Currently browsing author

David Charles

Coup double

J’allais sortir quand elle est arrivée. Quoi ? − La mort. J’ai dû faire une drôle de gueule car elle m’a rassuré assez rapidement : « Tu ne sentiras rien. » Les guibolles en guimauve, j’ai quand même réussi à lui signaler qu’on n’avait pas gardé les vaches ensemble et que, par conséquent, ce tutoiement n’était pas de rigueur. « Mais ça fait longtemps que toi, tu me tutoies. »

Nous n’avons plus rendez-vous

Je te regarde rentrer, prendre ta douche, mettre ton survêtement bleu clair, t’attabler, tendre ton assiette, manger, boire ton verre de vin, débarrasser mais ne pas ranger dans le lave-vaisselle que je vide pour rien depuis dix-sept ans. J’attends que tu me voies. Après, je te regarde allumer une cigarette, te verser un verre de scotch, soupirer, t’affaler dans le fauteuil, brancher la télévision. Je te regarde regarder les informations, faire semblant de t’y intéresser alors que tu n’en retiendras rien, soupirer encore ou éclater de rire me faisant sursauter, pendant que je mets les plats dans le lave-vaisselle. J’attends que tu m’offres ton aide.

Styx

Chaque existence est condamnée dès l’étincelle originelle. La mienne est désormais minutée. On m’a promis la mort pour un meurtre que je ne commis pas. Compatissants, allez savoir, ils ont laissé la lumière dans la cellule pour la dernière nuit. J’hésite entre lecture de la Bible et terreur absolue, envisage la folie, me mets à écrire soudain, comme naturellement. Ne plus penser, confondre les marques du temps, ne plus avoir conscience, ne plus savoir. Ne plus me savoir. J’ai parfois l’impression de basculer, diffus sentiment de ne plus m’être totalement, de me trouver à côté de ce qui me semble un corps étranger avec lequel j’aurais quelques liens étrangement familiers, sans plus.

Muller

Il s’assit au bar. Le patron l’accueillit d’un: « Salut Muller! », les « Monsieur » n’étant plus à sa portée. On ne reçoit pas du « Monsieur » quand on n’a pas de prestance. Une serveuse maghrébine posa l’habituel verre de rouge devant lui. Il y avait du monde ce soir. Ça riait, ça gueulait, ça racontait sa semaine avec des commentaires gras, l’esprit échauffé par la bière, le vin, la fumée. Muller ne disait rien, il n’entendait pas grand-chose non plus. Il était habitué et puis, ce genre d’âneries ne l’intéressaient plus depuis bien des années.

Entre deux mondes

D’une main attentionnée malgré elle, Robert mit un peu d’ordre dans ses cheveux ébouriffés. Il eût aimé pleurer, il se retint. Il resta un instant à regarder les meubles de la pièce dont la vie s’était arrêtée en même temps que sa femme avait sombré. Fini ses mains sur les tiroirs de la commode, ces heures interminables qu’elle passait à se maquiller devant la coiffeuse, la recherche fébrile d’un habit dans l’armoire blanche… Il revint à elle, il y reviendrait toujours. C’était un rond-point duquel il ne sortirait plus jamais.