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Hier soir, légèrement désœuvrée et éprouvant le désir de m’abrutir sans vergogne, je me suis servi un verre de Savigny-lès-Beaune, relique du repas dominical, me suis enfouie dans un plaid Ikea, et, vautrée sur le canapé, j’ai allumé la télé.
Je n’ai pas été déçue.
En guise de hors d’œuvre, je me suis tout d’abord farci une enquête de “cas froids”, qui consiste à déterrer de vieilles affaires non résolues grâce à un élément nouveau autant qu’impromptu, et à mettre sous les verrous, 25 ans après, un père de famille repenti, alors que le mort est toujours mort.
Après ce divertissement, j’ai joué de la zappette et suis tombée des nues, ou plutôt sur des nues – une émission proposée par la très culturelle sixième chaîne, et intitulée Belle Toute Nue (c’est dans une bulle, en bas à gauche de l’écran, tout au long du programme).
Là, je suis restée scotchée. Après l’anorexique botoxée et habillée en Gucci qui enquêtait sur la première chaîne et sur les macchabées depuis longtemps refroidis, je me retrouve face à des boudins au menton fuyant et aux yeux tristes, embourbés dans des habits trop amples et une dépression profonde, qui désaquent leur bedaine conséquente devant trois miroirs et offrent aux yeux de tous, et avec un brin de réticence, l’absence de grâce de leurs cuisses adipeuses qu’une mauvaise circulation entravée par les lipides teinte d’un mauve violacé, en se dandinant maladroitement et rentrant les épaules. Autour d’eux papillonne un homo survolté et rachitique, vraisemblablement coké et tout aussi visiblement misogyne, qui, sous couvert de leur apprendre à s’aimer (comme s’il aimait, lui, leurs formes rebondies…) et à se mettre en valeur, va jouer de la machine à coudre pour leur concocter une improbable garde-robe qui fera reculer encore les limites du ridicule. Après leur avoir collé une gaine (qu’il est seul à trouver sexy mais nous n’avons sans doute pas les mêmes valeurs), des talons aiguilles roses satinés, un jean pattes d’eph et une courte veste bleu roi à liseré argent sur laquelle il clipera un gros nœud dont même ma filleule de quatre ans hésiterait à se parer, il les promènera dans les rues de Paris, interpellant de pseudo-passants rémunérés au tarif syndical pour s’extasier sur l’opulente féminité de la victime consentante et émettre d’élogieux commentaires sur la mamelle avachie ou la croupe spongieuse ; puis ce sadique en puissance les déshabillera de nouveau et les confiera à un capilliculteur de ses amis viré de chez Franck Provok et à un maquilleur daltonien (son ex) qui joueront de la teinture, du ciseau et du faux cil, parachevant la soi-disant métamorphose du vilain petit canard, s’ingéniant à bousiller ce que la névrosée avait de moins rebutant – chevelure épaisse, ou teint de pêche. Durant tout le massacre, une voix off fait monter la pression, questionnant sans cesse le téléspectateur abasourdi “Germaine va-t-elle enfin se trouver belle ? Ghislaine va-t-elle être grugée par cette incroyable transformation ? Monique va-t-elle retrouver le goût de sortir à nouveau, et de faire des galipettes avec son mari privé d’ébats depuis l’étoffement de ses appas ?”
Étape ultime et annoncée, on enlève le peignoir, et un “photographe de stars” (mais on ne sait pas lesquelles) va les shooter en tenue d’Ève dans des décors “de rêve” – en fait, un hangar décati qui rappelle un abattoir ; et il y a de la mise à mort dans le rictus fataliste de l’une et dans l’intense terreur qui allume un instant le regard de l’autre de ces grassouillettes, regard qui me remue les tripes et m’emplit de pitié non pas devant son corps trop pulpeux mais devant sa détresse qui la pousse à d’aussi extravagantes et sans doute inutiles thérapies. L’inénarrable cliché sera finalement projeté sur le mur d’un “bâtiment de La Capitale”, c’est-à-dire la façade aveugle d’un vieil immeuble caché dans une impasse devant lequel défileront de nouveau quelques figurants pâmés devant la saucisse dépiautée.
Mais la fille est contente, on lui a ressassé pendant une semaine qu’elle n’était pas grosse mais ronde et féminine, on a fait une jolie photo un peu floue sur laquelle, du fond d’une baignoire ou d’un moelleux sofa, elle laisse paraître un bout de pied ma foi gracieux ou une épaule gourmande qu’on a ornée d’un tatouage au henné, l’amorce d’une hanche ou la naissance d’un sein mou comprimé entre deux bras inquiets qui refusent encore obstinément de s’ouvrir. La demoiselle, l’épreuve terminée, sourit. Elle aime de nouveau la vie, son petit copain, sa mère, son chien, et bien sûr M6, et je considère moi-même avec une indulgence toute nouvelle le petit pneu qui s’étale sous mon nombril.
Ce que l’histoire ne dit pas, c’est ce que va penser la fille en visionnant l’émission, quelques mois après le tournage, quand l’illusion sera envolée et les kilos toujours solidement ancrés. Lorsqu’elle verra ses proéminences à la lumière crue des projecteurs. Lorsque demain elle croisera le regard narquois des commerçants de son bled de province ou du chef compta. Et bizarrement, plus la pansue s’apprécie, plus j’ai honte pour elle – et peut-être aussi un peu de moi-même, de ma fascination pour la perversité de cette émission qui au bout du compte ne lui donnera pas plus qu’avant l’envie de se dévoiler, mais davantage encore le désir de se cacher, voire de disparaître pour de bon.
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