{"id":480,"date":"2002-11-01T12:18:26","date_gmt":"2002-11-01T11:18:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cousumouche.com\/?p=480"},"modified":"2013-07-10T12:11:37","modified_gmt":"2013-07-10T11:11:37","slug":"chanson-pour-la-nuit-prochaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cousumouche.com\/?p=480","title":{"rendered":"Chanson pour la nuit prochaine"},"content":{"rendered":"<p>\u2013\u00a0J\u2019vais t\u2019pisser la mort sur la gueule, sale con\u00a0!<\/p>\n<p>Il \u00e9tait malpoli. Fondamentalement malpoli. Bon, j\u2019avais un peu renvers\u00e9 ma bi\u00e8re sur la table et elle avait l\u00e9g\u00e8rement coul\u00e9 sur son joli pull de marque pour frimeur patent\u00e9, ce qui, j\u2019en conviens, \u00e9tait quelque peu malvenu. Comme il draguait une minijup\u00e9e ras-le-moteur qui n\u2019acceptait d\u2019\u00e9vidence aux portes de sa chambre que les types au pull de marque immacul\u00e9, il s\u2019\u00e9tait \u00e9nerv\u00e9.<\/p>\n<p>Moi, j\u2019\u00e9tais bourr\u00e9. J\u2019avais quelquefois rat\u00e9 mes l\u00e8vres et, \u00e0 la fin, c\u2019\u00e9tait le verre qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9rob\u00e9. J\u2019avais donc mes torts dans l\u2019affaire, mais bon, au-dessus d\u2019un certain taux d\u2019alcool\u00e9mie, on ne se laisse pas insulter sans r\u00e9agir.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Toi-m\u00eame, eh banane\u00a0!<\/p>\n<p>\u2026 Que je dis d\u2019une voix tra\u00eenante avec ma verve cotonneuse. Il fait glisser sa chaise. Il se l\u00e8ve, se dresse juste en face de moi, tr\u00e8s haut vers le ciel. J\u2019ai la t\u00eate \u00e0 la hauteur de sa braguette. Je m\u2019imagine un instant pousser du cou de dix centim\u00e8tres et lui mordre les couilles \u00e0 travers son joli pantalon de toile l\u00e9g\u00e8re au petit pli discret. \u00c7a me fait rire. Alors je ris. Je me tords de rire sur ma chaise. Il n\u2019aime pas \u00e7a, le Rom\u00e9o de goutti\u00e8re. Sa main se r\u00e9tracte jusqu\u2019\u00e0 former un poing de fort beau gabarit qu\u2019il h\u00e9site encore \u00e0 me balancer \u00e0 la gueule, rapport \u00e0 sa totale ignorance de la mani\u00e8re dont sa compagne du soir r\u00e9agirait \u00e0 une telle d\u00e9monstration de violence et \u00e0 mon sang tout partout sur la table\u2026 Et l\u2019opinion d\u2019une fille en soir\u00e9e de drague, c\u2019est sacr\u00e9.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Qu\u2019est-ce qui te fait marrer, pauvre tache\u00a0?<\/p>\n<p>Il ne sait pas. Il se renseigne. Il veut savoir. Alors je lui montre. Je mords le tout avec une voracit\u00e9 pleine d\u2019enthousiasme. Il hurle comme un putois. J\u2019aimerais bien entendre hurler un putois. Je crois que je vais adopter un putois pour l\u2019entendre hurler au clair de lune\u00a0; \u00e7a me rappellera un chouette souvenir. Quand je d\u00e9mords, il se vautre par terre en g\u00e9missant. Des petits cris qui ne veulent plus rien dire.<\/p>\n<p>Plus du tout agressif, le gar\u00e7on. C\u2019est sa charmante qui prend le relais dans les hautes gueulantes. Elle est f\u00e2ch\u00e9e la demoiselle\u00a0! Elle me traite de tas de noms pas gentils pour moi, ma petite maman qui ne lui a rien fait et ma famille en g\u00e9n\u00e9ral. Il faut la comprendre\u2026 Sa belle nuit vient de partir en couilles, sa belle nuit chiale sa douleur sur le sol, les mains sur un empire en d\u00e9cadence.<\/p>\n<p>Je signalerais volontiers \u00e0 l\u2019insultante ce que je pense de son manque de courtoisie, je me sens en veine, moi\u2026 Mais les gens qui se dressent autour de nous pour voir le spectacle me dissuadent de pousser plus avant ma petite crise d\u2019agressivit\u00e9. De toute fa\u00e7on, j\u2019ai fini ma bi\u00e8re. Alors je prends ma veste et je m\u2019en vais.<\/p>\n<p>Les rues de Gen\u00e8ve sont agr\u00e9ables la nuit. Calmes, propices \u00e0 la r\u00eaverie. Je me dandine, je gambade, turbulent, amus\u00e9. Je suis assez content de moi, mais j\u2019ai un fichu besoin de me soulager la vessie. Je me trouve justement dans une petite rue o\u00f9 personne ne passe. La rue Gourgas. Qui donc pourrait passer par la rue Gourgas\u00a0? J\u2019avise une Land Rover, une belle quatre-quatre un peu trop clinquante pour ne pas m\u2019insulter. Je me d\u00e9braguette face \u00e0 la porti\u00e8re en me demandant si, \u00e0 plein d\u00e9bit, j\u2019arriverai \u00e0 atteindre la vitre, facile, et qui sait le toit, moins \u00e9vident. Je me concentre et alors m\u00eame que je commence, je remarque qu\u2019il y a comme de la vie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Je vois un corps qui bouge, des \u00e9paules qui remontent \u00e0 hauteur de la porti\u00e8re. J\u2019entends des hal\u00e8tements. On dirait un hippopotame assoiff\u00e9. Il y a des bruits de succions, de salive, des bruits qui ne donnent pas envie d\u2019adopter un hippopotame. D\u2019abord, il faudrait une mare\u2026 Et puis une villa en campagne\u2026 Et puis, les hippopotames, m\u00eame s\u2019ils ont une franchement bonne gueule, sont connus pour leur caract\u00e8re emport\u00e9. Non, vraiment, je n\u2019adopterai pas d\u2019hippopotame. Parce que c\u2019est trop gros et que je n\u2019aime pas qu\u2019on m\u2019interrompe ainsi quand je pisse.<\/p>\n<p>S\u2019ils m\u2019interrompent, je les interromps aussi. Le bruit du petit jet sur la t\u00f4le, forc\u00e9ment. \u00c7a donne pourtant \u00e0 leurs \u00e9bats une petite atmosph\u00e8re cascade et rivi\u00e8re\u2026 Mais ce n\u2019est pas tant le romantisme qui leur saute aux yeux que ma sale tronche de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vitre.<\/p>\n<p>La Land Rover s\u2019immobilise. Comment ne l\u2019ai-je pas vu tanguer\u00a0? Si \u00e7a se trouve, j\u2019oscillais pareil. Nous \u00e9pousions le m\u00eame mouvement\u00a0; eux dans leurs \u00e9bats, moi la t\u00eate dans mes bi\u00e8res. S\u00fbr qu\u2019il s\u2019agissait de la seule voiture habit\u00e9e de la rue, peut-\u00eatre m\u00eame du quartier. J\u2019ai pas de bol, moi.<\/p>\n<p>Nus comme ils sont, je ne pense pas qu\u2019ils vont me bondir dessus. J\u2019avance un peu la t\u00eate, histoire de discerner la fille \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, de me gaver d\u2019une image coquine pour la nuit\u2026 Mais je n\u2019ai rien le temps de voir, je crois que mon initiative d\u00e9pla\u00eet. La porti\u00e8re s\u2019ouvre et je recule de deux pas. Le gar\u00e7on est en chemise mais, en dessous de la ceinture, ne lui restent que les chaussettes. Il ne se g\u00eane pas pour me faire face, l\u2019attirail au vent.<\/p>\n<p>Je nuis \u00e0 la vie de couple, aujourd\u2019hui. Pourtant, jur\u00e9, je n\u2019ai rien contre le plaisir des autres. Mais la moindre maladresse les rend nerveux ces gens-l\u00e0. Ils ne savent profiter de leur bonheur de fa\u00e7on d\u00e9tendue\u2026 Enfin, je ne sais pas, moi\u2026 On ne s\u2019arr\u00eate pas d\u2019aimer \u00e0 cause d\u2019un petit pipi de rien du tout\u00a0!<\/p>\n<p>Le furieux tout nu ne partage pas ma hi\u00e9rarchie des valeurs. Ses yeux p\u00e9tillent de col\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Tire-toi sale con\u00a0! qu\u2019il me gueule, alors qu\u2019en arri\u00e8re plan sa douce et ch\u00e8re lui passe un jeans.<\/p>\n<p>Il essaie de l\u2019enfiler mais, comme \u00e7a, debout, tout en me fusillant des yeux, ce n\u2019est pas \u00e9vident. Quand il manque de se casser la gueule, je ris un peu. Mais le rire est malvenu dans nos soci\u00e9t\u00e9s. Le gars est vraiment \u00e0 cran. On dirait qu\u2019il souhaite faire un brin de causette plus approfondie avec moi, plus rapproch\u00e9e aussi.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Sale con\u00a0\u00bb. Le naturisme au mois de novembre dans le quartier de la Jonction ne rend pas l\u2019insulte imaginative. Moi je recule en me remballant \u2013 ce qui n\u2019est pas des plus \u00e9vidents non plus\u00a0; rapport \u00e0 la coordination des mouvements \u2013 et je r\u00e9torque, fid\u00e8le \u00e0 moi-m\u00eame et adapt\u00e9 aux circonstances\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Toi-m\u00eame, eh tapette\u00a0!<\/p>\n<p>Il ne r\u00e9pond pas. Il est emp\u00eatr\u00e9 dans son jeans. Debout, il va se casser la gueule, alors il pr\u00e9f\u00e8re se laisser aller, poser son s\u00e9ant sur le si\u00e8ge avant. Quand je le vois qui s\u2019assied, qui me quitte des yeux un instant pour se consacrer \u00e0 son pantalon, je me dis qu\u2019il y a encore une chance d\u2019\u00e9viter la bagarre. Foin de reculade, je passe la marche avant. Vitesse rapide. Je bondis litt\u00e9ralement sur la voiture. La fille crie. Les filles crient toujours \u00e0 mon passage. Trop tard, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 shoot\u00e9 dans la porti\u00e8re comme un rugbyman \u00e9nerv\u00e9. Plein pif\u00a0! Il s\u2019effondre en travers du si\u00e8ge avec un nuage de sang lui inondant le visage. Si la fille ne hurlait pas \u00ab\u00a0Au secours\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Police\u00a0\u00bb et je ne sais quoi d\u2019autre, on pourrait profiter du silence.<\/p>\n<p>Comme on ne peut pas, je m\u2019en vais. M\u00eame dans les rues vides, on finit par ameuter quand on hurle de la sorte. Je marche, royal, assez rapidement pour dispara\u00eetre avant l\u2019arriv\u00e9e de la flicaille, assez lentement pour qu\u2019on ne puisse pas dire que je m\u2019enfuis.<\/p>\n<p>Je traverse la plaine de Plainpalais o\u00f9 un sale courant d\u2019air me force \u00e0 hausser les \u00e9paules, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 rentrer chez moi au plus court. Marcher la vessie mal vid\u00e9e me p\u00e8se un peu sur le moral. Je gambade moins, je jubile moins, et mes pens\u00e9es virent au gris sombre. Je trouve la ville contrariante et je r\u00eave du calme de mon lit. Assez de conneries pour ce soir\u2026 Un cri<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Eh, toi\u00a0!<\/p>\n<p>Je regarde autour de moi. Il y a deux silhouettes pr\u00e9cipit\u00e9es dans le fond, deux types qui m\u2019en veulent. Le mordu du bar chic, les amoureux de Gourgas\u00a0? Des molosses en tout cas. Ils foncent vers moi comme des d\u00e9rat\u00e9s et ce n\u2019est pas pour me dire des gentillesses. Je passe en mode sprint. Ma vivacit\u00e9 d\u2019esprit a fait merveille toute la soir\u00e9e, j\u2019esp\u00e8re que mes jambes vont \u00eatre \u00e0 la hauteur.<\/p>\n<p>Je traverse le boulevard Georges-Favon sans regarder et je d\u00e9boule sur le Rond-Point. Je suis les lignes du tram durant quelques secondes, avant de bifurquer sur la gauche dans la rue Leschot. Je pr\u00e9vois de les perdre dans les petites rues qui m\u00e8nent aux Augustins, si je ne les ai pas d\u00e9j\u00e0 sem\u00e9s\u2026 Mes semelles sentent \u00e0 peine la route. Je ne cours plus, je vole. Vous devriez me voir, je suis un sacr\u00e9 athl\u00e8te quand je veux.<\/p>\n<p>Pas assez athl\u00e8te, il faut croire. Je m\u2019en rends compte lorsque l\u2019un de ces enrag\u00e9s me plonge dans les pattes. Je n\u2019ai pas le temps de mettre les mains, c\u2019est mon menton qui embrasse le bitume et j\u2019ai les dents qui hurlent.<\/p>\n<p>Ils sont costauds ces deux salauds, tr\u00e8s larges et tr\u00e8s grands, surtout vus du sol. Je remarque en passant qu\u2019il ne s\u2019agit ni du mordu ni de mes amoureux en Land Rover\u2026 D\u00e9cid\u00e9ment, je me fais des tas d\u2019amis ce soir. Et ceux qui vont s\u2019offrir mon scalp sont ceux \u00e0 qui je n\u2019ai rien fait. Pas que je me souvienne en tout cas.<\/p>\n<p>La gueule \u00e0 la hauteur de leurs semelles, je suis mal barr\u00e9. Pas question de mordre quoi que ce soit. Mon c\u00f4t\u00e9 intuitif me dit que je vais d\u00e9rouiller et m\u00eame mon c\u00f4t\u00e9 optimiste n\u2019esp\u00e8re plus la cavalerie.<\/p>\n<p>Et pourtant elle arrive, la cavalerie, avant m\u00eame qu\u2019on ne m\u2019ait frapp\u00e9 pour de bon, p\u00e9taradante \u00e0 souhait. Une bande de motards en goguette, tout de cuir et de barbe, sur leur Harley, un gang de gueules et de couilles pr\u00eat \u00e0 faire r\u00e9gner justice ou terreur, selon l\u2019humeur. Des ridicules, quoi\u00a0! Mais des ridicules qui me sauvent la peau.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0A deux contre un\u2026 Pas terrible.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0C\u2019est pas tes oignons, risque timidement un de mes agresseurs.<\/p>\n<p>Avec les motards, faut pas risquer ce genre de commentaires, m\u00eame timidement. Le barbu qui avait parl\u00e9 est descendu de sa b\u00e9cane, il a \u00f4t\u00e9 son blouson qu\u2019il a soigneusement repli\u00e9 sur le guidon, puis il s\u2019est approch\u00e9 du t\u00e9m\u00e9raire qui n\u2019avait pas m\u00eame song\u00e9 \u00e0 s\u2019enfuir alors que son comp\u00e8re avait d\u00e9marr\u00e9 fa\u00e7on Formule I et ne reviendrait pas avant le prochain passage de la com\u00e8te de Halley. Il avait de jolis bras, le motard, avec de gros tatouages et des muscles faits pour les beaux tatouages.<\/p>\n<p>Une sacr\u00e9e mandale. Une baffe \u00e0 d\u00e9calquer le cerveau. Mon agresseur se retrouve sur le trottoir, \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, geignant comme un cochon agonisant. Je ne sais pas si j\u2019adopterai un cochon, surtout \u00e0 l\u2019agonie, mais je me rel\u00e8ve tout requinqu\u00e9.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0\u00c7a va p\u2019tit gars, que me demande le Rambo touffu en me massant l\u2019\u00e9paule.<\/p>\n<p>Je ne vais pas faire le difficile. Mon sauveur me semble un peu condescendant, mais j\u2019ai assez froiss\u00e9 de monde pour aujourd\u2019hui. Jur\u00e9, je resterai en bons termes avec les motards. Je lui r\u00e9ponds de mon plus beau sourire. On ne s\u2019en rend pas bien compte derri\u00e8re sa barbe et ses cheveux, mais il sourit aussi. Et l\u2019espace d\u2019une seconde, il a presque l\u2019air gentil.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Allez viens. On va boire un verre pour oublier \u00e7a.<\/p>\n<p>Bonne id\u00e9e le beau sourire\u00a0! Je monte en croupe. Un m\u00e9ga coup de gaz et on traverse la ville plein pot. Mon ventre brasse un peu, pas trop, mais je serre quand m\u00eame les dents par pr\u00e9caution. Je me force \u00e0 bien respirer. Je ne voudrais pas vomir sur son engin, sur son blouson, sur tout mat\u00e9riel, v\u00eatement, objet ou v\u00e9hicule lui appartenant\u00a0; j\u2019ai l\u2019impression que \u00e7a ne plairait pas.<\/p>\n<p>On longe la B\u00e2tie \u00e0 cent vingt \u00e0 l\u2019heure. Je m\u2019envole et je m\u2019en fous. Je m\u2019\u00e9loigne de chez moi et je m\u2019en fous. Je vais juste m\u2019efforcer de ne pas d\u00e9plaire \u00e0 mes amis du soir. Pour le reste, j\u2019\u00e9vite soigneusement de r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n<p>On s\u2019arr\u00eate \u00e0 grand fracas devant le pub St-Georges. Des ann\u00e9es que je n\u2019ai plus remis les pieds dans ce repaire de blaireaux et de motards. La bi\u00e8re n\u2019est pas bon march\u00e9, \u00e7a pue la discussion gueularde et la minette \u00e0 motard\u2026 Sans compter qu\u2019on ne trouve pas une place pour s\u2019asseoir.<\/p>\n<p>Sit\u00f4t que je descends de croupe, que mes nouveaux copains garent leurs engins, je sens qu\u2019on nous observe avec une certaine crainte, voire m\u00eame du respect. C\u2019est diff\u00e9rent le pub St-Georges quand on y arrive avec des motards. Tous les blaireaux s\u2019\u00e9cartent. Les places se lib\u00e8rent et, quand nous nous installons, un barman s\u2019empresse de prendre la commande.<\/p>\n<p>Mon protecteur me paie une bi\u00e8re, m\u2019emp\u00eache de sortir mon porte-monnaie. Une fille de la bande me sourit. Il faut dire qu\u2019une nu\u00e9e de nanas se pressait l\u00e0 pour nous accueillir. Elles \u00e9taient toutes motardes et toutes maquill\u00e9es, toutes fr\u00e9tillantes et toutes joyeuses de nous voir arriver. Les compagnes de la horde sauvage, les muses du pot d\u2019\u00e9chappement chrom\u00e9, des b\u00e9cassines, oui, mais des b\u00e9cassines capables de d\u00e9capsuler une canette avec les dents tout en agitant les nichons.<\/p>\n<p>Celle qui me sourit, c\u2019est la moins vulgaire. Bien moul\u00e9e par les v\u00eatements comme par le bon Dieu, elle n\u2019explose pas derri\u00e8re un rouge \u00e0 l\u00e8vres trop vif ou des cernes douteux. Son sourire et ses yeux sont encore frais, quoiqu\u2019un peu tristes\u2026 Je lui souris aussi\u2026 Et je me ravise. Je ne sais pas avec lequel elle est maqu\u00e9e, mais j\u2019ai dans l\u2019id\u00e9e que le cuir rend possessif et, qu\u2019\u00e0 trop la reluquer, je ne vais pas tarder \u00e0 m\u2019attirer des ennuis.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019ils regardent tous vers moi, que les conversations ont cess\u00e9, que\u2026 Je ne sais plus, je ne veux plus savoir. J\u2019ai mon verre de bi\u00e8re devant le nez, alors je le contemple \u00e0 m\u2019en arracher les yeux. J\u2019essaie m\u00eame de compter les bulles. Oui, c\u2019est \u00e7a, je vais compter les bulles jusqu\u2019au bout de la nuit, jusqu\u2019\u00e0 la fermeture du bistrot, jusqu\u2019\u00e0 que le monde se fige et, qu\u2019enfin, je puisse aller dormir.<\/p>\n<p>Mais on ne me laissera pas en paix. C\u2019est mon protecteur qui s\u2019approche. Il a son biceps juste devant mon nez, sa barbe qui se frotte \u00e0 mon oreille. Il ne veut que parler mais mes genoux jouent d\u00e9j\u00e0 des castagnettes.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0La petite \u00e0 qui tu plais. C\u2019est ma s\u0153ur.<\/p>\n<p>Il se tait, histoire que je m\u2019immerge bien dans l\u2019information, que je m\u2019y noie plut\u00f4t. Je ne sais pas du tout ce que je pourrais lui r\u00e9pondre et j\u2019ai comme envie de pleurer.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Y a un connard qui lui a fait du mal.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0C\u2019est pas gentil, \u00e7a\u2026<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Tu l\u2019as dit\u2026 Elle a du mal \u00e0 oublier.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0C\u2019est jamais facile d\u2019oublier.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Et les histoires d\u2019amour, c\u2019est c\u2019qui y a de plus douloureux.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Ouh la la oui\u00a0!<\/p>\n<p>\u2013\u00a0\u2026 Alors je me disais que tu pourrais peut-\u00eatre lui changer un peu les id\u00e9es\u2026 Tu vois ce que je veux dire\u00a0?\u00a0!<\/p>\n<p>Oui, je vois\u2026 Me voil\u00e0 adoub\u00e9 beau-fr\u00e8re. Oyez, j\u2019ai la permission de draguer, maintenant, alors que j\u2019ai failli pisser dans mon froc une bonne dizaine de fois dans la soir\u00e9e\u00a0! Dis voir, bon Dieu, tu ne voudrais pas un peu freiner sur les \u00e9v\u00e9nements, parce que je nage, l\u00e0\u2026<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Je te serai reconnaissant tu sais\u2026<\/p>\n<p>Un petit clin d\u2019\u0153il pour me dire que c\u2019est le moment d\u2019aborder. Alors j\u2019abandonne mon tabouret et ma bi\u00e8re et je m\u2019en vais pavaner sur commande, balbutier quelques banalit\u00e9s \u00e0 une belle blonde de cuir\u2026 Comme elle sourit, je continue. Et voil\u00e0 que j\u2019ai le c\u0153ur emball\u00e9, que je fais le paon au milieu du bistrot. Je ressemble au mordu de tout \u00e0 l\u2019heure\u2026 Le premier qui me renverse trois gouttes de bi\u00e8re sur le futal, je lui fais la t\u00eate au carr\u00e9. Mais pas de risques. Des couillons comme moi, on n\u2019en croise pas deux dans la m\u00eame soir\u00e9e\u00a0!<\/p>\n<p>Il est bient\u00f4t le bout de la nuit et \u00e7a ne fait que commencer. Ma petite cuiresse prend une douche avant les \u00e9bats. Je ne sais pas dans quelle tenue elle va r\u00e9appara\u00eetre, mais je sens que \u00e7a va donner du changement. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 le cale\u00e7on qui fait des vagues.<\/p>\n<p>Tout va bien. On s\u2019est bien pr\u00e9sent\u00e9 les amygdales, on s\u2019est bien mass\u00e9 les parties massables, et m\u2019est avis qu\u2019on ne va pas en rester l\u00e0\u2026 Et soudain, c\u2019est plus fort que moi, je n\u2019en peux plus de faire les cent pas en silence avec les tempes en \u00e9bullition\u00a0; j\u2019ouvre la fen\u00eatre et je hurle mon bonheur aux \u00e9toiles. Et il ne faudrait pas me confondre avec un cochon, un hippopotame ou un putois. Je hurle en loup tout ce que je ne peux contenir en moi\u2026<\/p>\n<p>Un petit rire derri\u00e8re moi, un petit rire gentil\u2026 J\u2019ai un peu l\u2019air con mais \u00e7a n\u2019a pas l\u2019air de la troubler. Finies les adoptions d\u2019animaux. Je referme la fen\u00eatre et je vais rejoindre ma cuiresse d\u00e9cuirass\u00e9e, belle comme ce lit inesp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u2013 J\u2019vais t\u2019pisser la mort sur la gueule, sale con ! Il \u00e9tait malpoli. Fondamentalement malpoli. Bon, j\u2019avais un peu renvers\u00e9 ma bi\u00e8re sur la table et elle avait l\u00e9g\u00e8rement coul\u00e9 sur son joli pull de marque pour frimeur patent\u00e9, ce qui, j\u2019en conviens, \u00e9tait quelque peu malvenu. Comme il draguait une minijup\u00e9e ras-le-moteur qui n\u2019acceptait d\u2019\u00e9vidence aux portes de sa chambre que les types au pull de marque immacul\u00e9, il s\u2019\u00e9tait \u00e9nerv\u00e9. Moi, j\u2019\u00e9tais bourr\u00e9. J\u2019avais quelquefois rat\u00e9 mes l\u00e8vres et, \u00e0 la fin, c\u2019\u00e9tait le verre qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9rob\u00e9. J\u2019avais donc mes torts dans l\u2019affaire, mais bon, au-dessus d\u2019un certain taux d\u2019alcool\u00e9mie, on ne se laisse pas insulter sans r\u00e9agir.<\/p>\n","protected":false},"author":30,"featured_media":20,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-480","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-textes","column","fourcol","has-thumbnail"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/480","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/30"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=480"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/480\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3660,"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/480\/revisions\/3660"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/20"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=480"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=480"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cousumouche.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=480"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}