Ta mère à poil chez le producteur
 

Ce doit être génétique. Un être humain à qui l’on remet un prix sur un podium devant un nombre, fut-il clairsemé, de ses semblables, se croit obligé de leur débiter un discours gorgé d’émotion convenue, le même sans doute qu’il eut la bonne grâce de refuser de prononcer alors que tintaient les verres au jour de son mariage, malgré ses deux pour mille et son élocution pâteuse.

Mérite agricole, Miss seins nus Coppet 1987, Ballon d’or ou Ordre de la Servilité républicaine, même combat; la fierté de recevoir le ruban, l’Oscar ou tout autre breloque vous autorise trois minutes de remerciements balbutiants, d’élans métaphoriques improbables ou pire, de bonnes blagues auxquelles vous serez seul à rire. Et si le bas calembour est une discipline acceptable, voire même conseillée, au Café du Commerce à 23 h 24, elle est beaucoup moins valorisante lorsque vous arborez le smoking et que les projecteurs sont braqués sur vous.

Le sommet annuel de cette étrange émulsion de vanité primaire est incontestablement la Cérémonie de clôture du Festival de Cannes. Année après année, l’honneur du cinéma contemporain, la crème des auteurs reconnus, ambitieux, pétris de leur vision du tellement original se presse sur scène la bouche en cœur. Les fines lames de l’intelligence sur pellicule sont émues comme des premiers communiants, et alignent sans grâce trois balbutiements suintant la gratitude ou pire, un florilège d’aphorismes pompés dans l’Almanach Vermot, nous démontrant ainsi en trente secondes chrono de la vacuité totale de leur pensée.

Le catalogue des remerciements qui va de maman, papa et conjoint, à l’équipe du film en passant par les producteurs est ressassé sans fin, année après année, sans variation notable, comme si le cachet, le générique, la carte postale le repas de famille et la subvention n’étaient pas des moyens suffisants pour se dire ce que l’on a dans le cœur, pour se serrer virilement la pogne ou la porter à sa poche en vérifiant que le compte y est.

Mais non, l’onguent de la foule est nécessaire pour exprimer combien l’on s’aime même si l’on ne s’aime pas. Les déclarations en catimini n’existent pas. Les demandes en mariage ne sont romantiques que dans les stades et les larmes quand elles sont partagées par des millions de téléspectateurs. Faut-il être vil pour vivre ses sentiments dans l’ombre, pour s’agenouiller devant la femme qu’on aime dans un salon désert entre les ronronnements du chat et la plante en pot. La pudeur se vit en pleine lumière, que diable, l’âme débordante d’amour, les mains tendues vers le public; sans oublier de remercier le producteur.

PS : Si l’époque vous fait parfois vomir, prévoyez une réserve de petits sacs plastiques avant qu’ils ne soient supprimés pour cause de développement durable.

 
 
Michaël Perruchoud
 
 
 
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Commentaires :
     
Oh que tout cela est vrai, ces mots exprimés avec une émotion feinte ou réelle, ces inepties, ces balbutiements bêlants et cabotins, ce ridicule qui ne tue pas mais qui fait rougir, c'est consternant. Mais : Mais qu'est-ce que je voudrais être à leur place, à tous ces chanceux, à tous ces talentueux qui se trouvent en situation de se ridiculiser ainsi en public, cela prouve qu'ils ont fait quelquechose, qu'ils ont réussi un truc, qu'ils ont mérité le droit de se mettre sous le projecteur, devant le micro, devant les gens. Normal d'ailleurs qu'ils n'aient plus rien à dire, puisqu'ils l'ont déjà dit dans le truc pour lequel ils sont appelés sur scène. Moi aussi j'ai dit des trucs, j'ai fait des trucs, je les ai même écrits. Mais on ne m'a pas encore demandé de venir en parler, alors je les envie.

Un auteur pas encore publié...
 
     
  MP  
  30 juin 2009