{"id":1341,"date":"2018-02-07T00:06:30","date_gmt":"2018-02-06T23:06:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cousumouche.com\/plusbellechanson\/?p=1341"},"modified":"2018-02-06T00:09:49","modified_gmt":"2018-02-05T23:09:49","slug":"saint-claude-christine-and-the-queens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cousumouche.com\/plusbellechanson\/?p=1341","title":{"rendered":"Saint Claude &#8211; Christine and the Queens"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire, dit-on, est celle d\u2019une l\u00e2chet\u00e9, de la foule et des petitesses\u00a0; celle qui fait tourner la t\u00eate et les talons, celles qui grossissent la gangue. C\u2019est d\u2019abord un arr\u00eat de bus\u00a0; un long grincement qui s\u2019ouvre sur une sc\u00e8ne rouge.<\/p>\n<p><em>Souffle saccad\u00e9<\/em><\/p>\n<p><em>Voil\u00e0 qui laisse deviner que tout se d\u00e9cide<\/em><\/p>\n<p>Et l\u2019\u00e9cho de la derni\u00e8re syllabe, assassine, qui scelle le sort. H\u00e9lo\u00efse l\u2019a senti avant m\u00eame la fermeture des portes\u00a0: quelque chose traverse ce bus. Elle y est mont\u00e9e d\u2019un bond, pour couper court, par paresse et p\u00e9ch\u00e9, peut-\u00eatre, et elle s\u2019y redresse, s\u2019adosse mieux. Ses veines se resserrent. Et des doigts Christine danse.<\/p>\n<p><em>Maquill\u00e9 comme \u00e0 la craie<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em>Le voil\u00e0, le masque blanc, ses bandes de pl\u00e2tre et sa poussi\u00e8re. C\u2019est un visage qui n\u2019a rien mais qu\u2019on remarque, spectral, absent dans les miasmes gris\u00a0; un r\u00f4le \u00e0 rebours, les pores pleins, martyr aux yeux lev\u00e9s sous les premiers murmures. Mutique, il attire malgr\u00e9 lui, scrute le ciel et Christine fait face, bien ailleurs.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><em>Tout d\u00e9tonne et tout me pla\u00eet, les mains sont livides<\/em><\/p>\n<p>On comprend qu\u2019elles sont creuses, ces mains, et qu\u2019elles ne pourront pas grand-chose. G\u00ean\u00e9es, elles s\u2019offrent sans rien proposer\u00a0; tentantes, elles se retournent, intriguent autant qu\u2019elles agacent, \u00e9chouent sans s\u2019enfouir. Parmi toutes les t\u00eates, H\u00e9lo\u00efse ne voit qu\u2019elles, de peaux qui pendent et d\u2019ongles rong\u00e9s.<\/p>\n<p><em>Un seul de tes poignets est tatou\u00e9<\/em><\/p>\n<p><em>D\u00e9figur\u00e9 par ta manche<\/em><\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il s\u2019accroche \u00e0 la barre, son blouson d\u00e9voile les hachures d\u2019une crini\u00e8re rouge et noir, qui cachent comme le feraient des s\u00e9ries de bracelets. Suspendu, l\u2019homme hausse les \u00e9paules, l\u2019habit qui g\u00e2che et qu\u2019on doit \u2013 chemise stricte, pull trop chaud. Christine ne transpire pas\u00a0; elle ondule, suit sa main qui glisse tandis qu\u2019il rend les encres.<\/p>\n<p><em>Le lion ne sourit qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9<\/em><\/p>\n<p><em>\u00c0 mes solitudes immenses<\/em><\/p>\n<p>La foule avance\u00a0; une fillette tr\u00e9buche mais on regarde ailleurs, plus haut, vers la bouche de l\u2019homme, vers son nez, ses dents, vers ses airs et sa bizarrerie. On ose un sourire, on trouve une complice. Il renifle\u00a0; ses poignets se frottent l\u2019un l\u2019autre, et le fauve bave. H\u00e9lo\u00efse voit mieux, elle pense\u00a0; c\u2019est celui qui louche ou louvoie, Scar ou Simba, sans doute celui de Kessel \u2013 King le sacrifi\u00e9.<\/p>\n<p><em>Ton visage ne sera jamais entier<\/em><\/p>\n<p><em>Comme tu regardes au-dehors<\/em><\/p>\n<p>Christine se cambre et s\u2019arr\u00eate, les doigts en cadre. Dans la vitre, le profil s\u2019observe et se cherche, cherche des yeux dans les enseignes. Puis c\u2019est sa main qui surgit, soudain nue, qui rel\u00e8ve son col ou frotte sa tempe\u00a0; les yeux qui clignent et s\u2019\u00e9carquillent parce qu\u2019il faudrait dormir, qui croisent des regards. Du soufre d\u2019une haleine, d\u2019une bouche qui se mord, il s\u2019abstrait.<\/p>\n<p><em>J\u2019emporte un portrait d\u00e9vor\u00e9<\/em><\/p>\n<p>H\u00e9lo\u00efse se voit dans la rue, sous le bras la toile qui blesse un peu, qu\u2019elle voudrait mieux comprendre. Ses bottes donnent de petits coups contre la bordure bleue. Elle piaffe mais elle avance vite\u00a0; elle frappe et chaque pas la soulage\u00a0; elle s\u2019accroche au dossier, aux inscriptions, puis elle rattrape Christine, mais son voisin tousse et c\u2019est le bus entier qui sursaute.<\/p>\n<p><em>Douleur destin bord \u00e0 bord<\/em><\/p>\n<p>C\u2019est un peuple aux yeux torves et riv\u00e9s, tout entier dirig\u00e9 contre lui. A croire qu\u2019il d\u00e9range\u00a0; il se gratte l\u2019oreille, il d\u00e9go\u00fbte. Elle, elle s\u2019\u00e9carte mais elle est prise, pouss\u00e9e, et les sourcils lui d\u00e9signent le fautif, le paria qui se tient l\u00e0, bras ballants, raide et contenu. Elle s\u2019aimerait couvrante, compagne\u00a0; il ouvre \u00e0 peine la bouche.<\/p>\n<p><em>Here\u2019s my station<\/em><\/p>\n<p><em>But if you say just one word I\u2019ll stay with you<\/em><\/p>\n<p>Des mots, il n\u2019en aurait dit aucun, et quand bien m\u00eame\u00a0? Christine perd l\u2019\u00e9quilibre, mais l\u2019imagination la rattrape. A sa table, elle se rassure\u00a0: il n\u2019a rien dit, H\u00e9lo\u00efse se le r\u00e9p\u00e8te\u00a0; elle veut reproduire la sc\u00e8ne mais elle dessine mal, alors elle fait des phrases, des fl\u00e8ches et des taches, travaille la langue et la p\u00e2te pour la mettre en musique, et Christine bat des bras.<\/p>\n<p><em>La belle attitude<\/em><\/p>\n<p><em>Que l\u2019impatience comme certitude, collier \u00e0 trois fils<\/em><\/p>\n<p>En transe, elle tremble en silence. Elle en a besoin, et d\u2019accords, de frappes, de touches, des notes rares d\u2019un piano, de longs violons et puis quoi\u00a0? de son ordinateur et de rien, ou d\u2019un r\u00e9v\u00e9lateur. Tr\u00e8s vite, elle aura jet\u00e9 l\u2019histoire pour s\u2019en d\u00e9barrasser, chass\u00e9 le pire, la corde et le public, et le papier restera deux jours sur un si\u00e8ge.<\/p>\n<p><em>Tu seras j\u2019esp\u00e8re<\/em><\/p>\n<p><em>Fid\u00e8le aux violences qui op\u00e8rent d\u00e8s que tu respires<\/em><\/p>\n<p>Le mal l\u2019\u00e9tire. On gronde. Elle l\u00e8ve un bras vers les plafonniers, fait mine de s\u2019agiter mais son geste s\u2019interrompt. Elle observe ce qu\u2019ils font tous, songe \u00e0 hurler, fait pareil et n\u2019en fait rien. Un os craque, des \u00e9couteurs s\u2019emm\u00ealent. Sans \u00e9touffer, contenant sa paume, elle touche la vitre et le carreau pour sentir ce qui se passe.<\/p>\n<p><em>D\u2019ordinaire cette ville n\u2019offre rien<\/em><\/p>\n<p><em>Qu\u2019une poign\u00e9e d\u2019odeurs tenaces<\/em><\/p>\n<p>Contre le verre, elle tapote, trouve la pluie, la terre et ses vers. Elle voit plus haut, sous le poids des nuages, l\u2019air qui mollit. Les regards convergent et les sourires se m\u00e2chent. Elle entend sans broncher, m\u00eame les grognements d\u2019un vieillard qui serre sa canne. Tandis qu\u2019elle suit l\u2019oscillation, le froid lui manque et le confort d\u2019un souffle.<\/p>\n<p><em>Et cette ville est morte je sais bien<\/em><\/p>\n<p>Elle se retourne. En face se pressent ceux qu\u2019elle \u00e9vite d\u2019ordinaire et qu\u2019elle croisera demain, qui bougent, qui grouillent et se d\u00e9battent. Dans sa poche elle froisse son billet, n\u2019en veut plus\u00a0: elle veut descendre. Aux relents, des mots tombent, et les sourires s\u2019entendent. Elle ne le voit plus\u00a0; il s\u2019est pench\u00e9 sous la menace des hommes.<\/p>\n<p><em>Toi seul gardes de l\u2019audace<\/em><\/p>\n<p><em>Il faudrait que tu la portes loin<\/em><\/p>\n<p>Pour se frayer un chemin, elle a jet\u00e9 la boulette\u00a0; elle s\u2019incline pour la suivre, maintenant, pour un rebond, pour salir. Ils fixent ses genoux, sa braguette. Elle a disparu mais elle avance encore, elle avance malgr\u00e9 son bras coinc\u00e9, et elle tire, force, \u00e9crase un pied, un m\u00e9got, la sangle d\u2019un sac et s\u2019aimerait courageuse.<\/p>\n<p><em>Alors que d\u2019autres renoncent<\/em><\/p>\n<p>Sur la pointe des pieds, elle recule jusqu\u2019\u00e0 la porte, poussant, jouant des coudes. Elle descendra plus t\u00f4t, tant pis, elle marchera. Les dos s\u2019opposent, les reins se creusent\u00a0; les gens l\u2019ignorent mais l\u2019acculent, mais elle inspire, mais elle s\u2019abaisse et se faufile, sifflant des excuses, d\u00e9clinant des rictus, jusqu\u2019\u00e0 glisser trois doigts entre les caoutchoucs.<\/p>\n<p><em>Je descends deux enfers plus loin<\/em><\/p>\n<p><em>Pour que l\u2019orage s\u2019annonce<\/em><\/p>\n<p>Et de fait il pleut. Sans bruit, sans raison, l\u2019eau s\u2019\u00e9pand, charriant des feuilles et des cercles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 *\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le trajet s\u2019ach\u00e8ve, puis la chanson. H\u00e9lo\u00efse poursuit son chemin, les pieds dans les pr\u00e9textes\u00a0; Christine flotte. Pile et face, loin de Londres mais par la gr\u00e2ce des <em>queens<\/em> accoucheuses, elles ont press\u00e9 un premier album, <em>Chaleur humaine<\/em>, qui flatte et tord l\u2019oreille. On en a \u00e9pingl\u00e9 la froideur, la musique chiche et les textes abscons, et c\u2019est la triple cons\u00e9cration d\u2019une femme orchestre de vingt-six ans.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne se vide, le grincement s\u2019\u00e9teint. Il s\u2019est pass\u00e9 beaucoup de choses. <em>Saint Claude<\/em> s\u2019oublie d\u2019autant moins que son d\u00e9dicataire n\u2019en saura jamais rien.<\/p>\n<p><em>La chaleur humaine c\u2019est manquer son arr\u00eat de bus pour ce gar\u00e7on<\/em><\/p>\n<p>dit la fin du livret<\/p>\n<p><em>Compresses au poignet et faux Vuitton<\/em><\/p>\n<p><em>Il parlait fort et pour personne<\/em><\/p>\n<p><em>Si tu d\u00e9cides que les combats sont termin\u00e9s<\/em><\/p>\n<p><em>Alors il n\u2019y aura plus que la guerre, et c\u2019est atroce<\/em><\/p>\n<p><em>Sourires contrits de son voisin assis<\/em><\/p>\n<p><em>Il est fou, dans ses envies de justice<\/em><\/p>\n<p><em>Qu\u2019est-ce qui lui prend, qu\u2019est-ce qu\u2019il a pris<\/em><\/p>\n<p>Le bus roule encore. La rue Saint-Claude court dans le quartier des Archives.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Christine and the Queens - Saint Claude (Clip Officiel)\" width=\"604\" height=\"340\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/ZzFYmz2lfT4?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019histoire, dit-on, est celle d\u2019une l\u00e2chet\u00e9, de la foule et des petitesses\u00a0; celle qui fait tourner la t\u00eate et les talons, celles qui grossissent la gangue. C\u2019est d\u2019abord un arr\u00eat de bus\u00a0; un long grincement qui s\u2019ouvre sur une sc\u00e8ne rouge. 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