et ben non, j’avais négligé les CASES : sous la glace qui recouvre la route, y’a des cases, morbleu! C’est ce que le poulet m’a écrit sur un petit papier blanc, à moi, la dinde de la farce : 25 décembre, 23 h 25, Citroën, NE 97079 : HORS CASES.
Je vous le dis, ça m’a réchauffé le cœur, un tel cœur à l’ouvrage.
Si, si, c’est comme cette autre histoire, toujours à La Tchaux. Si vous avez oublié, je vous rappelle les faits : récemment, une fliquesse vertueuse a réalisé qu’une librairie de la ville affichait plein pot des ouvrages porno. Moche. Consciente de ses responsabilités, elle a saisi ces horreurs : un livre de Picasso, un autre de Modigliani. Plainte déposée et tout.
Je vous le répète, en Suisse, mais surtout à La Tchaux, faut l’admettre : les citoyens sont particulièrement choyés.
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