Cousu Mouche
Site d'édition libre de texte, de musique et de dessin
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Tout le monde est là. Ou presque, mais même les absents y pensent, ça revient au même.
Elle est là, aussi, bien sûr, puisque c’est elle qu’on entoure. La femme, la maman, la belle-mère, ma grand-mère. La nôtre, aux petits, qui sont, certains, devenus tellement grands qu’ils ont fait d’autres petits.
On était là hier, elle ne dormait pas encore. Elle a fait ses adieux, elle nous a remerciés, pour tout. Puis elle s’est endormie. Ils l’ont endormie. Elle va bien. Grand-maman Morphine fait quelques dernières brasses dans une brume que je lui espère colorée.
– Ce ne sont que des pierres, des pierres à perte de vue. Il n’y a rien à faire ou à entendre, ici. Tu parles d’une île ! C’est le bord du monde ! Les fondations même de l’ennui !
– Au contraire, tout est là. On va enfin pouvoir opposer nos préoccupations, nos misères intellectuelles, à ce vide. Tu sais à quel point le vide est parfois révélateur ?
– Tu dis ça pour moi ?
C’est un soir de mai que j’ai rencontré Dieu. J’étais assis dans le métro, pas mécontent de rentrer après une longue journée de travail, quand il pénétra dans le wagon à l’arrêt Bourdonnette. Une apparition inoubliable.
C’était un petit homme râblé, à la barbe brune bifide et aux cheveux crasseux. Il portait un short en jean et un tee-shirt vert sans manche qui moulait sa bedaine. Deux types improbables l’encadraient : un binoclard malingre chargé d’un pack de Heineken et un autre au visage constellé de cicatrices.
Bernard s’effondre sur sont lit et plonge instantanément dans un sommeil profond. Il est épuisé. En rentrant du travail il avait pris tout juste le temps d’avaler en vitesse un morceau de pain, s’était déshabillé avant de s’écrouler. La semaine avait été chargée.
Depuis l’accident, Bernard s’est jeté corps et âme dans son travail. Passant de quarante-deux heures à plus de soixante par semaine, il espérait ainsi étouffer son désarroi. Mais, malgré tout, il n’arrivait pas à faire le deuil de sa femme et de sa fille, toutes deux tuées dans un stupide accident de la route.
Dans son pays, il devait jouer aux échecs. Sur les terrasses protégées du soleil par des canisses usées, sur une île oubliée de l’Adriatique. Là-bas, ce devait être un roi. Ici, il n’est rien. Il ne parle pas le français, et ne bafouille péniblement qu’un peu d’anglais. Aux Bastions, autour des jeux d’échecs, on ne parle pas l’anglais. L’homme ne joue pas, même si le langage du jeu est universel.
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