{"id":474,"date":"2003-09-01T12:11:33","date_gmt":"2003-09-01T11:11:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cousumouche.com\/?p=474"},"modified":"2013-07-10T12:11:37","modified_gmt":"2013-07-10T11:11:37","slug":"jean-noel-de-la-batie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cousumouche.com\/?p=474","title":{"rendered":"Jean-No\u00ebl de la B\u00e2tie"},"content":{"rendered":"<p>Jean-No\u00ebl de la B\u00e2tie \u00e9tait le dernier repr\u00e9sentant de la digne descendance des de la B\u00e2tie, l\u2019h\u00e9ritier, la fin de race, de l\u2019une de ces vieilles familles genevoises qui traversent le temps avec superbe, laissant \u00e7a et l\u00e0 au gr\u00e9 des manuels d\u2019histoire locaux l\u2019empreinte d\u2019une immuable et g\u00e9n\u00e9reuse grandeur d\u2019\u00e2me, l\u2019ombre d\u2019un talent d\u2019architecte reconnu ou simplement le fait d\u2019un ridicule sobriquet d\u00fb \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement quelconque de la vie nocturne des hauts de la vieille ville.<\/p>\n<p>Jean-No\u00ebl de la B\u00e2tie avait cette prestance glorieuse et ce front d\u00e9garni qui ont fait la renomm\u00e9e des de la B\u00e2tie \u00e0 travers le microcosme des go\u00fbters et des rallyes genevois. Il arborait le loden et la chemise Saint\u2011Fran\u00e7ois \u00e0 redondets cousus avec un naturel \u00e9tonnant. Ce port altier des ustensiles de noblesse que sont les costumes verd\u00e2tres et les chaussures de cuir vrai faisait de lui un invit\u00e9 de marque au No\u00ebl des vieilles gloires de la rue des Granges ou \u00e0 la kermesse annuelle de la Corraterie.<\/p>\n<p>Bien qu\u2019il fut ce que l\u2019on pourrait couramment appeler l\u2019imb\u00e9cile heureux de sa lign\u00e9e, celui qui noierait la r\u00e9putation de ses anc\u00eatres, Jean-No\u00ebl de la B\u00e2tie pouvait compter sur une immense fortune amass\u00e9e par ses glorieux pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Il y avait eu des de la B\u00e2tie dans tous les domaines courants de la vie genevoise\u00a0: un c\u00e9l\u00e8bre chirurgien maladroit, un pi\u00e8tre politicien engourdi et avin\u00e9, quelques humanistes frileux, deux ou trois historiens oubli\u00e9s, un botaniste r\u00eaveur et une d\u00e9vou\u00e9e ma\u00eetresse d\u2019\u00e9cole. Bref, ce que toute bonne famille traditionnelle se doit d\u2019\u00eatre, elle le fut.<\/p>\n<p>Jean-No\u00ebl ne souffrait pas d\u2019un manque quelconque d\u2019argent ou d\u2019affection, il souffrait de ne pouvoir exister par la grandeur de son propos ou par le talent de ses \u0153uvres. Il avait tout essay\u00e9\u00a0: de la peinture \u00e0 l\u2019\u00e9criture en passant par les arts musicaux et le chant sacr\u00e9, il avait excell\u00e9 par sa maladresse et son sens inn\u00e9 du ridicule. Il obtint \u00e9galement en politique l\u2019un des plus mauvais scores que la R\u00e9publique aie connus\u00a0: douze voix. Jean-No\u00ebl ne se souviendrait jamais de ce jour sans fr\u00e9mir.<\/p>\n<p>Jean-No\u00ebl de la B\u00e2tie souffrait en fait d\u2019un mal connu de notre \u00e9poque\u00a0: il \u00e9tait d\u00e9cal\u00e9. Au lieu de se contenter d\u2019exister en croquant les deniers qui dormaient dans les coffres de la banque Lombctet et associ\u00e9s, il s\u2019\u00e9tait mis en t\u00eate de prouver au monde qu\u2019il \u00e9tait le digne repr\u00e9sentant de la lign\u00e9e des de la B\u00e2tie.<\/p>\n<p>Le r\u00eave de Jean-No\u00ebl \u00e9tait de voir son portrait figurer \u00e0 la suite de ceux de ses nobles anc\u00eatres dans le couloir central de la villa de la B\u00e2tie, sise au milieu des bois du m\u00eame nom.<\/p>\n<p>Pour cela il n\u2019y avait pas trente-six solutions\u00a0: il fallait innover, inventer, r\u00e9volutionner.<\/p>\n<p>Suite \u00e0 une nuit d\u2019orage, Jean-No\u00ebl eut une r\u00e9v\u00e9lation. Il s\u2019empressa d\u2019aller inscrire au registre des associations le Cercle des amis du yorkshire volant car, oui, le ciel s\u2019\u00e9tait ouvert devant ses yeux\u00a0: il ferait voler des yorkshires avec un tr\u00e9buchet. Dans un souci d\u2019\u00e9quit\u00e9, il avait d\u00e9cid\u00e9 de faire partager la vie tr\u00e9pidante des moineaux et des buses aux yorkshires.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t, il fut d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019emplacement du tr\u00e9buchet dans le jardin des de la B\u00e2tie. Il s\u2019agissait d\u2019un grand tr\u00e9buchet ancestral de quinze m\u00e8tres de haut, dot\u00e9 d\u2019une fl\u00e8che de lanc\u00e9e de plus de douze m\u00e8tres, une tr\u00e8s belle pi\u00e8ce de bois r\u00e9alis\u00e9e d\u2019un seul tenant par ma\u00eetre Cornut, un charpentier de renom de la ville de Lancy.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait essentiel de poss\u00e9der un tr\u00e9buchet de grande taille pour la simple raison que les futurs caninopt\u00e8res devraient pouvoir traverser le vallon du Rh\u00f4ne et atterrir sur le plateau sans risquer de se trouver plant\u00e9s tels des carottes dans la falaise de Saint-Jean.<\/p>\n<p>Le premier essai fut r\u00e9alis\u00e9 avec Mirzoune de Vautremont, la petite yorkshire de Jean-No\u00ebl. Il avait voulu lui offrir la primeur de la d\u00e9couverte du vol yorkshirien.<\/p>\n<p>Mal lui en pris\u00a0: il s\u2019av\u00e9ra que Mirzoune \u00e9tait beaucoup trop l\u00e9g\u00e8re pour la puissance qui fut d\u00e9livr\u00e9e par le tr\u00e9buchet.<\/p>\n<p>C\u2019est avec un ultime soupir de pamplemousse trop m\u00fbr qu\u2019elle vint tacher la fa\u00e7ade du 5, rue Sans-Nom, \u00e0 hauteur du troisi\u00e8me \u00e9tage, sans avoir eu le temps de pousser le moindre g\u00e9missement, au lieu de choir dans les arbustes tel qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 calcul\u00e9 initialement.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la douleur, le d\u00e9sespoir, qui le saisirent \u00e0 la disparition accidentelle de cet \u00eatre cher, Jean-No\u00ebl de la B\u00e2tie se devait de continuer son \u0153uvre, ne serait-ce que pour honorer la m\u00e9moire de son projectile initial et innocent, sa tr\u00e8s ch\u00e8re Mirzoune de Vautremont.<\/p>\n<p>Un math\u00e9maticien hollandais de renom, le professeur Ouste de Van Gleubem, d\u00e9chu de sa chaire \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019Amsterdam fut engag\u00e9 par le tr\u00e8s novateur Cercle des amis du yorkshire volant pour se pencher sur l\u2019\u00e9pineuse question de la trajectoire id\u00e9ale du survol de la Jonction. Van Gleubem avait \u00e9t\u00e9 m\u00e9pris\u00e9 par ses pairs bataves pour avoir oser d\u00e9fendre le droit \u00e0 l\u2019envol des hamsters dans sa Hollande natale. Il avait pass\u00e9 une partie de sa jeunesse \u00e0 mettre au point des harnachements pourvus de fus\u00e9es permettant aux hamsters d\u2019\u00e9prouver sa passion pour la balistique appliqu\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9chec de son doctorat fut retentissant. Il dut se rabattre sur des id\u00e9es plus proches et plus compatibles, telles que la reproduction des limaces borgnes dans l\u2019\u00eele de Svalbard ou le dialogue des salades par temps humide sur la c\u00f4te danoise, pour enfin retrouver un semblant de prestance et d\u00e9crocher, en plus de quelques bourses, son poste d\u2019enseignant tant convoit\u00e9.<\/p>\n<p>T\u00eatu et pugnace, il avait continu\u00e9 \u00e0 mener ses \u00e9tudes sur le vol hamsterien en cachette. Il avait m\u00eame eu le culot de faire partager ses \u00e9motions \u00e0 quelques-uns uns de ses \u00e9l\u00e8ves atterr\u00e9s. La disparition de multiples hamsters et la pr\u00e9sence de chats repus dans les environs de l\u2019universit\u00e9 avaient fini par mettre la puce \u00e0 l\u2019oreille du recteur Munswaan de Groote qui ne tarda pas \u00e0 prendre les d\u00e9cisions qui s\u2019imposent en renvoyant sur-le-champ l\u2019odieux personnage.<\/p>\n<p>C\u2019est au hasard d\u2019une rencontre \u00e0 la terrasse de la Cl\u00e9mence que Van Gleubem proposa ses services \u00e0 Jean-No\u00ebl de la B\u00e2tie. Convaincu par les quelques notions d\u2019a\u00e9rodynamique \u00e9voqu\u00e9es par Van Gleubem ce soir-l\u00e0 au sujet de l\u2019une de ses fameuses catapultes \u00e0 vapeur, de la B\u00e2tie d\u00e9cida de l\u2019engager pour \u00e9tudier, perfectionner et fiabiliser le grand tr\u00e9buchet de la B\u00e2tie.<\/p>\n<p>Une grande pouss\u00e9e d\u2019id\u00e9es novatrices allait bient\u00f4t na\u00eetre de cette association, la science et les yorkshires allaient faire un bond en avant, conna\u00eetre une avanc\u00e9e technologique incroyablement dynamique.<\/p>\n<p>Jean-No\u00ebl \u00e9tait fermement d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 tenter le diable, \u00e0 prouver au monde par tous les moyens que la mort de Mirzoune de Vautremont \u00e9tait un incident regrettable et que bient\u00f4t, sereinement, les poupounes joyeuses et jappissantes d\u00e9criraient de gracieuses courbes au c\u0153ur du ciel azur\u00e9, par-dessus les flots paisibles de la Jonction, sans m\u00eame se retourner un ongle, sans perdre leur n\u0153ud rose nou\u00e9 avec amour autour de leur cou.<\/p>\n<p>L\u2019automne fut consacr\u00e9 \u00e0 des essais de balistique appliqu\u00e9e r\u00e9alis\u00e9s avec de surprenantes et abominables fa\u00efences h\u00e9rit\u00e9es de la grand-m\u00e8re de la B\u00e2tie. Tout ce qui approchait de pr\u00e8s ou de loin le poids r\u00eav\u00e9 d\u2019un minuscule yorkshire ou d\u2019un caniche servait \u00e0 alimenter les futures tabelles de r\u00e9f\u00e9rence de la plate-forme d\u2019envol des hauts de la colline de la B\u00e2tie.<\/p>\n<p>On propulsa des soupi\u00e8res qui faisaient effet de caniche nain. Parfois, sur les falaises de Saint-Jean, venait \u00e0 s\u2019\u00e9craser une carafe empire, sa poign\u00e9e et son socle, simulant de mani\u00e8re bruyante la fin tragique d\u2019un p\u00e9kinois de petite taille. Il y eut certes des plaintes, des \u00e9nervements\u00a0; un mouvement populaire des hauts de la rue du haut de la falaise vint en d\u00e9l\u00e9gation contester de mani\u00e8re bruyante, donner de l\u2019opposition \u00e0 ces recherches qui ne leur semblaient pas du tout scientifiques.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 coup de g\u00e9n\u00e9reuses indemnit\u00e9s, d\u2019enveloppes discr\u00e8tes et bienveillantes, que de la B\u00e2tie et Van Gleubem purent faire taire les mauvaises langues et reprendre, avec le s\u00e9rieux qu\u2019on leur connaissait, leur mission, leur travail d\u2019analyse minutieuse.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Durant l\u2019hiver, le tr\u00e9buchet fut d\u00e9mont\u00e9, auscult\u00e9, r\u00e9gl\u00e9, rectifi\u00e9, ajust\u00e9\u00a0; pas le moindre d\u00e9tail n\u2019avait \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 au hasard. Chaque vis chaque clou avait \u00e9t\u00e9 calibr\u00e9 aux valeurs math\u00e9matiques d\u00e9termin\u00e9es par Van Gleubem. La fl\u00e8che avait \u00e9t\u00e9 rallong\u00e9e de quelque quarante centim\u00e8tres.<\/p>\n<p>Pendant qu\u2019en atelier les artisans s\u2019affairaient autour du gigantesque tr\u00e9buchet, quelques ma\u00e7ons pr\u00e9paraient la nouvelle plate-forme de lancement qui allait se situer du c\u00f4t\u00e9 de chez la Jasmine, sur le bord de la falaise du bas, juste en dessous du lieu-dit du sentier des cendres.<\/p>\n<p>Tout devait \u00eatre pr\u00eat au printemps, sans faute. Nerveusement, Jean-No\u00ebl faisait l\u2019aller-retour entre les deux chantiers, haranguant les charpentiers, fulminant contre les ma\u00e7ons. Il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 que la revanche de Jean-No\u00ebl serait publique, affich\u00e9e. Il gardait une d\u00e9chirure, une cicatrice profonde et douloureuse de la disparition tragique de Mirzoune de Vautremont. Il voulait apporter au souvenir de cette derni\u00e8re la superbe d\u2019une r\u00e9ussite \u00e9clatante, effacer le regret d\u2019un trait de lumi\u00e8re canin dans le ciel de la Jonction.<\/p>\n<p>Les autorit\u00e9s avaient donc \u00e9t\u00e9 convi\u00e9es en ce bel apr\u00e8s-midi de mai sur l\u2019esplanade Mirzoune, baptis\u00e9e en souvenir de l\u2019exp\u00e9rimentatrice malheureuse. Il y avait l\u00e0 le maire Beno\u00eet Pondulont et l\u2019ensemble de ses proches collaborateurs. Madame la conseill\u00e8re Vaudrounet, et son air sceptique, et Albert de Frasquetrique, le responsable des parcs et travaux divers, et sa l\u00e9gendaire fraise nasale \u00e9taient \u00e9galement des convives. Gis\u00e8le Calenbrunette, du D\u00e9partement des monuments et des sites d\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9gional, \u00e9talait son rire, son peu de savoir et ses fourrures du c\u00f4t\u00e9 du buffet o\u00f9 elle engouffrait les plus d\u00e9licats canap\u00e9s sans vergogne et, un peu plus loin, Maurice Mougnentufe noyait ses derni\u00e8res d\u00e9faites \u00e9lectorales dans un excellent Ch\u00e2teau Outarville 1924.<\/p>\n<p>Plus discr\u00e8tement, sur le c\u00f4t\u00e9 de la sc\u00e8ne, Eude d\u2019Ermenonville \u00e9tanchait une impressionnante fissure buccale \u00e0 grandes lamp\u00e9es de mauvais vin de cuisine ayant servi \u00e0 faire mijoter les agapes de ce copieux buffet sous le regard effar\u00e9 du personnel de maison astreint au service du jour qui n\u2019osaient rabrouer le public personnage.<\/p>\n<p>Un petit orchestre diss\u00e9quait quelques classiques mous en guise de fond musical, la petite f\u00eate battait \u00e0 un rythme d\u2019attente. Jean-No\u00ebl n\u2019\u00e9tait pas vraiment un personnage fr\u00e9quentable mais sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 l\u00e9gendaire, ses dons multiple \u00e0 la R\u00e9publique genevoise, obligeaient les autorit\u00e9s \u00e0 r\u00e9pondre pr\u00e9sent \u00e0 la plupart des imb\u00e9cillit\u00e9s publiques de ce dr\u00f4le d\u2019\u00e9nergum\u00e8ne.<\/p>\n<p>Vint l\u2019heure tant attendue du lever de rideau, le moment de d\u00e9voiler l\u2019outil du d\u00e9lire\u00a0: le grand tr\u00e9buchet avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cor\u00e9 de fleurs pour l\u2019occasion et un petit cordon de velours rouge cerclait l\u2019engin sur de petits pieux de bois vernis pour \u00e9viter que les importuns ne s\u2019approchent de trop pr\u00e8s, que les curieux ne viennent poser leurs doigts maladroits dans le m\u00e9canisme d\u00e9licat de mise en route du balancier de cinq tonnes.<\/p>\n<p>Eude d\u2019Ermenonville s\u2019\u00e9tait pench\u00e9 sur ledit m\u00e9canisme qui surplombait le panier de lancement. Ayant pos\u00e9 un pied \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du panier, il s\u2019acharnait \u00e0 tenter de d\u00e9chiffrer les subtilit\u00e9s du m\u00e9canisme de d\u00e9coche, fr\u00e9missant du dernier de ses neurones encore intact pour visualiser le chemin de la petite clavette servant \u00e0 rel\u00e2cher le contre-pied en laiton qui lui-m\u00eame \u00f4tait le cran, ce fameux cran qui lib\u00e9rait le mouvement du balancier.<\/p>\n<p>Une l\u00e9g\u00e8re faute d\u2019\u00e9quilibre due \u00e0 quelques semonces gastriques pouss\u00e8rent le digne Eude \u00e0 poser son index malheureux sur la clavette.<\/p>\n<p>Non content d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 le premier administr\u00e9 \u00e0 oser interrompre un discours officiel du maire Pondulont, Eude d\u2019Ermenonville fut le premier homme \u00e0 voler r\u00e9ellement, pr\u00e9c\u00e9dant ainsi les fr\u00e8res Wright et toute une cohorte d\u2019inventeurs intr\u00e9pides ou pr\u00e9tentieux. Eude, qui de sa vie n\u2019avait r\u00e9ussi que quelques examens m\u00e9dicaux \u00e9l\u00e9mentaires, venait de faire franchir une \u00e9tape l\u00e9gendaire \u00e0 l\u2019homme tel que nous le connaissons\u00a0: il avait survol\u00e9 les falaises de Saint-Jean sans m\u00eame s\u2019apercevoir de sa m\u00e9prise. C\u2019est \u00e0 peine s\u2019il avait trouv\u00e9 que le vin de cuisine avait fini par lui donner le tournis lorsqu\u2019il termina sa course dans les cordes \u00e0 linge du jardinet de Mme Fran\u00e7oise Brasseur.<\/p>\n<p>La presse fit grand bruit de cet incident ou de cet exploit, selon les publications. Eude fut port\u00e9 aux nues et on accepta par d\u00e9cret officiel de renommer la rue Sans-Nom aux armes de sa famille. Ce qui fut la rue Sans-Nom devint la rue d\u2019Ermenonville depuis ce jour.<\/p>\n<p>Jean-No\u00ebl de la B\u00e2tie tomba dans l\u2019oubli, le tr\u00e9buchet ne propulserait plus personne d\u2019autre\u00a0; les autorit\u00e9s, devant un tel exploit, avaient d\u00e9cid\u00e9 de saisir l\u2019engin diabolique et de le faire transf\u00e9rer au Mus\u00e9e des transports de Lucerne. Jean-No\u00ebl tira peu de gloire de cet \u00e9pisode et finit ses jours retir\u00e9 de tous. Apr\u00e8s avoir vendu le domaine de la B\u00e2tie \u00e0 la ville, il s\u2019exila en Autriche et y mourut quelques ann\u00e9es plus tard, ruin\u00e9 et alcoolique.<\/p>\n<p>De nos jours, on peut reconna\u00eetre encore quelques pierres de l\u2019emplacement du tr\u00e9buchet qui servent de terrasse \u00e0 un caf\u00e9 de renom, le caf\u00e9 de la Tour.<\/p>\n<p>C\u2019est en l\u2019honneur de ces jours m\u00e9morables que les yorkshires et les caniches font quotidiennement procession en ce lieu redevenu paisible.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bien qu\u2019il fut ce que l\u2019on pourrait couramment appeler l\u2019imb\u00e9cile heureux de sa lign\u00e9e, celui qui noierait la r\u00e9putation de ses anc\u00eatres, Jean-No\u00ebl de la B\u00e2tie pouvait compter sur une immense fortune amass\u00e9e par ses glorieux pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Il y avait eu des de la B\u00e2tie dans tous les domaines courants de la vie genevoise : un c\u00e9l\u00e8bre chirurgien maladroit, un pi\u00e8tre politicien engourdi et avin\u00e9, quelques humanistes frileux, deux ou trois historiens oubli\u00e9s, un botaniste r\u00eaveur et une d\u00e9vou\u00e9e ma\u00eetresse d\u2019\u00e9cole. 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