La pipe à Tati
 

La cinémathèque française consacre jusqu’au mois d’août une exposition à Jacques Tati, ce qui est une noble idée. Encore faudrait-il que les artistes ainsi honorés, et fussent-ils trépassés, témoignent d’un minimum de reconnaissance aux institutions publiques qui cassent leur tirelire pour leur rendre hommage... Ainsi, après l’affreux Jean-Paul Sartre, de sinistre mémoire, voilà que ce soi-disant inoffensif amuseur d’autrefois y va de son petit solo de subversion. En dépit des lois qui protègent la santé publique et prohibent la publicité pour l’alcool ou la cigarette et sous prétexte que sa mort, en 1982, le rendrait intouchable, le voilà posant sur son affiche, sur un Solex ne respectant aucune norme en termes de pollution et, qui plus est, pipe au bec. Le fait que cette pipe soit éteinte ne change bien évidemment rien au scandale de l’affaire et les censeurs, remarquables de discernement et d’efficacité, firent prestement effacer l’objet du délit! De pipe sur l’affiche à Tati, il n’y en a donc point; et c’est très bien.
 
Les affreuses ombres du temps jadis, les ignobles hippies des années sombres, ces écrivains fiers d’être des alcolo-érotomanes dépenaillés doivent d’urgence être passés dans une lessiveuse Photoshop. Cachez-nous ces vices que l’on ne saurait voir! Bientôt, les programmes scolaires affirmeront à bon droit que John Lennon mangeait consciencieusement cinq fruits et cinq légumes avant de monter sur scène, que Baudelaire trouvait l’inspiration dans des infusions de sauge – au demeurant excellentes pour la gorge–, que Bukowski était un farouche adepte de l’Ovomaltine et que, si Rimbaud et Verlaine couraient nus dans les bois, c’était pour se fortifier le corps et l’esprit à l’approche du service militaire! Dans les rétrospectives des émissions de Michel Drucker, Gainsbarre mâchonnera le même brin d’herbe que Lucky Luke et tous les artistes seront certifiés bio selon la dernière norme ISO.
 
Le père Joseph Djougachvili, grand publicitaire pétri de sagesse géorgienne et qui jamais ne toucha à la vodka, en aurait la moustache frétillante de plaisir. Il le savait bien, lui, que les vérités ne sont utiles que lorsqu’elles contribuent au bonheur et à l’éducation du peuple. Il effaça du passé tout ce qui le dérangeait en s’étonnant que l’Ouest y rechigne. Et il est juste que nos autorités s’inspirent de ce grand visionnaire en réécrivant jour après jour, une histoire acceptable pour les générations futures...
 
Tout de même, une question me taraude. Lorsqu’on tient la gomme et que l’on a rendu la pipe de Tati au néant d’un bon geste de scout enthousiaste, ne risque-t-on pas, dans l’élan, d’effacer aussi l’âme et la mémoire de celui qui la fumait? En révisant ne serait-ce qu’une pauvre clope, ne change-t-on pas le souffle d’une œuvre?
 
Certains artistes titubants, fiers d’avoir côtoyé le caniveau, d’avoir plongé leurs mains bien profondément dans la fange pour en retirer une vague lumière, doivent ces jours-ci se retourner dans leur bière. Heureusement qu’ils n’en buvaient pas!

P.S. : René Magritte aurait réglé la question en une seule phrase, mais faut c’qui faut!

 
 
Michaël Perruchoud
Genève, 14 avril 2009
 
 
 
menu

Les opinions présentées dans ce texte n’engagent que leur auteur et ne reflète
en aucun cas une quelconque position de Cousu Mouche, association
de personnes diverses et variées, aux idées tout aussi diverses et variées.

 
Vous souhaitez réagir sur ce texte ?
 
Commentaires :