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De tout temps l'homme a voyagé et découvert. Fort de nouveaux moyens et de nouvelles armes pour contrer les obstacles, il a aimé laisser son empreinte partout. Du simple « Benoît a pissé ici », sur la muraille de Chine, au petit cœur maladroitement affligé des initiales de ces futurs divorcés, sur un arbre centenaire d'Afrique, en passant pas une donation insignifiante à la fontaine de Trévise, il a fallu que vous laissiez la trace bruyante et malodorante de votre passage, du prix de votre billet d'avion et de votre existence dans les moindres recoins de ce monde qui ne vous avait, finalement, rien demandé.
Et pourtant, pourquoi partir alors qu'il existe des milliers d'ouvrages emplis de récits inimaginablement précis et autant de photos époustouflantes, de dessins sublimes, d'impressions de voyage et de sentiments exacts sur ces lieux que vous allez tenter de fouler ? Sans parler des documentaires sur tout et rien : la fraise d'Espagne, la blatte de Conflans, le sentier de la soif, la mite du milliardaire, la mousson suédoise, les migrants danois, le triangle d'or. Tout ! Il existe déjà tout.
Pourquoi voyager ? L'air est-il plus riche en oxygène ailleurs ? Ne me parlez pas de vos souvenirs et des impressions que vous en avez ramenés, Ella Maillart vous en a fait des merveilles inégalables et Nicolas Bouvier vous y emmène avec la rigueur littéraire d'un maître pendant que vous tentez de trouver trois mots à aligner sur une carte postale mi-figue, mi-exotique. Bill Bryson vous l'a déjà dit mais vous n'écoutez pas et, si cela ne suffit pas Samivel vous prête même son imaginaire pour vous convaincre que vous ne seriez pas à la hauteur.
Vous ne vous y retrouvez pas ? Cherchez ! Il y a forcément un voyageur qui a fait mieux que vous, plus loin, plus haut, ailleurs, plus profondément et même en slip si ça se trouve. Cette montagne incroyablement ardue qui vous sert d'objectif insoluble pour vos espoirs montagnards ? Cinq cents japonais s'y sont déjà mariés en hélicoptère avant d'aller dévorer des filets de perche au bord du Lac entre deux vols intercontinentaux. Oubliez l'exploit, oubliez la virginité de vos idées et de vos destinations : tout à déjà été fait et parcouru.
Que vouloir de plus ? Sitôt arrivés à l'hôtel, vous allez enfiler ces magnifiques chaussures de marche et couvrir votre tête de ce fameux chapeau d'explorateur qui fait faire des moulinets à Stanley au fond de sa tombe à Oxford. Bardé d'un nécessaire de survie, d'un appareil-photo et du guide du routard du coin, vous partez à l'assaut confidentiel de cette pyramide ou de ce temple ou deux cents autres explorateurs écoutent déjà les explications approximatives d'un indigène en t-shirt Heineken. Vous rapporterez des photos imprécises, floues, mal cadrées représentant l'épaule de cette vaillante teutonne placée juste devant vous dans le car qui traverse la brousse. Vous affligerez vos voisins ennuyés de vos séances de diapositives bleutées aux rayons X des aéroports orientaux, vous couvrirez de honte vos cousines en déambulant en leur compagnie avec ce cache-poussière australien acheté à prix d'or et qui vous donne la prestance d'un éleveur de chèvres consanguin du Muathatal. Vous lasserez même les sourds de vos exploits de négociateur taquin sur les marchés pittoresques de Marrakech.
Que vous fallait-il de plus ? Roald Amundsen est allé au Pôle Nord et il n'y avait rien, si ce n'est de la neige et du vent. Pourquoi vouloir y retourner chaque année ?
Exalté, empli de ce sentiment missionnaire, transpercé du désir « d'y arriver » et bardé des couleurs ridicules de votre sponsor, fabriquant de couches-culottes à Quimper, vous allez braver les éléments et croiser des pingouins goguenards pour échouer finalement, exsangue, dans l'avion des secouristes norvégiens. Voilà. Qu'espérez-vous-y trouver de plus qu'Amundsen ? Des palmiers ? Du beurre ? Une belle adresse gastronomique ?
À l'heure où la planète étouffe sous le CO ² , qu'est-ce qui peut bien vous pousser à vouloir la miner encore ? Est-ce plus exotique de se faire renverser par un bus bondé dans les rues de Delhi que par le tram à la rue de la Servette ou par un taxi au bord du Lac ? Voyage-t-on plus intensément après une bonne cure d'Imodium au Mali qu'après une mauvaise fondue aux Pâquis ?
Allez, restez. Posez-vous dans une bibliothèque, parcourez les pages et regrettez de n'être pas nés cent ans plus tôt.
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