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Fabienne Slama

L’Étui à rien

Il traînait sur la banquette du train, le petit objet oublié comme un journal déplié et déjà lu, comme l’emballage de sandwich froissé, la canette de Coca vide. Bondé au départ, le train s’était vidé, au fil des arrêts. Les voix, les rires, les chuchotements avaient diminué pour faire place au silence rythmé des bruits mécaniques. Les allées et les banquettes encombrées de sacs, valises et autre bagage s’étaient vidées, laissant quelques détritus, quelques oublis. La jeune fille pensa un moment que quelqu’un allait venir le reprendre, mais le train entra en gare du terminus, le frein retentit, le choc de l’arrêt se fit sentir, et personne ne vint reprendre l’objet. Alors elle le saisit entre ses mains, le regarda un instant, puis le mit machinalement dans sa poche avant de descendre.

Un coeur fidèle

De tout temps, j’ai su que Valérie était la femme de ma vie. La première fois que je l’ai vue, elle n’était encore qu’une enfant, je n’étais guère plus âgé. En tenue d’équitation, elle fouinait partout dans le commerce de mes parents, qui tenaient alors un magasin de sport, et se plaignait de ne rien trouver pour elle, ni pour son cheval. Cette gamine gâtée, à la moue dédaigneuse, m’est apparue comme une figure emblématique de l’idéal féminin : fière, jolie, exigeante, sachant tenir son rang. Un jour, me suis-je dit, elle sera ma femme et partout où nous irons, rien ne sera jamais assez bien pour elle. Quelle classe !

À Marée haute

Jenifer est venue au monde par hasard. Elle a grandi comme elle a pu, ballottée entre deux prénoms, deux pays, deux cultures. Les disputes et les séparations ne la concernaient pourtant pas, tout était perdu avant elle. Mais voilà, c’est elle qui doit recoller les pots cassés, se reconstruire. Jenifer n’en finit pas de se relever, touchée mais jamais coulée, amère mais jamais aigrie.

Le Rendez-vous

Ce matin-là, Rosa lui demande s’il a un rendez-vous. Il hausse les épaules sans répondre. C’est vrai qu’il a revêtu un costume récent et mis un soin particulier dans le choix de sa cravate. Les femmes sont de fines mouches, se dit-il, Rosa se trompe mais elle sent quelque chose d’inhabituel, ressentant une pointe de reproche dans son propos.

Exil

Je vivais dans une petite maison blanche, collée à d’autres maisons toutes accrochées sur une colline. Au-dessus de nous, un ciel toujours bleu où défilaient parfois de gros nuages blancs, floconneux. En dessous, la mer avec ses crêtes d’écume, sa musique qui nous berçait, les bateaux des pêcheurs, des criques et des plages. Je vivais avec ceux de ma famille. Nous étions nombreux, le soir, à nous asseoir autour du repas préparé par les aïeules. Je n’ai ni frère ni sœur, mais je ne compte plus mes cousins, ni les voisins, ni les autres enfants qui vont à l’école avec nous. Un jour, on m’a dit « il faut partir, c’est mieux ainsi ».

Dormir devenait fatigant

À l’école, je regardais mes camarades de classe quand ils faisaient des grimaces ou se mettaient les doigts dans le nez. Je guettais le moment où ils allaient rester figés, parfois la grimace durait si longtemps que je me disais : ça y est, il est figé ! Puis la maîtresse grondait, et le vilain garçon ou la vilaine fille retrouvait son visage habituel. Mais tout de même, grand-mère ne mentait jamais, alors il devait bien y avoir des enfants qui étaient restés figés. Coralie et moi on a regardé tous les enfants à la récré, les plus petits et aussi les plus grands. On a regardé aussi les adultes dans la rue, parce que si un vilain enfant reste figé pour toute la vie en faisant une grimace, il devait quand même grandir et devenir un adulte.

La Terrasse des oubliés

C’est une minuscule terrasse coincée entre le trottoir et l’angle du bistrot. Il n’y a de place que pour deux tables en fer, un banc, une ou deux chaises. Ombragée du printemps à l’automne, ceux qui s’y attablent, négligeant la grande et belle terrasse ensoleillée bordant l’avant du bistrot, risquent bien de ne jamais voir arriver leur bière ou, dans le meilleur des cas, de ne jamais avoir à la payer. Elle porte bien son nom, la terrasse des oubliés.