{"id":866,"date":"2014-12-09T13:03:48","date_gmt":"2014-12-09T12:03:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cousumouche.com\/plusbellechanson\/?p=866"},"modified":"2017-09-19T09:16:41","modified_gmt":"2017-09-19T08:16:41","slug":"look-what-love-has-done-chris-whitley","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cousumouche.com\/plusbellechanson\/?p=866","title":{"rendered":"Look What Love Has Done &#8211; Chris Whitley"},"content":{"rendered":"<p>Il y a des chansons qui, m\u00eame si on ne les \u00e9coute plus, flottent encore dans un coin recul\u00e9 de la m\u00e9moire, chantent doucement l&rsquo;air pr\u00e9cieux d&rsquo;antan. Lueur infime dans la nuit des songes, trace subtile dans le timbre d&rsquo;une oreille, courbe sinueuse marqu\u00e9e sur les m\u00e9lodies qui viennent en gorge. \u00c0 moins que ce ne soit l\u00e0 qu&rsquo;images romantiques pour faire l&rsquo;histoire belle, remplir de fantasmes le vide incertain laiss\u00e9 derri\u00e8re soi: de ces contes qui servent \u00e0 tenir debout au pr\u00e9sent, et qui peuplent demain de rep\u00e8res. Peut-\u00eatre la chanson n&rsquo;est-elle pas plus importante que son auteur et toute l&rsquo;affection qui lui fut port\u00e9e. Quinze ans pour remonter \u00e0 la source. Je me souviens, les casques sur les oreilles, un grand magasin de la ville, la stupeur \u2013 le monde condens\u00e9 tout entier au milieu du cr\u00e2ne, dans cette exp\u00e9rience d&rsquo;\u00e9coute, d&rsquo;immersion, d&rsquo;invasion. Les hame\u00e7ons se fichaient un \u00e0 un sur ma peau: les diaprures de blues pos\u00e9es sur chaque note de guitare, la tristesse d\u00e9licate dans les yeux de ces f\u00ealures vocales, la rage d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e venue du fond d&rsquo;un autre ventre. L&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 organique de ces arrangements, et quelque chose d&rsquo;une d\u00e9termination radicale, d&rsquo;une fougue adolescente m\u00fbrie au feu de l&rsquo;exp\u00e9rience. Mais j&rsquo;ai d\u00fb penser \u00e7a autrement, alors: \u00ab\u00a0Aouch, &lsquo;tain c&rsquo;est beau&#8230;\u00a0\u00bb Ou plut\u00f4t rien pens\u00e9 du tout: regard dans le vide, silence r\u00e9flexif, sid\u00e9ration. Regarde ce que l&rsquo;amour fait.<\/p>\n<p>Ces chansons rang\u00e9es sur le rayon, inscrites quelque part dans le sillon d&rsquo;une platine, qui ont creus\u00e9 de profondes saillies dans les veines du vivant, elles emplissaient des journ\u00e9es enti\u00e8res. Elles sont encore l\u00e0 sans y \u00eatre. Qu&rsquo;en reste-t-il? Fred \u00e9tait sans doute avec moi au magasin. Je tenais un joyau. Il y avait toujours cette petite atmosph\u00e8re de comp\u00e9tition. Chris Whitley, ce serait ma p\u00e9pite. Fier: moi qui ai d\u00e9couvert, regarde, \u00e9coute. Nathalie, elle s&rsquo;appelait, c&rsquo;est sur elle \u2013 si j&rsquo;ose dire \u2013 que notre amiti\u00e9 a pos\u00e9 sa premi\u00e8re connivence. Coll\u00e8ge, semaine une, il \u00e9tait assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi dans le couloir, on se connaissait de vue mais on n&rsquo;avait encore jamais discut\u00e9. Nathalie est pass\u00e9e&#8230; Silence (l&rsquo;amiti\u00e9 et les silences). On se regarde (l&rsquo;amiti\u00e9 et les regards). Mines d\u00e9confites, paupi\u00e8res d\u00e9sol\u00e9es, m\u00e2choires perplexes, premiers mots: on \u00e9tait d&rsquo;accord (l&rsquo;amiti\u00e9 et les filles). Mais j&rsquo;\u00e9tais quand m\u00eame plus croch\u00e9 que lui. Grave. Trois ans sans oser un mot. M\u00eame pas durant les dix minutes du remonte-pentes 4 places o\u00f9 nous n&rsquo;\u00e9tions que les deux. Rien qui sort. Sid\u00e9ration. J&rsquo;aurais aim\u00e9 lui chanter: <i>\u00ab\u00a0Look what love has done\u00a0\u00bb<\/i>&#8230;<\/p>\n<p>Oui, j&rsquo;\u00e9tais plus amoureux de Nathalie que lui. Disons que moi je l&rsquo;\u00e9tais vraiment, lui se rin\u00e7ait les yeux: elle faisait pleurer. Elle avait la gr\u00e2ce d\u00e9licate, ang\u00e9lique. Et j&rsquo;\u00e9tais plus dingue de Chris Whitley aussi. Fred jouait de la batterie, \u00e9coutait du jazz, d\u00e9lirait sur Elvin Jones. Moi je me glissais dans la peau du guitariste-chanteur, l&rsquo;identit\u00e9 confusionnait. C&rsquo;est de tous les disques, <i>Living with the law<\/i>, celui sur lequel j&rsquo;ai le plus chant\u00e9 \u2013 \u00e0 des hectares de circonf\u00e9rence. Pourtant la guitare en <i>open<\/i> <i>tuning<\/i>, l&rsquo;expertise de la main droite, le <i>slide<\/i>, tout \u00e7a me laissait sans rep\u00e8res, incapable d&rsquo;apprendre les morceaux, \u00e0 jamais tenu dans les zones d&rsquo;un d\u00e9sir parfait: inassouvi et fleurissant. Le <i>dobro<\/i> aux crasseuses m\u00e9talliques, les accords, \u00e7a ne ressemblaient \u00e0 rien de ce que je connaissais, sinon quelques \u00e9vocations des disques de mon p\u00e8re. (Je vois la fourre jaune d&rsquo;un Big Billy Bronzy terreux et magnifique). Fred, c&rsquo;est le meilleur ami qui m&rsquo;a permis de franchir les ann\u00e9es crasses, m\u00e9talliques, d\u00e9saccord\u00e9es de l&rsquo;int\u00e9rieur, avec qui je pouvais parler de l&rsquo;expertise de la main droite, de nos d\u00e9sirs inassouvis et fleurissants, des chansons qui nous restaient coinc\u00e9es dans la gorge devant ces filles trop belles. Nos regards leur glissaient dessus comme un <i>slide<\/i> sur des cordes, sauf qu&rsquo;elles ne semblaient jamais entendre la belle musique de nos \u00e9mois. \u00c7a nous rendait tristes, quand m\u00eame. Regarde ce que l&rsquo;amour fait.<\/p>\n<p>On avait eu droit \u00e0 un traitement de faveur du prof de latin: un cours en priv\u00e9, lui et nous \u2013 et c&rsquo;est pas parce qu&rsquo;on \u00e9tait particuli\u00e8rement brillants, le traitement de faveur. On n&rsquo;en menait pas large. On aurait dit C\u00e9sar, vraiment. Un grand brun royal, une gueule imposante, la voix s\u00e9v\u00e8re, tenue alti\u00e8re, immense. C\u00e9sar en personne nous enseignait le latin. C&rsquo;\u00e9tait des s\u00e9ances de frayeur, chacun comptant sur l&rsquo;autre pour se tirer de la panade, plongeant le nez sur le bureau, devinant les pieds de l&#8217;empereur juste l\u00e0, \u00e0 un m\u00e8tre de nous, terrifiant. Son empire n&rsquo;a rien pu pour sauver nos fr\u00e9gates en perdition: les d\u00e9clinaisons d\u00e9clinaient, on n&rsquo;avait pas l&rsquo;amour de la <i>rosam<\/i>&#8230; La scansion et nous, c&rsquo;\u00e9tait comme essayer de joindre les <i>beats<\/i> d&rsquo;Elvin \u00e0 la diction de Chris: hors de port\u00e9e. On avait des sanglots de rire en sortant de l\u00e0, les paumes moites et les fesses f\u00e9briles. Parfois j&rsquo;imagine cette p\u00e9riode sans ce lien de confiance, sans le privil\u00e8ge de notre amiti\u00e9, et je frissonne \u00e0 la solitude \u00e9crasante qui se dessine. Sid\u00e9ration. Regarde ce que l&rsquo;amour fait.<\/p>\n<p>J&rsquo;aimais les lanc\u00e9es aigu\u00ebs proches du cri, les d\u00e9crochages du larynx, le m\u00e9lange de rugosit\u00e9 et de douceur. Il y avait une jouissance \u00e0 l&rsquo;\u00e9couter, Chris, et \u00e0 chanter avec lui. \u00c7a exultait quelque chose, c&rsquo;\u00e9tait po\u00e9tique et brutal, \u00e7a sentait la sueur, l&rsquo;intimit\u00e9, la tendresse, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la fois complexe et direct, palpitant. <i>It&rsquo;s hard living with the law<\/i>. C&rsquo;est dur de vivre avec la loi. Mais c&rsquo;est sans doute bien pire de vivre sans elle. Les lois de la camaraderie faisaient un pendant aux lois parentales, les lois scolaires donnaient l&rsquo;occasion de rencontrer les lois des filles, et les lois de C\u00e9sar resserraient celles de l&rsquo;amiti\u00e9! C&rsquo;\u00e9tait une p\u00e9riode de commerce intensif, l\u00e9galement parlant. J&rsquo;avais le respect de l&rsquo;ordre bien imprim\u00e9 dans les gestes. Les \u00e9vasions musicales faisaient des respirations existentielles salvatrices. Pendant les cours, je jouais des solos dans ma t\u00eate: je voyais les doigts. Ivre dans le train vers Prague, Nathalie ayant quitt\u00e9 le coll\u00e8ge et mon c\u0153ur depuis un moment, je chantais Chris Whitley pour les non initi\u00e9s du couloir, Fred se marrait copieusement, et je ne sais pas trop <i>a fortiori<\/i> si mon g\u00e9n\u00e9reux hommage au musicien lui fit vraiment honneur&#8230; C&rsquo;\u00e9tait la fameuse semaine du voyage de maturit\u00e9. Celle o\u00f9 j&rsquo;ai vu mes premi\u00e8res \u00e9toiles contre les l\u00e8vres de Tizi: mon initiation \u00e0 la vraie langueur d&rsquo;un baiser, je l&rsquo;avoue \u2013 <i>\u00ab\u00a0no one can disguise\u00a0\u00bb<\/i> \u2013 et \u00e0 la vraie douleur d&rsquo;en \u00eatre aussit\u00f4t priv\u00e9 \u2013 <i>\u00ab\u00a0somebody always crying somewhere\u00a0\u00bb<\/i>. Regarde ce que l&rsquo;amour fait.<\/p>\n<p>On ne se rend pas toujours compte de l&rsquo;importance vitale d&rsquo;une pr\u00e9sence. Un ami. Une chanson. Chris Whitley, peu le connaissaient, et je l&rsquo;avais en source d&rsquo;\u00e9tonnement pour autrui, comme une \u00e9toffe \u00e0 pr\u00e9senter. Je connaissais toutes les paroles par c\u0153ur, il y avait, dans l&rsquo;estime que je tentais de me porter, ce faire-valoir, et l&rsquo;aspiration \u00e0 chanter un jour comme lui. C&rsquo;est pas rien, comme forme donn\u00e9e, structure d&rsquo;intimit\u00e9, fantasme identitaire. Chris est rest\u00e9 dans ma discoth\u00e8que, le lien a chang\u00e9, mais la passion rena\u00eet parfois de ses cendres quand j&rsquo;\u00e9coute l&rsquo;invraisemblable talent du <i>songwriter<\/i> d\u00e9c\u00e9d\u00e9 trop t\u00f4t, sans m\u00eame que je ne le sache, 45 ans, cancer. Je me suis souvenu du tout premier interview que j&rsquo;avais lu dans un Rock&amp;Folk: il buvait des <i>Coronas<\/i> comme d&rsquo;autres allument le prochain clope avec le pr\u00e9c\u00e9dent. J&rsquo;ai ressenti comme un abandon de ma part: je ne l&rsquo;avais pas suivi jusqu&rsquo;au bout, et il \u00e9tait parti sans que je le voie venir \u2013 pour ainsi dire&#8230; Avec Fred aussi, le lien a chang\u00e9. J&rsquo;aurais aim\u00e9 pouvoir user de ces registres vocaux o\u00f9 la parole \u00e9chappe au contr\u00f4le, d\u00e9crocher la col\u00e8re rentr\u00e9e, oser donner \u00e0 la tendresse la vie de sa complexit\u00e9, la rugosit\u00e9 de son vivant, \u00e9vaser la panoplie de nos humeurs. Je ne pouvais pas. La proximit\u00e9 s&rsquo;est trouv\u00e9e parasit\u00e9e de chants retenus, gangr\u00e9n\u00e9e de tumeurs symboliques au moment o\u00f9 nos vies prenaient la tangente. Elvin Jones, Chris Whitley, bifurcations. D\u00e9sormais, il reste un profond respect, les allusions aux vieilles complicit\u00e9s, et tous les secrets \u00e9chang\u00e9s, le tr\u00e9sor des g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9s re\u00e7ues. Je me souviens d&rsquo;une bouteille de champagne, vid\u00e9e en douce derri\u00e8re le coll\u00e8ge pour f\u00eater l&rsquo;un de nos anniversaires: on savait se traiter. Ce jour-l\u00e0, j&rsquo;ai \u00e9prouv\u00e9 toute la conscience du cadeau que constitue une amiti\u00e9 dans une vie. Je me demande si une chanson pourra jamais rivaliser \u2013 m\u00eame la plus belle. Regarde ce que l&rsquo;amour n&rsquo;a pas su faire.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Chris Whitley - Look What Love Has Done\" width=\"604\" height=\"453\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/KnUtZGpB_PU?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a des chansons qui, m\u00eame si on ne les \u00e9coute plus, flottent encore dans un coin recul\u00e9 de la m\u00e9moire, chantent doucement l&rsquo;air pr\u00e9cieux d&rsquo;antan. 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