La Machine

Faire une machine, et aimer ça, j’aurais pas misé un kopek là-dessus.

Et pourtant.

Une fois par semaine, tu passes une soirée à la maison. Le reste du temps, tu es chez lui. Presque installée, même si tu gardes ici ta chambre, mieux rangée qu’avant, et tes poissons que je nourris tous les matins. Je les regarde me regarder à travers la vitre, suivre mon geste quand j’agite la boîte entrouverte pour en tirer une pincée de paillettes éventuellement comestibles et indéfinissables, roses, vertes, ocre, et se jeter sur cette nourriture répandue sur l’eau comme de la cendre.

Tu apportes, à chaque fois, un sac de linge. Ça m’a toujours fait sourire, avec une pointe de sarcasme, ces jeunes adultes qui quittent le nid mais continuent de faire laver leur linge sale par maman. Je n’avais pas compris alors. Que c’est comme un cadeau que tu me fais, au fond, tu me parles un peu de toi, tu me laisses deviner ta vie et m’acceptes encore un peu dans ton intimité.

Tiens, ton pantalon de sport… tu es allée au fitness, mardi sans doute, c’est le jour où tu vois ton amie folle, blonde, agaçante, attachante. Ça veut dire que tu n’as pas coupé les ponts, que tu ne t’es pas enfermée dans ta toute jolie nouvelle histoire d’amour. Ça me rassure.

Tes chemises rayées. Elles te vont bien. Je t’imagine dedans, je mets mon nez dans le tissu évanescent, programme court délicat, et je te sens. L’odorat est le sens le plus fiable, le plus émouvant, celui qui suscite l’émotion la plus vive, la plus poignante. Ces fragrances sont des histoires qui te racontent, qui te recréent, là, devant moi, présente bien que lointaine.

Ta jolie petite robe noire. Vous êtes sortis ce week-end, peut-être t’a-t-il emmenée au restaurant manger des pâtes à la truffe blanche, ou voir un spectacle de danse moderne – de ceux que tu aimes, denses, saccadés et urbains. Un petit coup de nez là-dedans. Ton parfum domine l’odeur de ta peau et s’y love, faisant naître une odeur nouvelle et complexe mais qui est toi.

Je trie rapidement les dessous de dentelles, je ne veux rien savoir, cela t’appartient. Je ne peux m’empêcher d’espérer, furtivement, qu’il aime les dégrafer avec patience et langueur, et qu’il sait te donner de la joie.

Tiens, mais c’est mon pull en cachemire!! je l’ai cherché partout. Tu as toujours fait ça : remplir ton dressing de mille vêtements achetés sur un coup de cœur, un coup de tête, un de ces jours magiques où tout nous va, pour finir par piquer mes fringues. C’est énervant, mais c’est beau quand même.

Tes jeans, un briquet dans la poche, deux pièces de vingt centimes. Ton pantalon de tailleur, tes toutes petites chaussettes parfois dépareillées. Orphelines. Comme moi, finalement.

Je me dis que la vie passe trop vite. Que même si j’ai vécu intensément, éperdument, ces plus de vingt années avec toi, ce n’était pas assez. Que j’ai un trou dans le cœur et à la table du dîner, et qu’il va falloir apprendre à vivre avec.

Parce que la semaine prochaine, on vous livre une machine à laver.

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Née une année en 6 dans une bourgade en ieu, Fred a très tôt montré un goût vif pour l’écriture. Son premier poème, qui évoquait avec justesse les bonds allègres d’un petit lapin dans le thym - notez la richesse de la rime -, fut rédigé à l’âge de sept ans. Auteur de trois romans, Monsieur Quincampoix (2006), La Ricarde (2012) et La Porte (2014), Fred Bocquet vit à Genève, dans un ilot de verdure promis, comme nous tous, à la démolition.

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