|
À Nicole Wieland
Imaginons un mignon village vaudois, Orbe par exemple, qui domine la plaine à laquelle il a donné son nom… et aux établissements pour vilains garnements qui ne suivent pas les sentiers menant directement à Rome.
Imaginons de plus un week-end populaire, dédié tout entier à la saucisse aux choux, musique traditionnelle – cor des alpes à l’appui –, chants, costumes folkloriques aux couleurs vives – dentelles pour les dames. Il y a de la gaieté dans l’air. Le vin blanc coule à flots, un de ces bons vins bien de chez eux, pétillant et léger comme une journée d’été. Le peuple s’amuse, rit très haut, boit sans vergogne, raconte de bonnes histoires, pas toujours délicates, mais quoi, c’est la fête jusqu’à dimanche soir, on oublie les tracas quotidiens, le boulot, l’économie qui part en vrille, on retrouvera tout ça lundi.
Curieusement, tout le monde n’apprécie pas les envolées des youtzes soutenues par les accordéons et autres nobles instruments. Les esprits grincheux trouvent cette musique morbide – allons, allons, morbide, tout de suite les grands mots ! – alors que la joie règne sur la place, et dans le cœur des Urbigènes qui festoient. Et voilà que la mélodie prend d’assaut les rues, déboule dans les foyers en tambour et trompette, pas question de fermer l’œil avant quatre heures du mat… vive la fête, la beuverie, les voix pâteuses mais terriblement distinctes des noctambules, amateurs de saucisses aux choux, de bière, de pinard rouge, rose, blanc.
Allons plus loin, flirtons avec toutes les audaces : outre la fiesta dédiée moitié au saucisson moitié au cor de nos monts ensoleillés, dont le son si profond tirerait les morts de leur éternité, le village aime à s’amuser d’un rien. Sous les drapeaux suisses, vaudois et local – on n’est pas chauvin à Orbe – qui flottent au-dessus de la place d’un bout à l’autre de l’année, quelle que soit l’humeur de la météo, on est féru de vie, au village, si fort qu’on se joue comme les gosses de tout événement qui défile au calendrier : les motards ont un rencard ? Tous en rang d’oignons à Orbe, à faire pétarader les cylindres, les insomniaques applaudissent, les autres, ma foi… dormiront la fenêtre fermée, puisque les fous des belles carrosseries ont décidé de donner de l’accélérateur aux aurores déjà. Marchés en tout genre, brocantes, palabres politiques et langues de bois, boys scouts ou majorettes, arrivée de l’été, automne avec ou sans la Saint-Martin qu’on laisse aux cathos, fin du bonhomme Hiver, rentrée des classes, ode à la petite reine, défilé militaire et pourquoi pas rendez-vous des amis de la rivière, toujours glacée – spécificité locale – le village décidément est habité par des gens heureux, ouverts, de bonne composition…
Enfin… Imaginez maintenant que dans les bâtisses à l’élégante architecture bourgeoise qui bordent la place, là où vivent parfois des citoyens peu enclins à céder aux attraits simples des fêtes, on tient salon, quelquefois le samedi soir. On boit des vins haut de gamme, les plats sont savoureux, on les déguste en causant, on félicite la cuisinière, bonheur de se retrouver autour d’une grande table.
Les heures se font la malle vite fait, une heure du mat, on en est à peine au café. À chacun d’y aller de ses commentaires, de ses potins, d’une critique mi-figue mi-raisin concernant le dernier Tarantino, ou de son rire attendri quand le chat atterrit sur la table pour la quinzième fois en quête de câlins ou plutôt de quelques miettes de ce délicieux roulé au jambon. Capricieux, l’air du dehors souffle par les fenêtres entrouvertes ses ultimes chaleurs qui caressent le visage des hôtes. Soir paisible… quand brutalement un poing frappe à la porte, s’impatiente, et recommence à tambouriner en braillant « ouvrez ! »
On ouvre.
Les flics. Ils sont venus à deux. Motif : beaucoup trop de bruit, les voisins ont porté plainte…
|